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03/11/2010

nous sommes des philosophes très voluptueux, et sans cela nous serions bien indignes de vous

Chanson ? Avec un seveux sur la langue : Samson  http://www.deezer.com/listen-680117

On y joint Dalila, la tondeuse la plus rapide du Moyen-Orient : http://www.deezer.com/listen-4259756

Hommage à La Popelinière : http://www.deezer.com/listen-1070711

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M. et Mme de La Popelinière

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« A Nicolas-Claude Thiriot

 

Ce 3 novembre [1735] à Cirey

 

Ami des arts, sage voluptueux,

Languissamment assis au milieu d'eux,

Juge éclairé, sans orgueil, sans envie,

Chez Pollion [i] vous passez votre vie,

Heureux par lui, si l'on peut être heureux.

Moi je le suis , mais c'est par Émilie.[ii]

Mon cœur s'épure au feu de son génie,

Ah croyez-moi, j'habite au haut des cieux,

J'y resterai, j'ose au moins le prétendre,

Mais si d'un ciel et si pur, et si doux,

Chez les humains il me fallait descendre

Ce ne serait que pour vivre avec vous.

 

Nous avons ici le marquis Algarotti [iii], jeune homme qui sait les langues et les mœurs de tous les pays, qui fait des vers comme l'Arioste, et qui sait son Loke et son Neuton. Il nous lit des dialogues qu'il a faits sur des parties intéressantes de la philosophie [iv]. Moi qui vous parle j'ai fait aussi mon petit cours de métaphysique car il faut bien se rendre compte à soi-même des choses de ce monde [v].

 

Nous lisons quelques chants de Jeanne La Pucelle, ou une tragédie de ma façon, ou un chapitre du Siècle de Louis XIV. De là nous revenons à Neuton et à Loke, non sans vin de champagne, et sans excellente chère , car nous sommes des philosophes très voluptueux, et sans cela nous serions bien indignes de vous et de votre aimable Pollion. Voilà un compte assez exact de ma vie . Voilà ce qui fait, mon cher Thiriot, que je ne suis point avec vous. Mais comptez que ma vie en est plus douce en sachant combien la vôtre est agréable. Mon bonheur fait bien des compliments au vôtre. Faites ma cour à ce charmant bienfaiteur.

 

Buvez ma santé tous les deux

Avec ce champagne mousseux

Qui brille ainsi que son génie.

Moi chez la sublime Émilie

Dans nos soupers délicieux

Je bois à vous en ambroisie.

 

 Je lui ai tout au moins autant d'obligations que vous en avez avec M. de La Popelinière. Ce qu'elle a fait pour moi dans l'indigne persécution que j'ai essuyée [vi], et la manière dont elle m'a servi m'attacherait à son char pour jamais, si les lumières singulières de son esprit, et cette supériorité qu'elle a sur toutes les femmes ne m'avaient déjà enchainé. Vous savez si mon cœur connait l'amitié ; jugez quel attachement infini je dois avoir pour une personne dans qui je trouve de quoi oublier tout le monde, auprès de qui je m'éclaire tous les jours, à qui je dois tout. Mon respect et ma tendre amitié pour elle sont d'autant plus forts que le public l'a si indignement traitée [vii]. On n'a connu ni ses vertus ni son esprit supérieur. Le public était indigne d'elle.

 

 Vous m'allez dire qu'en vivant dans le sein de l'amitié, et de la philosophie je devrais ne point sentir ces piqures d'épingle de l'abbé Desfontaines, et ces calomnies dont on m'a noirci. Non, mon ami. Du même fond de sensibilité que j'idolâtre le mérite et les bontés de Mme du Châtelet, je suis sensible à l'ingratitude, et je voudrais qu'un homme témoin de tant de vertus ne fût point calomnié. Arrangez tout pour le mieux avec l'abbé Prévost [viii]. Je lui aurai une véritable obligation. J'ai peur seulement que cette scène traduite de Shakespeare ne soit imprimée dans d'autres journaux [ix]. J'ai peur même que l'abbé Asselin ne l'ai donnée à l'abbé Desfontaines. Mais ne pourriez-vous pas parler ou faire parler à l'abbé Desfontaines même ? ne lui reste-t-il aucune pudeur ? Je vous avertis qu'on va imprimer le Jules César à Amsterdam. J'y enverrai le manuscrit correct . Après cela il faudra bien qu'il paraisse en France. On prépare en Hollande une nouvelle édition [x] de mes folies en prose et en vers. Voici encore de la besogne pour moi. Il faut que je passe le rabot sur bien des endroits, il faut assommer mon imagination par un travail pénible. Mais ce n'est qu'à ce prix qu'on peut faire quelque honneur à son pays. Labor improbus omnia vincit [xi]. Si ceux qui sont à la tête des spectacles aiment assez les beaux-arts pour protéger notre grand musicien Rameau, il faudra qu'il donne son Samson. Je lui ferai tous les vers qu'il voudra [xii]. Mais il aurait besoin d'un peu de protection. Que dites-vous d'un nommé Hardion [xiii] à qui on avait donné Samson à examiner, et qui a fait tout ce qu'il a pu pour empêcher qu'on ne le jouât ? Nous avons besoin d'un examinateur raisonnable, mais surtout que Rameau ne s'effarouche point des critiques. La tragédie de Samson doit être singulière, et dans un goût tout nouveau comme sa musique. Qu'il n'écoute point les censeurs. Savez-vous bien que M. de Richelieu a trouvé sa musique détestable ? Hélas ! M. de Richelieu l'a eu chez lui sans le connaitre. Adieu, écrivez-moi.

 

V. »

 

i= La Popelinière ; cf. lettre du 15 juillet 1735

http://search.babylon.com/imageres.php?iu=http://jp.ramea...

Voir:  Mme de La Popelinière qui défendit Rameau : http://jp.rameau.free.fr/deshayes-bio.htm

 

ii Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil marquise du Châtelet, à Cirey.

 http://www.enotes.com/literary-criticism/emilie-du-chatelet

http://iopscience.iop.org/0031-9120/31/4/023/pdf/pe6410.pdf

 

iii V* écrivit, comme souvent avec les noms propres , avec une orthographe erronée : Argalotti.

 

iv Il Neutonianismo per le dame, édité en 1737.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Francesco_Algarotti

http://bibliophilie.blogspot.com/2008/05/voltaire-la-phys... 

v En 1738, V* publiera les Éléments de la philosophie de Newton.

 http://www.voltaire-integral.com/Html/22/29_Elements_Tabl...

vi Condamnation des Lettres philosophiques et poursuite de V* qui trouva refuge à Cirey en mai 1734. Lettres du 8 mai 1734 à Cideville, 22 juin à La Condamine, 1er novembre 1734 à la comtesse de La Neuville.

 

vii Le 3 juillet, suite aux « calomnies » dont la vie et les sentiments de Mme du Châtelet sont l'objet, V* écrivit l'Épître sur la calomnie. Maintenant il s'agit de « vers dont Mme du Châtelet a à se plaindre » (cf. lettre à Thiriot du 25 novembre) ; c'est l'Épître à Algarotti de V*, datée du 15 octobre, écrite le 7, que va faire imprimer Desfontaines dans ses Observations du 19 novembre, malgré que V* lui ait «  fait sentir que ce qui est bon entre amis devient très dangereux entre les mains du public. »

 http://www.monsieurdevoltaire.com/article-epitre-sur-la-c...

Epître à Algarotti : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-epitre-a-m-le-c...

 

viii L'abbé Prévost a écrit à Thiriot et il édite Le Pour et le Contre.

 Le Pour et le Contre : http://www.voltaire-integral.com/Html/09/06PETIT.htm#LE%2...

 

ix Il envoie cette traduction à l'abbé Asselin le 4 janvier 1736 en disant que la dernière scène de sa Mort de César est « une traduction assez fidèle de la dernière du Jules César de Shakespeare. » Voir la lettre du 4 octobre 1735 à d'Olivet à propos de la représentation de la pièce donnée au collège d'Harcourt et son impression « pirate ».

 Voir pages 432, 436, 440,  : http://books.google.fr/books?id=3RJEAAAAYAAJ&pg=RA1-P...

 

x Édition Ledet, d'Amsterdam.

http://www.monsieurdevoltaire.com/article-memoire-6016652...

 

xi Un travail acharné vient à bout de tout.

 

 

xii

Dès l'automne 1733, V* avait composé le livret ; cf. lettre du 8 mai à Cideville.

http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://jp.rameau.free....

 

 

 

xiii Conservateur de la Bibliothèque royale Hardion, Jacques (1686-1766), membre de l’Académie française (1730), censeur royal.

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