08/05/2010
je ne veux être ni son délateur ni son complice
« A Pierre-Robert Le Cornier de Cideville
Conseiller au parlement
Rue de l’Ecureuil à Rouen
Votre protégé J*** [Jore] m’a perdu. Il n’y avait pas encore un mois qu’il m’avait juré que rien ne paraitrait, qu’il ne ferait jamais rien que mon consentement. Je lui avais prêté quinze cents francs dans cette espérance. Cependant à peine suis-je à quatre-vingts lieues de Paris [à Montjeu où il assistait au mariage du duc de Richelieu avec Mlle de Guise] que j’apprends qu’on débite publiquement une édition de cet ouvrage avec mon nom à la tête, et avec la lettre sur Pascal [édition Jore : Lettres philosophiques par M. de V… (adresse Amsterdam, chez E. Lucas, au Livre d‘or). Jore a gardé tout l‘hiver les 2500 exemplaires imprimés ; l‘édition anglaise en français est sortie fin mars et le libraire Josse à qui V* a confié un exemplaire, a fait et répandu une contrefaçon ce qui fait que Jore craignant la concurrence débite ses exemplaires en avril]. J’écris à Paris, je fais chercher mon homme, point de nouvelles. Enfin il vient chez moi et parle à Demoulin, mais d’une façon à se faire croire coupable. Dans cet intervalle on me mande que si je ne veux pas être perdu, il faut remettre sur le champ l’édition à M. Rouillé. Que faire dans cette circonstance? irai-je être le délateur de quelqu’un ? et puis-je remettre un dépôt que je n’ai pas ? Je prends le parti d’écrire à J*** le 2 mai, que je ne veux être ni son délateur ni son complice [au lieutenant de police René Hérault, V* écrit le 6 mai : « je n‘ai nulle part à l‘édition. Daignez vous servir de toute votre autorité avec Jore, avec Bauche, avec la Pissot, avec quiconque est soupçonné. »], que s’il veut se sauver et moi aussi, il faut qu’il remette entre les mains de Demoulin ce qu’il pourra trouver d’exemplaires, et apaiser au plus vite le garde des Sceaux par ce sacrifice. Cependant il part une lettre de cachet le 4 mai [Jore est embastillé, y reste 14 jours seulement, mais est destitué de sa maitrise d‘imprimeur et de libraire. Une lettre de cachet est lancée contre V* ; le 3 mai, ordre de l‘arrêter, ordre répété le 8 mai ; quand la maréchaussée arrive à Montjeu, V* est parti pour le château de Cirey chez la marquise du Châtelet], je suis obligé de me cacher, et de fuir, je tombe malade en chemin. Voilà mon état, voici le remède.
Le remède est dans votre amitié. Vous pouvez engager la femme de J*** à sacrifier 500 exemplaires. Ils ont assez gagné sur le reste supposé que ce soit eux qui aient vendu l’édition. Ne pourriez-vous point alors écrire en droiture à M. Rouillé [ministre responsable de la Librairie], lui dire qu’étant de vos amis depuis longtemps, je vous ai prié de faire chercher à Rouen l’édition de ces lettres, que vous avez engagé ceux qui en étaient chargés à la remettre etc., ou bien voudriez-vous faire écrire le PP? [premier président du parlement de Rouen] Il s’en ferait honneur, et il ferait voir son zèle pour l’inquisition littéraire qu’on établit. Soit que ce fût vous, soit que ce fût le premier président, je crois que cela me ferait grand bien, si le garde des Sceaux pouvait savoir par ce canal et par une lettre écrite à M. Rouillé que j’ai écrit à Rouen le 2 mai pour faire chercher l’édition à quelque prix que ce pût être.
Je remets tout cela à votre prudence et à votre tendre amitié. Votre esprit et votre cœur sont faits pour ajouter au bonheur de ma vie quand je suis heureux et pour être ma consolation dans mes traverses.
A présent que je vais être tranquille dans une retraite ignorée de tout le monde [Cirey], nous nous enverrons surement des Samson [opéra écrit par V* à l’automne 1733 à la demande de Rameau et qui ne sera pas représenté] et des pièces fugitives en quantité. Laissez faire, vous ne manquerez de rien, vous aurez des vers. J’embrasse tendrement mon ami Formont et notre cher du Bourgtroude [Du Bourg Théroulde, président à mortier à Rouen]. Adieu, mon aimable ami, adieu.
Écrivez-moi sous l’enveloppe de l’abbé Moussinot, cloître Saint Merri.
Ce 8 mai [1734] »
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07/05/2010
en qualité de girouettes, nous ne sommes fixés que quand nous sommes rouillées
« A Marie-Louise Denis
A Colmar 7 mai [1754]
En lisant votre lettre du premier mai, j’ai presque dit : le premier jour du mois de mai fut le plus beau jour de ma vie, mais je compte que les premiers jours de juin seront plus beaux [il pense la retrouver à Plombières]. Je ne peux me déterminer à rien avant de vous avoir parlé. Il est vrai que j’ai une grande passion pour le soleil mais j’en ai une bien plus forte pour une grande bibliothèque. J’ai bien peur qu’il ne faille donner la préférence aux bons livres sur les beaux jours. Mais vous l’emporterez sur tout cela. On m’a écrit des lettres fort pressantes d’auprès de Lyon,[Genève et Lausanne; le 3 il a écrit à Walther : « Plusieurs personnes m’ont écrit pour me prier d’aller passer quelque temps à Lausanne . On m’a écrit de Genève dans le même esprit ; et les sieurs Bousquet (de Lausanne ) et Philibert (de Genève) … se sont offerts pour faire une édition de mes œuvres. » Les 10 et 12 février, il avait presque dit oui à Polier de Bottens et de Brenles ; Polier renouvela son invitation en mars ; V* correspond avec le pasteur genevois Jacob Vernet qui lui a déjà parlé de l’imprimeur Cramer qui ira le voir à Colmar] mais je ne trouverais pas là tout à fait mon compte.[le 19 mars, à Polier : il caint «que ceux qui l’ont persécuté à Berlin ne le poursuivent dans le canton de Berne » dont fait encore partie Lausanne. Il dit à d’Argental le 2 mai ne ne pas se moquer des « délices de la Suisse »] . Le roi de Prusse a mandé à Mme la margrave qu’il serait fort aise que je fusse à Bareith. On m’offre une belle campagne auprès de Dresde. Mme la duchesse de Gotha regarderait comme une grande infidélité que je choisisse mon séjour ailleurs que chez elle. La cour de l’Electeur palatin est bien selon mon goût, mais il ne me faut point de cour. Il ne me faudrait que vous, des livres et de la liberté. Comment accorder ces trois belles choses ensemble ? Pourrez-vous quitter Paris pour un solitaire qui s’enferme dans sa chambre les trois quarts du jour ? n’avez-vous point, ma chère enfant, plus de courage et de bontés que de forces ? C’est se jeter en couvent. L’ennui et le repentir marchent souvent à la suite de résolutions généreuses. L’âme fait un effort, elle se lasse, elle retombe. On croit d’abord pouvoir répondre de soi, et on voit qu’on a mal compté avec soi. Lorsque nous autres mortels nous n’avons pas une occupation journalière qui nous fixe, nous ne sommes que des girouettes, et en qualité de girouettes, nous ne sommes fixés que quand nous sommes rouillées. L’âge, l’expérience des injustices, la mauvaise santé me font aimer la solitude. Vous n’avez pas les mêmes raisons, vous ne feriez que par vertu ce que je fais à présent par instinct, et l’instinct est bien plus sûr que la vertu.
Enfin, ma chère enfant, nous raisonnerons à tête reposée ou à tête échauffée, et tête-à-tête de notre destinée à Plombières.
Que dites-vous du roi de Prusse qui a fait un canevas d’opéra de ma tragédie de Sémiramis et qui l’a fait exécuter à Berlin ? [la comtesse Bentinck lui parlera sans passion de cette représentation le 27 avril] On me mande que la musique en est admirable. Vous pensez bien que je n’aime pas assez la musique italienne pour l’aller l’entendre.
Bordier [Du Bordier , physicien] ; cf. lettre du 5 février] notre ami n’a donc pas voulu que je cultivasse la physique expérimentale. C’est un avertissement qu’il faudra que je me donne tout entier à l’histoire. On vendra comme on pourra les instruments qu’il n’a pas volés et comme on pourra le reste. Il y a des occasions où l’on doit prendre un parti décisif. Les affaires de Cadix ne vont pas trop bien, mais je n’irai pas sur les lieux pour y remédier. Tout ce que j’ai à faire c’est de tâcher d’être débarrassé pour jamais d’Ericard [Louis XV] et de Cernin [Frédéric]. Je vous ferai voir papiers sur table qu’Ericard et compagnie sont gens auxquels il ne faut point du tout se fier.
Encore une fois attendons Plombières. Mais, ma chère enfant, n’ayez plus la fièvre. Vous l’avez eue parce que vous avez soupé indiscrètement. Les obstructions sont des chimères. Qu’est-ce qu’une obstruction ? où est-elle ? Ce sont des mots inventés par les médecins des dames. La sobriété est le seul médecin de la nature, j’entends quand la nature n’est pas affaiblie et appauvrie comme chez moi. Adieu, j’ai peur d’être de bien mauvaise compagnie à Plombières. Je vous amènerai mes enfants [tragédie Zulime, les Œuvres mêlées, La Pucelle, l’Histoire , pour en « raisonner » avec elle et d’Argental] qui peut-être vous amuseront. Je vous embrasse. Je souffre, je travaille, j’ai vingt lettres à écrire. Je vous aime de tout mon cœur.
V. »
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06/05/2010
dès lors il devint ingrat : cela est dans la règle
« A Ponce-Denis Ecouchard Le Brun
A Ferney 6 [mai 1761]
Mon cher correspondant saura que le lieutenant de police [Sartines ; pour les « calomnies » : cf. lettres à Dumolard-Bert du 15 janvier, Damilaville et Thiriot du 18 février et d’Argental du 2 février 1761] envoya ordre à ce nommé Fréron, il y a un mois, de venir chez lui, et qu’il lava sa tête d’âne au sujet de Mlle Corneille. C’est à Mme Sauvigny [femme de Louis-Jean Berthier de Sauvigny, intendant de la généralité de Paris] que nous en avons l’obligation. Je croyais que Monsieur Le Brun en était instruit.
J’attends L’Ane littéraire [ou les Aneries de Me Aliboron dit Fr… dont la publication bimensuelle par Le Brun avait été annoncée ; parution de deux numéros semble-t-il] avec bien de l’impatience.
Les Anecdotes sur Fréron sont du sieur La Harpe, [imprimées par V* ; depuis août 1760, il fait rassembler -par Thiriot- et rassemble des documents ; deux petits tirages en 1761 par les Cramer ; Le Brun reçut onze exemplaires le 6 février et d’autres de la seconde édition, par la voie de Damilaville, le 6 avril. Seulement en 1770, on aura l’édition destinée au grand public.] jadis associé et friponné par lui. Thiriot m’a envoyé ces anecdotes écrites de la main de La Harpe.
Voici quelques exemplaires qui me restent. On m’assure que tous les faits sont vrais.
Le d’Arnaud dont vous me parlez, Monsieur, a été nourri et pensionné par moi à Paris, pendant trois ans. C’était l’abbé Moussinot, chanoine de Saint Merri, qui payait la rente-pension que je lui faisais. Je le fis aller à la cour du roi de Prusse [cf. lettres du 28 novembre 1750 à d‘Argental, 10 février 1751 à Darget, 20 février à la comtesse de Bentinck]; dès lors il devint ingrat : cela est dans la règle.
Je suis fâché que l’avocat de Mlle Clairon ait fait un plat livre, plus fâché qu’on l’ait brûlé, et plus fâché encore que notre siècle soit si ridicule.
Mille tendres amitiés.
V. »
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je n’avais point d’idée du mérite de la moquette
« Jean-Robert Tronchin
Banquier
Port Saint-Clair à Lyon
Aux Délices près de Genève
[6 ou] 7 mai 1755
Vous meublez très bien nos Délices, Monsieur, je n’avais point d’idée du mérite de la moquette avant d’avoir reçue celle que vous nous envoyez : cela est beau comme du velours à ramage ; nous en sommes si enchantés que nous lui donnons la préférence sur le velours d’’Utrecht. Ainsi, Monsieur, si les vingt-deux aunes de ce velours de Lille surnommé d’Utrecht, ne sont pas parties, nous vous prions de nous vouloir bien envoyer la même quantité de moquette à grandes fleurs cramoisies qui puisse convenir à une tapisserie de damas cramoisi : cela me fera un meuble très agréable, très bon pour la campagne et du double moins cher que l’Utrecht. Mais si ledit velours est parti,[le même jour, Mme Denis demande à JR Tronchin de répondre à V* que le velours est parti car elle préfère celui d’Utrecht !] il sera très bien reçu, et nous renoncerons à notre belle moquette.
Nous ne cessons ici de vous bénir : vous nous meublez, vous nous peignez, vous nous abreuvez, vous nous sucrez, et nous espérons encore que vous nous huilerez, et que dans l’occasion quand vous trouverez un bon petit baril d’huile bien verte, et bien sentant l’olive, vous nous en ferez part pour manger les truites et les perches de ce beau lac.
Je suis si honteux, Monsieur, des peines que je vous donne, que je n’oserai plus vous présenter de requêtes. Mme Denis est plus hardie que moi : elle prétend que M. Mallet [ancien propriétaire des Délices] était l’homme de Genève qui avait le plus de chaises et le moins de fauteuils ; et malgré la quantité de fauteuils qu’elle fait venir de Paris, elle vous supplie de vouloir bien lui dépêcher douze petits fauteuils de canne dont quatre bergères, et douze fauteuils de paille dont quatre autres bergères ; somme totale huit bergères et seize fauteuils. On dit qu’on les fait à Lyon très élégamment. Nous nous apercevons tous les jours qu’il faut tout faire venir de chez vous.
Il ne faut pas manquer de vous remercier de la semence de soie : je l’ai fait placer dans des vases. Vous nous filez des jours d’or et de soie ; le docteur Tronchin me les file de casse et de manne : j’ai de tout hors la santé. Mme Denis me console et vous aussi, Monsieur, dont les bontés me sont bien chères.
Votre très humble et très obéissant serviteur.
V. »
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05/05/2010
une âme ... les sots n’en ont pas
« A Frédéric II roi de Prusse
5 mai [1741]
Je croyais autrefois que nous n’avions qu’une âme,
Encor est-ce beaucoup, car les sots n’en ont pas ;
Vous en possédez trente, et leur céleste flamme
Pourrait seule animer tous les sots d’ici-bas.
Minerve a dirigé vos desseins politiques ;
Vous suivez à la fois Mars, Orphée, Apollon ;
Vous dormez en plein champ sur l’affut d’un canon ;
Neiperg fuit devant vous aux plaines germaniques.
César, votre patron, par qui tout fut soumis,
Aimait aussi les arts, et sa main triomphale
Cueille encor des lauriers dans ses nobles écrits ;
Mais a-t-il fait des vers au grand jour de Pharsale ?
A peine ce Neiperg est-il par vous battu,
Que vous prenez la plume en montrant votre épée ;
Mon attente, ô grand roi ! n’a point été trompée,
Et non moins que Neiperg mon génie est vaincu.
Sire, faire des vers et de jolis vers après une victoire,[victoire de Molwitz le 10 avril ; V* dans ses Mémoires écrira : « … le maréchal de Schwerin … gagna la bataille aussitôt que le roi de Prusse se fut enfui. Le monarque revint le lendemain, et le général vainqueur fut peu après disgrâcié » !] est une chose unique et par conséquent réservée à Votre Majesté. Vous avez battu Neiperg et Voltaire. Votre Majesté devrait mettre dans ses lettres des feuilles de laurier, comme les anciens généraux romains. Vous méritez à la fois le triomphe du général et du poète, et il vous faudrait deux feuilles de laurier au moins.
J’apprends que Maupertuis est à Vienne ; je le plains plus qu’un autre [Maupertuis avait été pris, dépouillé et envoyé à Vienne avec les prisonniers. V* le 2 mai fait des plaisanteries à Valori sur ce sujet. Dans ses Mémoires, il mettra le savant « suiv[ant] Sa Majesté sur son âne, du mieux qu‘il p(o)u(vai)t« !] ; mais je plains quiconque n’est pas auprès de votre personne. On dit que le colonel Camus [Camas mort de maladie le 14 avril] est mort bien fâché de n’être pas tué à vos yeux. Le major Knobertoff [le 2 juin, Frédéric écrit à V* que c’est le major de dragons Knobelsdorff qui a été tué, et non l’architecte du même nom que connait V*] (dont j’écris mal le nom) a eu au moins ce triste honneur dont Dieu veuille préserver Votre Majesté. Je suis sûr de votre gloire, grand roi, mais je ne suis pas sûr de votre vie ; dans quels dangers et dans quels travaux vous la passez, cette vie si belle ! des ligues à prévenir ou à détruire, des alliés à se faire ou à retenir, des sièges, des combats, tous les desseins, toutes les actions et tous les détails d’un héros ; vous aurez peut-être tout, hors le bonheur. Vous pourrez, ou faire un empereur ou empêcher qu’on en fasse un,[Charles VI, empereur, est mort en octobre 1740] ou vous faire empereur vous-même ; si ce dernier cas arrive, vous n’en serez pas plus sacrée Majesté pour moi.
J’ai bien de l’impatience de dédier Mahomet à cette adorable Majesté [dédicace qui figurera en 1743 dans l‘édition de Mahomet]. Je l’ai fait jouer à Lille,[par La Noue le 25 avril] et il a été mieux joué qu’il ne l’eût été à Paris,[« La Noue avec sa physionomie de singe a joué … bien mieux que n’eût fait Dufresne. »] mais, quelque émotion qu’il ait causée, cette émotion n’approche pas de celle que ressent mon cœur en voyant tout ce que vous faites d’héroïque. » [cf. lettre à Cideville du 13 mars]
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il ne serait point de l’équité du roi de bannir un homme de sa patrie, pour avoir été assassiné
« A René Hérault
Ce 5è mai 1726 à Calais à neuf heures du matin
chez monsieur Dunoquet, trésorier des troupes.
J’arrive à Calais, Monsieur, fort reconnaissant de la permission que j’ai de passer en Angleterre,[« la permission d’aller incessamment en Angleterre » demandée par V* à Maurepas, suite aux coups de bâtons reçus de la part du chevalier de Rohan, et n’ayant pu obtenir réparation par duel, fut mis à la Bastille la nuit du 17 au 18 avril] très respectueusement affligé d’être exilé à cinquante lieues de la cour. D’ailleurs pénétré de vos bontés et comptant toujours sur votre équité.
Je suis obligé, monsieur, de vous dire que je n’irai à Londres que lorsque j’aurai rétabli ma santé assez altérée par les justes chagrins que j’ai eus. Quand même je serais en état de partir, je me donnerais bien garde de le faire en présence d’un exempt,[quand Hérault avait écrit au gouverneur de la Bastille de « faire sortir le sieur Voltaire », il avait précisé que « l’intention du roi et de S. A. Mgr le duc est qu’il soit conduit en Angleterre. Ainsi le sieur Condé l’accompagnera jusqu’à Calais, et le verra embarquer et partir de ce port ».] afin de ne pas donner lieu à mes ennemis de publier que je suis banni du royaume. J’ai la permission et non pas l’ordre d’en sortir. Et je n’ose vous dire qu’il ne serait point de l’équité du roi de bannir un homme de sa patrie, pour avoir été assassiné [Rohan Chabot avait attiré V*dans un traquenard à la porte de l’hôtel de Sully et fait battre à coups de gourdin. Aucun des amis titrés de V* , y compris le duc de Sully qui avait servi d’appât, ne prit ouvertement parti de V* contre un descendant de la grande famille de Rohan.] . Si vous le voulez, monsieur, je vous notifierai mon départ lorsque je pourrai aller en Angleterre. D’ailleurs les ordres du roi qui me sont toujours respectables me deviendront chers quand ils passeront par vos mains. Je vous supplie d’être persuadé du respectueux attachement avec lequel je suis, indépendamment de tout cela, votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire »
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04/05/2010
ordinairement si docile je me trouve d’une opiniâtreté qui me fait sentir combien je vieillis.
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d’Argental
4 mai 1767
Vous êtes plus aimable que jamais, mon cher ange, et moi plus importun et plus insupportable que ne l’ai été. Moi qui suis ordinairement si docile je me trouve d’une opiniâtreté qui me fait sentir combien je vieillis. Ce monologue [dans Les Scythes] que vous demandez, je l’ai entrepris de deux façons. Elles détruisent également tout le rôle d’Obéide. Ce monologue développe tout d’un coup ce qu’Obéide veut se cacher à elle-même dans tout le cours de la pièce. Tout ce qu’elle dira ensuite n’est plus qu’une froide répétition de son monologue ; il n’y a plus de gradations, plus de nuances, plus de pièce. Il est de plus si indécent qu’une jeune fille aime un homme marié que quand vous y aurez fait réflexion, vous jugerez ce parti impraticable.
Il y a plus encore, c’est que ce monologue est inutile. Tout monologue qui ne fournit pas de grands mouvements d’éloquence est froid. Je travaille tous les jours à ces pauvres Scythes malgré les éditions qu’on en fait partout.
Lacombe vient d’en faire une qu’il m’envoie, mais il n’y a pas la moitié des changements que j’ai faits, il ne pouvait pas encore les avoir reçus. Il n’a fait cette nouvelle édition que dans la juste espérance où il était que la pièce serait reprise après Pâques. C’est encore une raison de plus pour que je [ne] puisse exiger de lui qu’il donne cent écus à Lekain. J’aime beaucoup mieux les donner moi-même.
Il est bien vrai que tout dépend des acteurs. Il y a une différence immense entre bien jouer et jouer d’une manière touchante, entre se faire applaudir et faire verser des larmes. M. de Chabanon et M. de La Harpe viennent d’en arracher à toutes les femmes dans le rôle de Nemours et dans celui de Vendôme, et à moi aussi [dans Adélaïde du Guesclin sur le théâtre de V*].
Je doute fort qu’on puisse faire des recrues pour Paris. On a écarté et rebuté les bons acteurs qui se sont présentés. Je ne crois pas qu’il y en ait actuellement deux en province dignes d’être essayés à Paris. Je vous l’ai déjà dit, les troupes ne subsistent plus que de l’opéra-comique. Tout va au diable, mes anges, et moi aussi.
Ma transmigration de Babylone me tient fort au cœur [il a prévu d’acquérir une propriété près de Lyon ; il le dira à Richelieu le 25 avril] . Ce que vous me faites entrevoir redoublera mes efforts, mais j’ai bien peur que la situation présente de mes affaires ne me rende cette transmigration aussi difficile que mon monologue. Je me trouve à peu près dans le cas de ne pouvoir ni vivre dans le pays de Gex ni aller ailleurs. Figurez-vous que j’ai fondé une colonie à Ferney ; que j’y ai établi un marchand, un chirurgien ; que je leur bâtis des maisons ; que si je vais ailleurs, ma colonie tombe ; mais aussi, si je reste, je meurs de faim et de froid. On a dévasté tous les bois ; le pain vaut cinq sols la livre. Il n’y a ni police ni commerce. J’ai envoyé à M. le duc de Choiseul, conjointement avec le syndic de la noblesse, un mémoire très circonstancié. J’ai proposé que M. le duc de Choiseul renvoyât ce mémoire à M. le chevalier de Jaucourt qui commande dans notre petite province. Il a oublié mon mémoire, ou s’en est moqué ; et il a tort car c’est le seul moyen de rendre à la vie un pays désolé qui ne sera plus en état de payer les impôts. On a voulu faire, malgré mon avis, un chemin qui conduisit de Lyon en Suisse en droiture [le 10 février, V* écrit à Pierre Buisson, chevalier de Beauteville, un des médiateurs chargé de mettre fin aux troubles de Genève : « … il faudrait un port au pays de Gex ; ouvrir une grande route avec la Franche-Comté ; commercer directement de Lyon avec la Suisse par Versoix ;… »] ; ce chemin s’est trouvé impraticable.
Je vous demande pardon de vous ennuyer de ces détails ; mais je vois qu’avec la meilleure volonté du monde on nous ruinera sans en retirer le moindre avantage. Je me suis dégoûté de la Guerre de Genève [Guerre civile de Genève]; je n’ai point mis au net le second chant, et je n’ai pas actuellement envie de rire.
J’écris une lettre au sculpteur qui s’est avisé de faire mon buste [Rosset ; cf. lettre du 11 avril à d‘Argental]. C’est un original capable de me faire attendre trois mois au moins ; et ce buste sera au rang de mes œuvres posthumes.
Il peut être encore un acteur à Genève dont on pourrait faire quelque chose. Il est malade ; quand il sera guéri, je le ferai venir. La Harpe le dégourdira. Pour moi, je suis tout engourdi. D’ordinaire la vieillesse est triste ; mais la vieillesse des gens de lettres est la plus sotte chose qu’il y ait au monde. J’ai pourtant un cœur de vingt ans pour toutes vos bontés ; je suis sensible comme un enfant ; je vous aime avec la plus vive tendresse.
V »
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