02/09/2024
Paris est fort bon pour ceux qui ont beaucoup d’ambition, de grandes passions, et prodigieusement d’argent, avec des goûts toujours renaissants à satisfaire
... Les siècles passent , les Parisiens demeurent .
« A Marie-Elisabeth de Dompierre de Fontaine, marquise de Florian
1er mars 1769
Ma chère nièce, j’ai été bien charmé de voir 1 votre écriture : car vous savez que j’aime votre style, et surtout votre souvenir. L’idée de n’être point oublié de vous me console dans ma solitude. Il y a aujourd’hui un an que je ne suis sorti de ma chambre et de mon jardin qu’une seule fois 2. Vous me paraissez avoir pour Paris autant d’aversion qu’il m’inspire d’indifférence. Paris est fort bon pour ceux qui ont beaucoup d’ambition, de grandes passions, et prodigieusement d’argent, avec des goûts toujours renaissants à satisfaire. Quand on ne veut être que tranquille, on fait fort bien de renoncer à ce grand tourbillon. Paris a toujours été à peu près ce qu’il est, le centre du luxe et de la misère : c’est un grand jeu de pharaon, où ceux qui taillent emboursent l’argent des pontes. Mais vous trouveriez Paris le pays de la félicité si vous aviez vu comme moi le temps du système 3, où il était défendu, comme un crime d’État, d’avoir chez soi pour cinq cents francs d’argent. Vous n’étiez pas née lorsqu’on augmenta de cent francs la pension que l’on payait pour moi au collège, et que, moyennant cette augmentation, j’eus du pain bis pendant toute l’année 1709. Les Parisiens sont aujourd’hui des sybarites et crient qu’ils sont couchés sur des noyaux de pêches, parce que leur lit de roses n’est pas assez bien fait. Laissez-les crier, et allez dormir en paix dans votre beau château d’Hornoy.
Je m’affaiblis tous les jours, ma chère nièce ; je n’ai pas longtemps à vivre, et bientôt je vous dirai bonsoir. Si, en attendant, vous voulez vous amuser à Hornoy de quelques nouveautés, vous n’avez qu’à faire un marché avec la fermière générale qui se charge de vos paquets ; on lui donnera la permission de les lire, pourvu qu’elle vous les envoie bien honnêtement. Je vous embrasse, vous et M. de Florian, de tout mon cœur. »
1 L'éditeur ajoute ici de .
2 La lettre est donc écrite le jour anniversaire du départ de Mme Denis .
3 De Law.
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01/09/2024
Il me paraît que vous êtes endurci aux éloges, et que vous ne sentez plus rien : cependant on dit que vous êtes encore dans la force de l’âge
... D'Emmanuel Macron à Cazeneuve ? A suivre ...

« A Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu
27è février 1769 à Ferney
Vous avez plus d’une affaire, monseigneur, et moi je n’en ai presque qu’une seule, c’est d’employer mes derniers jours à vous aimer dans ma retraite entourée de neiges 1. Je ne vous le dis pas souvent ; mais aussi vous ne me répondez jamais. J’avais cru ne pas déplaire tout à fait dans l’histoire du grand siècle de Louis XIV. Le libraire a fait bien des fautes ; mais il n’en a point fait sur la bataille de Fontenoy, sur Gênes, sur Port-Mahon. Il me paraît que vous êtes endurci aux éloges, et que vous ne sentez plus rien : cependant on dit que vous êtes encore dans la force de l’âge. Pour moi, qui ai environ trois ans plus que vous, je suis dans la plus pitoyable décrépitude ; et tandis que vous courez lestement de Bordeaux à Paris, à Fontainebleau, à Versailles. j’ai passé une année entière sans sortir un moment de ma chambre. C’est de mon lit, ou plutôt de ma bière, que j’élève ma voix rauque jusqu’à vous, ma lettre est un petit De profundis. On dit le président Hénault tombé en enfance . Pour moi, je suis tombé en poussière. Je n’exige pas que vous réchauffiez ma cendre par quelqu’une de vos agréables lettres . Je sais assez qu’un premier gentilhomme d’année 2, gouverneur de province, n’a pas beaucoup de temps à lui ; mais je demande que vous lisiez au moins avec bonté le De profundis d’un serviteur d’environ cinquante années.
Si j’osais me ressouvenir encore du théâtre qui est sous vos lois, et que j’ai tant aimé, je vous demanderais votre protection pour la tragédie, qui s’en va, dit-on, à tous les diables, comme bien d’autres choses ; mais je ne suis plus de ce monde, et il ne me reste de vie que pour vous assurer, avec le plus tendre respect, que je mourrai en révérant et en aimant le doyen de notre Académie 3, et l’homme qui fait le plus d’honneur à la France.
V. »
1 Ceci est un brillant exercice de style quand on sait ce que V* pensait réellement de Richelieu ; voir lettre du même jour à Mme Denis : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/08/30/les-gens-qui-sont-dans-la-boue-a-ce-que-vous-dit-d-alembert-6512555.html
2 C'est-à-dire en charge des spectacles pour l'année, les premiers gentilshommes de la chambre servant « par quartier », soit une année sur quatre .
3 Richelieu est doyen de l'Académie par le rang de réception, depuis longtemps ; il a été reçu dès 1720 ; voir lettre du 22 août 1757 à Thoulier d'Olivet : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2012/12/11/c-est-peu-de-chose-d-exister-en-peinture.html
Voir : https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/louis-francois-armand-du-plessis-de-richelieu
et : https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-et-reponse-de-nicolas-gedoyn-0
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31/08/2024
J'ai recours à vous, monsieur, dans mes misères
...Paroles d'Emmanuel Macron-Caliméro à celui qui sera premier ministre , après d'être fait mettre le nez dans ses contradictions : https://www.lefigaro.fr/politique/le-president-ne-devrait...
Il y a ce qu'on dit, et ce qu'on fait ! ... comme d'hab' , président ou pas.
« A Guillaume-Claude de Laleu,
Secrétaire du roi, Notaire
rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
à Paris
J'ai recours à vous, monsieur, dans mes misères . J'ai une ferme à rebâtir 1 qui me coûtera quinze mille livres . J'ai un besoin pressant de deux mille écus . Je prends la liberté de les tirer sur vous, à l’ordre de MM. La Vergne de Lyon 2. Je vous supplie instamment de vouloir bien faire honneur à mon billet de change . Je vous aurai beaucoup d'obligation.
J'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire.
A Ferney 27è février 1769. »
1Le Châtelard .
2 Le billet en question est conservé : « 6000# / A huit jour[s] de vue , je vous prie , monsieur, de payer six mille livres à l'ordre de MM. Lavergne de Lyon, valeur entendue . Au château de Ferney le 27è février 1769./Voltaire ».
Il est adressé à Laleu, à la même adresse que la lettre, et endossé comme suit : »Payés à l'ordre, de MM. Delens et de, valeur en compte. Lyon 1er mars 1769. / Frères Lavergne et fils. » et encore « Pour acquit. Delens et Cie », et « Vu le 4 mars 1769. »
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30/08/2024
Les gens qui sont dans la boue, à ce que vous dit d'Alembert, remuent quelquefois cette boue si fort qu'ils en barbouillent le visage des honnêtes gens .
... Il n'est qu'à figurer parmi les utilisateurs des réseaux dits "sociaux" pour être tôt ou tard victime de médisance, menaces, cyber-harcèlement . Les pourris recrutent d'autres pourris, leur lâcheté est sans limite, et leur impunité les encourage . A l'heure où l'on se gargarise des prouesses ( ou prétendues telles ) de l'IA, qui sortira un programme dénonçant les agresseurs et les éradiquant aussi vite qu'ils se montrent ?
Ecrasons l'infâme ! est plus que jamais d'actualité, mon cher Voltaire .
« A Marie-Louise Denis
27è février 1769
Dupuits, sa femme , et sa petite fille sont arrivés sains et gaillards . Ils sont dans leurs États de Maconnex en Sibérie, entourés partout comme moi de deux pieds de neige . Mais pour nous consoler il y en a dix-huit pieds dans les montagnes .
Notre capitaine m'a apporté, ma chère amie, beaucoup de gros paquets, mais rien ne m'a plu comme votre lettre . J'écris par cette poste à M. le maréchal de Richelieu malgré son silence . Je ne veux pas qu'il ait aucun prétexte pour ne vous point payer .
Je n'ai fait que jeter un coup d’œil sur les paperasses de Laleu ; je vois que la succession de Guise me doit dix années ; cela se monte à vingt-cinq mille livres dont il faut déduire le dixième . Il est certain que les revenus des terres ont été touchés ; que sont-ils devenus ? Je suis un des premiers créanciers . Dès que M.le duc de Richelieu vous aura payée , dès que vous aurez arraché de lui l'argent qu'il vous doit, il faudra absolument que mon procureur fasse des diligences, sans quoi tout le monde partagerait hors vous .
Les gens qui sont dans la boue, à ce que vous dit d'Alembert, remuent quelquefois cette boue si fort qu'ils en barbouillent le visage des honnêtes gens .
Je ne suis point étonné que l'homme au nez haut 1 soit l'intime ami d'un nez à pustules 2 . Il eut autrefois un ami de cette trempe qui fut pendu (autant qu'il m'en souvient ) . Il faut bien avoir des amis partout .
L'abbé Binet 3 a quelquefois des lubies ; il est sensible à l'excès, mais il revient . Sa petite sœur, Mlle Binet, est infiniment aimable, et moins vive que lui .
Je ne crois pas les affaires du notaire 4 en bon train . J'ai peur qu'il n'y ait beaucoup de discrédit . Il faut bien toujours qu'il y ait quelques banqueroutiers dans Paris . C'est le pays où les uns font leur fortune, et où les autres la perdent . C'est le centre du luxe et de la misère , de la meilleure compagnie et de la plus détestable .
Je suis bien sûr que vous n'êtes pas entraînée dans le tourbillon et que vous vivez avec des amis choisis . On ne peut aspirer à rien de mieux . Cette consolation me manque absolument, et j'en serai privé jusqu'à mon dernier jour . J'ai été réellement en prison pendant une année entière ; je ne suis sorti qu'une seule fois de ma chambre , ; et je n'en sortirai à la fonte des neiges que pour aller voir rebâtir le Châtelard . Les souffrances continuelles auxquelles je suis condamné ne me permettent pas même de mener une autre vie ; et Paris n'est pas plus fait pour moi que la campagne ne l'est pour une Parisienne . Vous êtes rentrée dans votre élément, ma chère amie . Je tâcherai de faire en sorte que cet élément vous nourrisse . Tout sera arrangé très bien pour tout le monde . Plus je vieillis, plus le séjour des neiges m'accable, mais je n'en ai point d'autre, et il faut que je reste au coin de mon feu .
Je crois qu'il faut que je m'arme de patience sur la petite affaire de feu La Touche 5, tout vient avec le temps . Votre ami Lefèvre 6, les anges et Lekain étant dirigés par vous viendront probablement à bout de ce que vous aurez entrepris .
Ces Mélanges 7dont vous me parlez sont ridicules . C'est une sottise énorme que Gabriel Cramer a faite sans m'en donner la moindre connaissance . Il se conduit aussi mal en amitié qu'en typographie . Savez-vous bien qu'il s'est mis au rang de ceux qui voulaient acheter Ferney ? Il voulait faire un marché à la genevoise ; il n'a pas eu honte de proposer à vous donner soixante mille francs comptant, à condition qu'il s'emparerait à ma mort de la maison et des meubles, et ces soixante mille francs, vous savez qu'il les a gagnés avec moi . Cependant les polissons de Paris disent que j'ai fait une grande fortune par mes ouvrages .
S'il y a quelque chose touchant l'abbé Binet et les affaires de notre notaire, vous me ferez grand plaisir de m'en instruire . C'en est un très sensible de se parler à cœur ouvert de ses affaires . Mais je suis bien plus touché de celui que j'ai à vous dire combien je vous aime, et à quel point votre amitié me touche . Je vous embrasse de toutes mes forces . »
1 Sans doute Richelieu ; il fait sans doute partie des « gens qui sont dans la boue » cité ci-avant .
2Ce pourrait être Mme Du Barry . Mais qui fut pendu ?
3Nous avon sici un nouveau code, différend de celui de 1753. L'abbé Binet est Choiseul, et sa « petite soeur » Mme de Gramont, ou peut-être Mme de Saint-Julien .
4 Louis XV.
5 Les Guèbres .
6Il s'agit probablement du censeur Marin, fututr ennemi de beaumarchais .
7Ces « mélanges » sont sant doute les Nouveaux Mélanges, qui paraissent depuis 1765 ; voir lettre de juillet-août 1765 à Cramer : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/23/tout-sera-dans-l-ordre.html
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29/08/2024
Il ne s’agissait pas de faire une révolution dans les États,... mais d’en faire une dans l’esprit de ceux qui sont faits pour gouverner
... Et cette révolution c'est la tolérance , denrée diablement manquante ces temps-ci ailleurs que chez les sportifs paralympiques et olympiques . Voyons et admirons ces hommes et femmes qui vivent en champions, et pour cela se battent tous les jours en montrant qu'un handicap physique ou mental n'empêche pas de vivre "normalement", comme nous disons, nous, les valides.
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
26è février 1769
Mon divin ange, j’aurais voulu vous écrire plus tôt, mais les neiges m’ont englouti ; j’ai été extrêmement malade. Si le président Hénault est tombé en enfance, ma jeunesse se passe, et je tomberai bientôt dans le néant. Molé paraît me condamner à y entrer. Vous, qui êtes beaucoup plus jeune que moi 1, et dont l’âme tranquille et ferme gouverne un corps plus robuste, vous vous tirerez de là bien mieux que moi, et vous prendrez votre temps pour me rendre la vie. Je me mets entièrement entre vos mains.
Je crois qu’il est fort à désirer que la chose dont il est question 2 puisse avoir son plein effet. Tout ce qui peut tendre à établir la tolérance chez les hommes doit être protégé bien fortement par vous .
Ce n’est que sur les lettres réitérées de Toulouse que j’y envoie les Sirven ; ce n’est que parce qu’on me mande qu’une grande partie du parlement, qui n’était qu’un séminaire de pédants ignorants, est devenue une académie de philosophes. Il faut partout laisser pourrir la grand-chambre 3, mais partout les enquêtes se forment ! Marc-Michel Rey n’a pas nui à ce prodigieux changement. Il ne s’agissait pas de faire une révolution dans les États, comme du temps de Luther et de Calvin, mais d’en faire une dans l’esprit de ceux qui sont faits pour gouverner. Cet ouvrage est bien avancé d’un bout de l’Europe à l’autre, et l’Italie même, le centre de la superstition, secoue fortement la poussière dans laquelle elle a été ensevelie. Je bénis donc Dieu dans mes derniers jours, et je me recommande, dans ma misère, à mes anges gardiens, dans la grâce desquels je veux mourir.
V. »
1 D'Argental est né en 1700 .
2 Il s’agit ici de la représentation des Guèbres, tragédie.
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28/08/2024
Les Turcs n’ont que ce qu’ils méritent en étant gouvernés par un si sot homme ; mais cet homme, tout sot qu’il est, fera couler des torrents de sang. Puisse-t-il y être noyé !
... C'est vrai au XXIè siècle comme ça l'a été du temps de Voltaire, Erdogan est aussi pourri que Moustapha III, et sachant qu'il a été démocratiquement élu n'est pas rassurant sur l'état d'esprit du peuple qui veulement donne le pouvoir à un dictateur avant de simplement l'égratigner au plan local : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/e...
Petit espoir d'éloigner le sabre des nuques kurdes et tous autres opposants ?
Sale temps au Moyen Orient !
« Au comte Alexandre Romanovitch Vorontsov
Au château de Ferney ce 26è février 1769 1
Monsieur,
Votre lettre du 19è de décembre 2 m’a été rendue par M. le prince de Koslouski. Ce n’a pas été la moindre de mes consolations dans mes maladies, qui me rendent presque aveugle. Toutes les bontés dont votre inimitable impératrice m’honore, et ce qu’elle fait pour la véritable gloire, me font souhaiter de vivre. Heureux ceux qui verront longtemps son beau règne ! La voilà, comme Pierre le Grand, arrêtée quelque temps dans sa législation par des Turcs, qui sont les ennemis des lois comme des beaux-arts.
Il n’y avait rien de si admirable, à mon gré, que ce qu’elle faisait en Pologne. Après y avoir fait un roi, et un très bon roi, elle y établissait la tolérance, elle y rendait aux hommes leurs droits naturels ; et voilà de vilains Turcs, excités je ne sais par qui (apparemment par leur Alcoran et par MM. de l’Évangile), qui viennent déranger toutes mes espérances de voir la Pologne délivrée du tribunal du nonce du pape. Le nom d’Allah et de Jehovah soit béni ! mais les Turcs font là une méchante action.
Eh bien , monsieur, si vous aviez été ministre à Constantinople au lieu de l’être à la Haye, vous auriez donc été fourré aux Sept-Tours par des Capigi-Bachi ? Je voudrais bien savoir quel plaisir prennent les puissances chrétiennes à recevoir tous les jours des nasardes sur le nez de leurs ambassadeurs, dans le divan de Stamboul. Est-ce qu’on ne renverra jamais ces barbares au delà du Bosphore ? Je n’aime pas l’esclavage, il s’en faut beaucoup ; mais je ne serais pas fâché de voir des mains turques un peu enchaînées cultiver vos vastes plaines de Kazan et manœuvrer sur le lac Ladoga . Tous les souverains sont des images de la divinité 3, on le leur dit tant dans les dédicaces des livres et dans les sermons qu’on prêche devant eux, qu’il faut bien qu’il en soit quelque chose ; mais il me semble que Moustapha ressemble à Dieu comme le bœuf Apis ressemb[l]ait à Jupiter. Les Turcs n’ont que ce qu’ils méritent en étant gouvernés par un si sot homme ; mais cet homme, tout sot qu’il est, fera couler des torrents de sang. Puisse-t-il y être noyé ! Ou je me trompe, ou voilà un beau moment pour la gloire de votre empire. Vos troupes ont vaincu les Prussiens, qui ont vaincu les Autrichiens, qui ont vaincu les Turcs. Vous avez des généraux habiles, et l’imbécile Moustapha prend le premier imbécile de son sérail pour être son grand vizir. Ce grand vizir donne des corps à commander à ses pousses 4; si ces gens-là vous résistent, je serai bien étonné.
Je ne le suis pas moins que la plupart des princes chrétiens entendent si mal leurs intérêts. Ce serait un beau moment à saisir par l’empereur d’Allemagne ; et pourquoi les Vénitiens ne profiteraient-ils pas du succès de vos armes pour reprendre la Grèce 5, dont je les ai vus en possession dans ma jeunesse . Mais pour de telles entreprises il faut de l’argent, des flottes, de l’adresse, de la célérité, et tout cela manque quelquefois. Enfin j’espère que vous vous défendrez bien sans le secours de personne. Je vois, avec autant de plaisir que de surprise, que cette secousse ne trouble point l’âme de ce grand homme qu’on appelle Catherine. Elle daigne m’écrire des lettres charmantes, comme si elle n’avait pas autre chose à faire. Elle cultive les beaux-arts, dont les Ottomans n’ont pas seulement entendu parler, et elle fait marcher ses armées avec le même sang-froid qu’elle s’est fait inoculer. Si elle n’est pas pleinement victorieuse, la Providence aura grand tort. Je veux que vous soyez grand effendy dans Stamboul avant qu’il soit deux ans.
Agréez, monsieur, les sincères assurances du tendre respect que vous a voué pour sa vie,
monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur
1 Original signé ( section de Leningrad de l'Institut d'Histoire de l'Académie des sciences de l'URSS, lettres de Voltaire) : copie du XIXè siècle qui a été suivie et dont l'exactitude est confirmée par Lyublinsky ; éd. Kehl.
2 Non conservée ; voir lettre à Sumarokov : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/08/27/quand-on-n-a-point-de-chevaux-on-est-trop-heureux-de-se-faire-trainer-par-d.html
3 Voir Dictionnaire philosophique, article Guerre page 318 note 1 : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome19.djvu/328
4 Ce terme familier signifie selon Littré « agents subalternes employés à mettre à exécution des contraintes oar corps » . Sans doute V* pense-t-il au chiaou-bachi, qui, en fait, est une sorte de chef supérieur da la police . À la cour ottomane, comme dna sle reste des autres cours du temps, lees chefs militaires se voyaient confier en temps de paix diverses responsabilités administratives .
5 Les Vénitiens conquirent la Morée (Péloponnèse) en 1686 et 1687, et il la conservèrent par le traité de Carlowitz en 1699. Ils la perdirent dans la guerre de 1715.
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Quand on n’a point de chevaux, on est trop heureux de se faire traîner par des mulets
... Macron cherche encore le mulet ou la mule ( ou l'âne.sse bâté.e ) qui va se coltiner la constitution des ministères . Lui, franc comme la mule du pape, avance à reculons depuis un bon moment . A qui passer le mors ?
« A Alexandre Petrovitch Sumarokov
Au château de Ferney 26è février 1769 1
Monsieur,
Votre lettre 2 et vos ouvrages sont une grande preuve que le génie et le goût sont de tout pays. Ceux qui ont dit que la poésie et la musique étaient bornées aux climats tempérés se sont bien trompés. Si le climat avait tant de puissance, la Grèce porterait encore des Platon et des Anacréon, comme elle porte les mêmes fruits et les mêmes fleurs ; l’Italie aurait des Horace, des Virgile, des Arioste, et des Tasse ; mais il n’y a plus à Rome que des processions, et, dans la Grèce, que des coups de bâton. Il faut donc absolument des souverains qui aiment les arts, qui s’y connaissent, et qui les encouragent. Ils changent le climat ; ils font naître les roses au milieu des neiges.
C’est ce que fait votre incomparable souveraine. Je croirais que les lettres dont elle m’honore me viennent de Versailles, et que la vôtre est d’un de mes confrères de l’Académie française. M. le prince de Koslouski, qui m’a rendu ses lettres et la vôtre, s’exprime comme vous ; et c’est ce que j’ai admiré dans tous les seigneurs russes qui me sont venus voir dans ma retraite. Vous avez sur moi un prodigieux avantage ; je ne sais pas un mot de votre langue, et vous possédez parfaitement la mienne. Je vais répondre à toutes vos questions, dans lesquelles on voit assez votre sentiment sous l’apparence du doute. Je me vante à vous, monsieur, d’être de votre opinion en tout.
Oui, monsieur, je regarde Racine comme le meilleur de nos poètes tragiques, sans contredit : comme celui qui seul a parlé au cœur et à la raison, qui seul a été véritablement sublime sans aucune enflure, et qui a mis dans la diction un charme inconnu jusqu’à lui. Il est le seul encore qui ait traité l’amour tragiquement : car, avant lui Corneille n’avait fait bien parler cette passion que dans le Cid, et le Cid n’est pas de lui. L’amour est ridicule ou insipide dans presque toutes ses autres pièces.
Je pense encore comme vous sur Quinault : c’est un grand homme en son genre. Il n’aurait pas fait l’Art poétique, mais Boileau n’aurait pas fait Armide.
Je souscris entièrement à tout ce que vous dites de Molière et de la comédie larmoyante, qui, à la honte de la nation, a succédé au seul vrai genre comique, porté à sa perfection par l’inimitable Molière.
Depuis Regnard, qui était né avec un génie vraiment comique, et qui a seul approché Molière de près, nous n’avons eu que des espèces de monstres. Des auteurs qui étaient incapables de faire seulement une bonne plaisanterie ont voulu faire des comédies, uniquement pour gagner de l’argent. Ils n’avaient pas assez de force dans l’esprit pour faire des tragédies ; ils n’avaient pas assez de gaieté pour écrire des comédies ; ils ne savaient pas seulement faire parler un valet ; ils ont mis des aventures tragiques sous des noms bourgeois. On dit qu’il y a quelque intérêt dans ces pièces, et qu’elles attachent assez quand elles sont bien jouées : cela peut être ; je n’ai jamais pu les lire, mais on prétend que les comédiens font quelque illusion. Ces pièces bâtardes ne sont ni tragédies, ni comédies. Quand on n’a point de chevaux, on est trop heureux de se faire traîner par des mulets.
Il y a vingt ans que je n’ai vu Paris. On m’a mandé qu’on n’y jouait plus les pièces de Molière 3. La raison, à mon avis, c’est que tout le monde les sait par cœur ; presque tous les traits en sont devenus proverbes. D’ailleurs il y a des longueurs, les intrigues quelquefois sont faibles, et les dénouements sont rarement ingénieux. Il ne voulait que peindre la nature ; et il en a été sans doute le plus grand peintre.
Voilà, monsieur, ma profession de foi, que vous me demandez. Je suis fâché que vous me ressembliez par votre mauvaise santé ; heureusement vous êtes plus jeune, et vous ferez plus longtemps honneur à votre nation 4. Pour moi, je suis déjà mort pour la mienne.
J’ai l’honneur d’être avec l'estime infinie que je vous dois,
monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire. »
1 Original de la main de Bigex, daté par Wagnière, les trois derniers mots et la signature autographe ; éd. « Lettre de M . de Voltaire à M. Soumarokoff » Journal étranger du 1er mai 1771, III, 452-455 ; Lyublinsky A. donne le fac similé de la première et de la quatrième page .
Voir : https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1968_num_9_2_1743
2 Cette lettre non connue a été certainement apportée par le même courrier que la lettre de l'impératrice et que la lettre de Vorontsov du même jour .
3 Ceci est très inexact . Dans les seuls mois de janvier-février 1769, on trouve une représentation du Festin de Pierre, du Médecin malgré lui, de L’École des femmes, de Georges Dandin, des Précieuses ridicules et du Misanthrope ; deux du Tartuffe, des Femmes savantes et de L'Avare, et six du Bourgeois gentilhomme, soit en tout dix-huit représentations de dix pièces . La seule grande pièce à ne pas être représentée est Amphitryon . Durant ces mêmes mois on donna treize représentations de sept pièces de V*.
Voir : https://shs.cairn.info/jean-francois-regnard-1655-1709--9782200276072-page-303?lang=fr
4 Poète russe. Il a été le père de la tragédie en Russie, comme Corneille l’a été en France. (Kehl.)
Soumarokov, né en 1718, mort en 1777, est le premier auteur dramatique « régulier »russe. Voir à son sujet Jules Patouillet « Un épisode de l'histoire littéraire de la Russie : la lettre de Voltaire à Soumarokov », Revue de littérature comparée, 1927, VII, 438-458 . Sur la réception enthousiaste de la lettre de V*, voir Piotr Zaborov « Le Théâtre de Voltaire en Russie au XVIIIè siècle », Cahiers du monde russe et soviétique, 1968, IX, 152.
Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Soumarokov
et : https://data.bnf.fr/fr/14473031/aleksandr_petrovic_sumarokov/
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