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30/08/2022

J’ai souhaité qu’au moins des infortunés fussent unis

... Ils le sont, les Ukrainiens, les Pakistanais, les paysans, les sans-logis, les affamés, ... Mais l'union dans l'infortune, minimum vital selon Voltaire, ne suffit diablement pas à en sortir . Ne comptons pas sur ceux qui créent les problèmes pour les résoudre .

 

 

« A Charles Palissot de Montenoy

à Argenteuil

par Paris

16è mars 1767

Vous avez touché, monsieur, la véritable corde ; j’ai vu Fréret, le fils de Crébillon, Diderot, enlevés et mis à la Bastille ; presque tous les autres, persécutés ; l’abbé de Prades, traité comme Arius par les Athanasiens ; Helvétius, opprimé non moins cruellement ; Tercier, dépouillé de son emploi ; Marmontel, privé de sa petite fortune 1 ; Bret, son approbateur, destitué et réduit à la misère. J’ai souhaité qu’au moins des infortunés fussent unis, et que des forçats ne se battissent pas avec leurs chaînes 2. Je n’ai pu jouir de cette consolation : il ne me reste qu’à achever, dans ma retraite, une vie que je dérobe aux persécuteurs.

Jean-Jacques Rousseau, qui pouvait être utile aux lettres, en est devenu l’ennemi par un orgueil ridicule, et la honte par une conduite affreuse. Je conclus qu’il faut cultiver son jardin. Je cultive le mien, et je serai toujours avec autant d’estime que de regret, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur 3

V. »

1 Ce ne fut pas à l’occasion du Bélisaire, comme quelques personnes l’ont dit, que Marmontel fut privé du privilège du Mercure, mais en 1759, c’est-à-dire huit ans plus tôt, à l’occasion d’une Parodie d’une scène de Cinna, qui était l’ouvrage de Cury ; voyez la note 4, tome XXXVII, page 33. (Moland , 1883 : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome37.djvu/43

2 Voltaire avait dit dans les derniers vers de la troisième partie de la Loi naturelle, poème , fin de la IIIè partie : https://athena.unige.ch/athena/voltaire/voltaire-poeme-sur-la-loi-naturelle.html

Je crois voir des forçats dans un cachot funeste,
Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés,
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés

3 Après avoir transcrit cette lettre, Palissot y ajoute, pour publication , une note (IV, 418-419 ) qui met assez bien les choses au point concernant les persécutions dont parle V* :

« On n'a pas trop conçu la liaison de cette réponse avec la lettre précédente, mais on a très bien compris que M. de Voltaire ne voulait plus d'explications . A cette liste de persécutés qu'il a pris plaisir à composer lui-même, on serait tenté de croire que la nation a vu renouveler contre les pauvres philosophes les dragonnades dont les protestants avaient gémi sur la fin de l'autre siècle . Il faut que M. de Voltaire ait été trompé par des mémoires bien étranges . Réduisons cette liste à ce qu'elle renferme de vrai, nous verrons que toutes ces persécutions sont infiniment exagérées et que la philosophie a été fort étrangère à la plupart .

Fréret fut mis à la Bastille en 1714 , temps où l'on ne parlait pas encore en France de cette philosophie, à laquelle un caprice de mode a donné depuis tant de faveur . Il avait lu à l'Académie des inscriptions un discours sur l'origine des Français, qui parut très savant, mais trop hardi . On voit qu'il n’était question que d'une discussion historique .

Crébillon le fils eut, pendant quelques jours, le sort de Fréret, pour avoir fait le roman de Tanzaï, que certainement il n'a jamais regardé comme une production philosophique .

Il y avait de la philosophie dans l'affaire de Diderot . Il avait été mis à Vincennes pour ses Lettres sur les aveugles : mais cette disgrâce ne fut ni dure , ni longue ; et depuis, on n'a pas entendu dire qu'il ait essuyé la plus légère persécution .

L'abbé de Prades, pour une thèse de théologie, qui pouvait passer du moins pour imprudente, fut exclu de la Sorbonne . Il était sans fortune, et cette aventure lu a valu un bon canonicat à Breslau .

Il y eut véritablement une violent orage contre le livre De l’Esprit, orage qui n'aurait pas eu lieu, si l'auteur avait eu pour lui-même le ménagement de faire imprimer cet ouvrage chez l'étranger . Il en coûta une place à M. Tercier, censeur de ce livre . Il avait alors près de soixante-quinze ans . Au reste cette persécution fut bientôt calmée, et l'auteur est mort dans le sein de sa famille, riche, considéré et regretté, parce qu'il méritait de l'être .

M. Marmontel perdit le privilège du Mercure parce qu'il eut le malheur d'être soupçonné d'avoir parodié une scène de Cinna, d'une manière très injurieuse pour quelques personnes du premier rang . Sa fortune, malgré cette perte, est demeurée très honnête, et depuis il a obtenu le brevet d'historiographe de France, et les grands honneurs de l'Académie .

M. Bret, pour avoir approuvé le conte moral de Bélisaire, fut rayé de la liste des censeurs, et destitué d'une place qui ne lui rapportait rien . Il est actuellement rétabli sur cette même liste ; il n'a jamais été dans la misère : il jouit au contraire, d'une aisance qui le distingue parmi les gens de lettres . M. Bret , d'ailleurs, ne s'est jamais donné pour philosophe . C'est un homme aimable,,un homme d'esprit, qui n'a guère fait que des comédies .

Les forçats dont parle M. de Voltaire, ne sont donc pas fort à plaindre . Il avait sûrement un peu de mélancolie lorsqu’il écrivit cette lettre . »

La lettre à laquelle V* répond n'est pas datée dans les Œuvres de M. Palissot, mais dut être écrite vers le 20 février 1767 . Palissot s'y justifie avec une certaine dignité . Il y parle d'une persécution qu'on lui avait suscitée auprès du roi de Pologne à propos de « plaisanteries innocentes » sur Rousseau, dont il « repecter[a] toujours les mœurs et les rares talents », alors que d'autres ( allusion à V* ) l' « outragent aujourd'hui avec indécence » . Il ajoute : « Est-ce à vos yeux un crime si capital en littérature que de n'admirer ni M.M . Diderot, Marmontel,Duclos,ni quelques autres ? » Enfin il fait valoir qu'il a supprimé la préface de sa comédie des Philosophes.

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