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10/03/2021

À quoi tient donc le succès ! Des gens médiocres font des pièces qu'on joue pendant vingt ans

... Il est vrai qu'un public qui se soucie des confidences d'un Harry et de son épouse Meghan, est prêt à gober n'importe quoi du niveau Les Marseillais etc., Les Chtis etc., les Princes de l'amour , etc., etc., et à en redemander jusqu'à plus soif .

I – les débuts et les enjeux de la télé-réalité sur les écrans

 

 

 

« A Etienne-Noël Damilaville

15è novembre 1765 1

Voici mon cher ami, ce que j'ai retrouvé des facéties de Covelle . À mesure qu'il m'en tombera entre les mains, je vous les enverrai . Je m'occupe plus de Protagoras . Si mon idée réussit je vous en ferai part au plus vite .

Je vous ai toujours dit que M. le duc de Choiseul a une âme noble et sensible . C'est un grand malheur qu'il soit mécontent de Protagoras . Est-il possible qu'un homme d'un esprit si supérieur que Saurin, fasse toujours des pièces qui ne réussissent guère 2? À quoi tient donc le succès ! Des gens médiocres font des pièces qu'on joue pendant vingt ans . On représente encore la Didon de Pompignan 3. Grâce au ciel, je n'ai point fait Le Siège de Paris . Il y a pourtant là un certain évêque Gosselin 4 qui faisait une belle figure . Il n’exigeait point de billet de confession, mais il se battait comme un diable sur la brèche, et tuait des Normands tant qu'il pouvait . Si jamais on met des évêques sur le théâtre, comme je l'espère, je retiens place pour celui-là . Nous vous embrassons tous . Écrasez l'infâme . »

1 L'édition de Kehl fond cette lettre avec celle du 19 novembre 1765 ; voir http://www.monsieurdevoltaire.com/2014/10/correspondance-...

2 Le 5 novembre 1765 L’Orpheline léguée, comédie en trois actes et vers libres de Saurin , vient d'être représentée à Fontainebleau et le 6 à la Comédie-Française . Voir : https://books.google.fr/books?id=SADjvew-KkIC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

3 Tragédie représentée pour la dernière fois le 2 mai 1754 et reprise le 11 juin 1766 . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Lefranc_de_Pompignan

et : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57716749

09/03/2021

Je dois être neutre, tranquille, impartial, bien recevoir tous ceux qui me font l’honneur de venir chez moi, ne leur parler que de concorde : c’est ainsi que j’en use

... En un mot comme en cent , je suis un parfait ambassadeur !

Qu'on se le dise .

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« A Etienne-Noël Damilaville

13 novembre 1765

Mon cher ami, plus je réfléchis sur la honteuse injustice qu’on fait à M. d’Alembert, plus je crois que le coup part des ennemis de la raison : c’est cette raison qu’on craint et qu’on hait, et non pas sa personne. Je sais bien qu’un homme puissant 1 a cru, l’année passée, avoir lieu de se plaindre de lui ; mais cet homme puissant est noble et généreux, et serait beaucoup plus capable de servir un homme de mérite que de lui nuire. Il a fait du bien à des gens qui ne le méritaient guère. Je m’imagine qu’il expierait son péché en procurant à un homme comme M. d’Alembert, non-seulement l’étroite justice qui lui est due, mais les récompenses dont il est si digne.

Je ne connais point d’exemple de pension accordée aux académiciens de Pétersbourg qui ne résident pas, mais il mérite d’être le premier exemple, et assurément cela ne tirerait pas à conséquence. Il faudrait que je fusse sûr qu’il n’ira point présider à l’Académie de Berlin, pour que j’osasse en écrire en Russie. Rousseau doit être actuellement à Potsdam 2 ; il reste à savoir si M. d’Alembert doit fuir ou rechercher sa société, et s’il est bien déterminé dans le parti qu’il aura pris. J’agirai sur les instructions et les assurances positives que vous me donnerez.

L’impératrice de Russie m’a écrit une lettre à la Sévigné 3: elle dit qu’elle a fait deux miracles ; elle a chassé de son empire tous les capucins, et elle a rendu Abraham Chaumeix tolérant. Elle ajoute qu’il y a un troisième miracle qu’elle ne peut faire, c’est de donner de l’esprit à Abraham Chaumeix.

Auriez-vous trouvé Bigex 4 à Paris ? Pour moi, j’ai toujours mon capucin. Je fais mieux que l’impératrice ; elle les chasse, et je les défroque.

Il paraît à Genève un livre qui m’est en quelque sorte dédié : c’est une histoire courte, vive, et nette des troubles passés et des présents 5. Les citoyens y exposent de très-bonnes raisons ; il semble que l’auteur veuille me forcer par des louanges, et même par d’assez mauvais vers, à prendre le parti des citoyens contre le petit conseil ; mais c’est de quoi je me garderai bien. Il serait ridicule à un étranger, et surtout à moi, de prendre un parti. Je dois être neutre, tranquille, impartial, bien recevoir tous ceux qui me font l’honneur de venir chez moi, ne leur parler que de concorde : c’est ainsi que j’en use ; et s’il était possible que je leur fusse de quelque utilité, je ne pourrais y parvenir que par l’impartialité la plus exacte.

Je vais faire rassembler ce que je pourrai des anguilles de M. Needham pour vous les faire parvenir ; ce ne sont que des plaisanteries 6. Les choses auxquelles Bigex peut travailler sont plus dignes de l’attention des sages.

On m’a dit qu’on allait faire une nouvelle édition de l’ouvrage attribué à Saint-Évremont7, et de quelques autres pièces relatives au même objet. J’ai cherché en vain à Genève une lettre d’un évêque grec ; il n’y en a qu’un seul exemplaire, qui est, je crois, entre les mains de Mme la duchesse d’Anville. On prétend que c’est un morceau assez instructif sur l’abus des deux puissances. L’auteur prouve, dit-on, que la seule véritable puissance est celle du souverain, et que l’Église n’a d’autre pouvoir que les prérogatives accordées par les rois et par les lois. Si cela est, l’ouvrage est très-raisonnable. J’espère l’avoir incessamment.

Adieu, mon cher ami ; tout notre ermitage vous fait les plus tendres compliments.

V. »

1 Le duc de Choiseul .

2 Non, à Strasbourg, puis en Angleterre .

7 C’est l’Analyse de la religion chrétienne, dont il a été question si souvent .

08/03/2021

Il règne, dans presque tous les ouvrages de ce temps-ci, une abondance d’idées incohérentes qui étouffent le sujet

... Ce n'est que trop vrai, et encore davantage si on ajoute aux livres , revues et journaux, tous les écrits et productions sur le Net .

Fake news et complotisme : ce sont poisons et virus qui n'ont d'antidote que la vérité, mais celui-ci n'est pas accepté par ceux qui en ont justement le plus besoin .

 

 

« A Michel-Paul-Guy de Chabanon

13è novembre 1765 au château de Ferney

Je fais passer ma réponse, monsieur, par madame votre sœur1, que j’ai eu l’honneur de voir quelquefois dans mes masures helvétiques. Vous m’avez envoyé l’épître de M. Delille 2, mais souvenez-vous que c’est en attendant votre Virginie 3.

Nardi parvus onyx eliciet cadum 4.

On fait de beaux vers à présent, on a de l’esprit et des connaissances : mais il est bien rare de faire des vers qui se retiennent et qui restent dans la mémoire, malgré qu’on en ait. Il règne, dans presque tous les ouvrages de ce temps-ci, une abondance d’idées incohérentes qui étouffent le sujet ; et quand on les a lus, il semble qu’on ait fait un rêve : on se souvient seulement que l’auteur a de l’esprit, et on oublie son ouvrage.

M. Delille n’est pas dans ce cas ; il pense d’ailleurs en philosophe, et il écrit en poète . Je vous prie de le remercier de la double bonté qu’il a eue de m’envoyer son ouvrage, et de me l’envoyer par vous. Je lui sais bon gré d’avoir loué Catherine. Elle m’a fait l’honneur de me mander 5 qu’elle venait de chasser tous les capucins de la Russie ; elle dit qu’Abraham Chaumeix est devenu tolérant, mais qu’il ne deviendra jamais un homme d’esprit. Elle en a beaucoup, et elle perfectionne tout ce que cet illustre barbare Pierre Ier a créé. Je suis persuadé que dans six mois on ira des bouts de l’Europe voir son carrousel : les arts et les plaisirs nobles sont bien étonnés de se trouver à l’embouchure du lac Ladoga.

Adieu, monsieur ; vivez gaiement sur les bords de la Seine, et faites-y applaudir Virginie. Je soupçonne son histoire d’être fort romanesque : elle n’en sera pas moins intéressante ; personne ne prendra plus de part à vos succès que votre très-humble, très-obéissant serviteur et confrère.

V. »

1 Mme de La Chabalerie .

4 Horace., Odes lib. IV, od. xii, v. 17 : Un petit onyx de nard fera sortir une jarre de vin .

07/03/2021

Ô Welches ! vous n’avez pas le sens d’une oie

... Hey ! Frenchies , you hear me ?

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

13 novembre 1765 1

Le petit ex-jésuite, mes anges, est toujours très-docile ; mais il se défie de ses forces, il ne voit pas jour à donner une passion bien tendre et bien vive à un triumvir ; il dit que cela est aussi difficile que de faire parler un lieutenant criminel en madrigaux.

Permettez-moi de ne point me rendre encore sur l’article des filles de Genève . Non-seulement la loi du couvent n’est pas que les filles seront cloîtrées dans la ville, mais la loi est toute contraire. Les choses sont rarement comme elles paraissent de loin. Le cardinal de Fleury regardait les derniers troubles de Genève comme une sédition des halles. M. de Lautrec 2 arriva plein de cette idée ; il fut bien étonné quand il apprit que le pouvoir souverain réside dans l’assemblée des citoyens ; que le Petit Conseil avait excédé son pouvoir, et que le peuple avait marqué une modération inouïe jusqu’au milieu même d’un combat où il y avait eu du sang de répandu.

Rousseau n'est plus en Suisse, il est à Potsdam 3, ainsi on ne peut plus soupçonner les citoyens de Genève d'âtre conduits par lui . Les mécontentements réciproques entre les citoyens et le Conseil subsistent toujours. Il ne convient ni à ma qualité d’étranger, ni à ma situation, ni à mon goût, d’entrer dans ces querelles. Je dois, comme bon voisin, les exhorter tous à la paix quand ils viennent chez moi ; c’est à quoi je me borne.

On vient malheureusement de m’adresser une fort mauvaise ode 4, suivie d’une histoire des troubles de Genève jusqu’au temps présent 5. Cette histoire vaut bien mieux que l’ode ; et plus elle est bien faite, plus je parais compromis par un parti qui veut s’attacher à moi. Cet ouvrage doit d’autant plus alarmer le Petit Conseil que nous sommes précisément dans le temps des élections. J’ai sur-le-champ écrit la lettre ci-jointe à l’un des Tronchin qui est conseiller d’État 6. Je veux qu’au moins cette lettre me lave de tout soupçon d’esprit de parti ; je veux paraître impartial comme je le suis.

Je vous supplie, mes divins anges, de bien garder ma lettre, et de vouloir bien même la montrer à M. le duc de Praslin en cas de besoin, afin que je ne perde pas tout le fruit de ma sagesse.

Si je tiens la balance égale entre les citoyens et le conseil de Genève, il n’en est pas ainsi des querelles de votre parlement et de votre clergé. Je me déclare net pour le parlement, mais sans conséquence pour l’avenir : car je trouve fort mauvais qu’il fatigue le roi et le ministère pour des affaires de bibus 7, et je veux qu’il réserve toutes ses forces contre les usurpations ecclésiastiques, surtout contre les romaines. Il m’a fallu, en ressassant l’histoire, relire la constitution ; je ne crois pas qu’on ait jamais forgé une pièce plus impertinente et plus absurde. Il faut être bien prêtre, bien welche, pour faire de cette arlequinade jésuitique et romaine une loi de l’Église et de l’État. Ô Welches ! vous n’avez pas le sens d’une oie.

Monsieur l’abbé le coadjuteur 8 m’a envoyé son portrait . Je lui ai envoyé quelques rogatons qui me sont tombés sous la main ; je me flatte qu’on entendra parler de lui dans l’affaire des deux puissances, et que ce Bellérophon écrasera la chimère du pouvoir sacerdotal, qui n’est qu’un blasphème contre la raison, et même contre l’Évangile.

J’ai chez moi un jésuite et un capucin 9 ; mais, par tous les dieux immortels, ils ne sont pas les maîtres.

Respect et tendresse.

V.

N. B. -- Ou que M. de Praslin garde sa place, ou qu’il la donne à M. de Chauvelin . Voilà mon dernier mot. »

 

1 L'édition de Kehl suivant la copie Beaumarchais, et suivie par les éditions, supprime la première phrase du 3è paragraphe : « Rousseau... »

2 Allusion à la mission de Daniel-François de Gélas de Voisins d'Ambres, comte de Lautrec, envoyé comme ambassadeur extraordinaire à Genève entre le 18 octobre 1737 et le 21 juin 1738 ; il procura par sa médiation la promulgation d'un édit voté le 8 mai 1738 , L’Illustre médiation, qui mettait fin à cinq ans de guerre civile . Voir : https://data.bnf.fr/fr/14642240/daniel-francois_de_gelas_de_voisins_d_ambres_lautrec/

et https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Fran%C3%A7ois_de_G%C3%A9las_de_Lautrec

et https://ge.ch/archives/8-geneve-1707-1738

3 Non, seulement à Strasbourg, et de là il ira en Angleterre, et non en Prusse .

4 La Vérité, ode à M. de Voltaire, suivie d’une Dissertation historique et critique sur le gouvernement de Genève et ses révolutions ; à Londres, 1765, in-8° de XVI et 145 pages.

6 V* prend soin d'en envoyer une copie pour faire connaître à Paris l'influence qu'il exerce à Genève .

8 L'abbé de Chauvelin .

9 Dans une lettre postérieure , du 27 juillet 1767 à Tabareau ( 6954 ), V* lui donne le nom de Bastian : « Voici le troisième chant de la très-ridicule Guerre de Genève je crois qu'on m'a volé le second. Un misérable capucin, très digne, s'étant échappé de son couvent en Savoie, et s'étant réfugié chez moi, m'a volé, au bout de deux ans, des manuscrits, de l'argent et des bijoux. Son nom est Bastian il s'appelait chez moi Ricard. Il porte encore un habit rouge que je lui ai donné. Il est à Lyon depuis quelques jours; c'est lui probablement qui a fait courir ce second chant. Il faut l'abandonner à la vengeance de saint François d'Assise. » , voir : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k411361p/texteBrut

Les éditeurs de Kehl disent que ce capucin se réfugia a Londres, où il mourut de la vérole. (Beuchot.)

06/03/2021

Il ne m’appartient pas d’être conciliateur ; je me borne seulement à prendre la liberté d’offrir un repas où l’on pourrait s’entendre

... L'intention est louable , n'est-ce pas ? Difficile à mettre en oeuvre, de nos jours en France, si plus de six convives , mais sympa quand même . Il faut juste une table surdimensionnée et une voix qui porte . Bon appétit !

 

 

« À Jacob Tronchin 1

[13 novembre 1765].

Immédiatement après avoir lu, monsieur, le nouveau livre en faveur des représentants 2, la première chose que je fais est de vous en parler. Vous savez que M. Keat, gentilhomme anglais plein de mérite, me fit l’honneur de me dédier il y a quelques années, son ouvrage sur Genève 3. Celui qu’on me dédie aujourd’hui est d’une espèce différente, c’est un recueil de plaintes amères. L’auteur n’ignore pas combien je suis tolérant, impartial, et ami de la paix ; mais il doit savoir aussi combien je vous suis attaché à vous, à vos parents, à vos amis, et à la constitution du gouvernement.

Genève, d’ailleurs, n’a point de plus proche voisin que moi. L’auteur a senti peut-être que cet honneur d’être votre voisin, et mes sentiments, qui sont assez publics, pourraient me mettre en état de marquer mon zèle pour l’union et pour la félicité d’une ville que j’honore, que j’aime, et que je respecte. S’il a cru que je me déclarerais pour le parti mécontent, et que j’envenimerais les plaies, il ne m’a pas connu.

Vous savez, monsieur, combien votre ancien citoyen Rousseau se trompa quand il crut que j’avais sollicité le conseil d’État contre lui. On ne se tromperait pas moins, si l’on pensait que je veux animer les citoyens contre le Conseil.

J’ai eu l’honneur de recevoir chez moi quelques magistrats et quelques principaux citoyens qu’on dit du parti opposé. Je leur ai toujours tenu à tous le même langage ; je leur ai parlé comme j’ai écrit à Paris ; je leur ai dit que je regardais Genève comme une grande famille dont les magistrats sont les pères, et qu’après quelques dissensions cette famille doit se réunir.

Je n’ai point caché aux principaux citoyens que, s’ils étaient regardés en France comme les organes et les partisans d’un homme dont le ministère n’a pas une opinion avantageuse, ils indisposeraient certainement nos illustres médiateurs, et ils pourraient rendre leur cause odieuse. Je puis vous protester qu’ils m’ont tous assuré qu’ils avaient pris leur parti sans lui, et qu’il était plutôt de leur avis qu’ils ne s’étaient rangés du sien. Je vous dirai plus, ils n’ont vu les Lettres de la montagne qu’après qu’elles ont été imprimées . Cela peut vous surprendre, mais cela est vrai.

J’ai dit les mêmes choses à M. Lullin, le secrétaire d’État, quand il m’a fait l’honneur de venir à ma campagne. Je vois avec douleur les jalousies, les divisions, les inquiétudes s’accroître ; non que je craigne que ces petites émotions aillent jusqu’au trouble et au tumulte ; mais il est triste de voir une ville remplie d’hommes vertueux et instruits, et qui a tout ce qu’il faut pour être heureuse, ne pas jouir de sa prospérité.

Je suis bien loin de croire que je puisse être utile ; mais j’entrevois (en me trompant peut-être) qu’il n’est pas impossible de rapprocher les esprits. Il est venu chez moi des citoyens qui m’ont paru joindre de la modération et des lumières. Je ne vois pas que, dans les circonstances présentes, il fût mal à propos que deux de vos magistrats des plus conciliants me fissent l’honneur de venir dîner à Ferney, et qu’ils trouvassent bon que deux des plus sages citoyens s’y rencontrassent. On pourrait, sous votre bon plaisir, inviter un avocat en qui les deux partis auraient confiance.

Quand cette entrevue ne servirait qu’à adoucir les aigreurs, et à faire souhaiter une conciliation nécessaire, ce serait beaucoup, et il n’en pourrait résulter que du bien. Il ne m’appartient pas d’être conciliateur ; je me borne seulement à prendre la liberté d’offrir un repas où l’on pourrait s’entendre 4 . Ce dîner n’aurait point l’air prémédité, personne ne serait compromis, et j’aurais l’avantage de vous prouver mes tendres et respectueux sentiments pour vous, monsieur, pour toute votre famille, et pour les magistrats qui m’honorent de leurs bontés.

Voltaire . 

Si ma proposition ne peut avoir lieu, ayez la bonté de venir quelque jour avec M. Turretin.»

2 De Jean-Antoine Comparet : « La Vérité, ode à M. de Voltaire, suivie d'une dissertation historique et critique sur le gouvernement de Genève et ses révolutions » . En même temps qu'il répond à V*, le Conseil de Genève condamne cet ouvrage au feu (voir note suivante ) , non sans avoir reçu de Lullin l'assurance donnée par Mme Denis « que son oncle ne prenait aucun intérêt à cette brochure » (12 novembre 1765, archives de Genève, CCLXV) . Voir : https://books.google.fr/books?id=IX9YAAAAcAAJ&pg=PR1&lpg=PR1&dq=La+V%C3%A9rit%C3%A9,+ode+%C3%A0+M.+de+Voltaire,+suivie+d%27une+dissertation+historique+et+critique+sur+le+gouvernement+de+Gen%C3%A8ve+et+ses+r%C3%A9volutions&source=bl&ots=82vOV9oAzH&sig=ACfU3U2uaexLalpknGVrRonMRAN_i9PXYg&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjYv8eJnprvAhVEgRoKHXMkB8EQ6AEwAnoECAYQAw#v=onepage&q=La%20V%C3%A9rit%C3%A9%2C%20ode%20%C3%A0%20M.%20de%20Voltaire%2C%20suivie%20d'une%20dissertation%20historique%20et%20critique%20sur%20le%20gouvernement%20de%20Gen%C3%A8ve%20et%20ses%20r%C3%A9volutions&f=false

et : https://data.bnf.fr/fr/11923211/jean-antoine_comparet/

 

4 Les registres du Conseil de Genève rapportent à la date du 18 novembre 1765 que Jacob Tronchin a fait part aux conseillers de la lettre de V* . Après délibération , « l'avis a été que ledit noble Tronchin doit aller le plus tôt qu'il lui sera possible à Ferney, pour dire de bouche au sieur de Voltaire que le Conseil est sensible aux expressions de sa lettre mais que n'ayant pas le droit de transiger sur la constitution du gouvernement l'entrevue qu'il propose ne peut aboutir à rien, et qu'il tâche de l'en persuader le plus civilement qu'il lui sera possible . » Le 20 Jacob Tronchin rapporte au Conseil « qu'il s'[est ] acquitté auprès de Voltaire de la commission dont il fut chargé hier. »

05/03/2021

l’Église n'a d'autre pouvoir que les prérogatives accordées par les rois et par les lois .

... Persiste et signe . Qu'on en soit bien conscient , rois ou pas rois, force reste à la loi , laïque et universelle .

 

« A Etienne-Noël Damilaville

[vers le 10 novembre 1765]1

On m'a dit qu'on allait faire une nouvelle édition de l'ouvrage attribué à Saint-Evremond 2, et de quelques autres pièces relatives au même objet . J’ai cherché en vain à Genève une lettre d'un évêque grec ; il n'y en a qu'un seul exemplaire, qui est, je crois entre les mains de Mme la duchesse d'Anville . On prétend que c'est un morceau assez instructif sur l'abus des deux puissances . L'auteur prouve, dit-on, que la seule véritable puissance est celle du souverain, et que l’Église n'a d'autre pouvoir que les prérogatives accordées par les rois et par les lois . Si cela est, l'ouvrage est très raisonnable . J'espère l'avoir incessamment […]. »

1 L'édition de Kehl suivant la copie Beaumarchais, et suivie par les éditions, amalgame cette lettre à celle du 13 novembre 1765 : http://www.monsieurdevoltaire.com/2014/10/correspondance-annee-1766-partie-33.html

2 Sur cet ouvrage »attribué à Saint-Evremond », voir lettre du 30 décembre 1761 à Cramer : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2016/12/29/les-francais-commencent-a-se-former-5892505.html

04/03/2021

pour les capucins, Votre Majesté a bien senti qu’il n’était pas en son pouvoir de les changer en hommes, depuis que saint François les a changés en bêtes

... Au XVIè et XVIIè siècle on disait : " « Si tu vas aux Amériques, confie ta femme à un Jésuite, et ton argent à un capucin, mais ne fait jamais le contraire ! » François d'Assise tes suiveurs ont été, et pour certains encore, sont de drôles de bougres .

 

 

«  À Catherine II, impératrice de Russie

[novembre 1765] 1

 

L’abeille est utile sans doute,
On la chérit, on la redoute,
Aux mortels elle fait du bien,
Son miel nourrit, sa cire éclaire ;
Mais, quand elle a le don de plaire,
Ce superflu ne gâte rien.

Minerve, propice à la terre,
Instruisit les grossiers humains,
Planta l’olivier de ses mains,
Et battit le dieu de la guerre.
Cependant elle disputa
La pomme due à la plus belle ;
Quelque temps Pâris hésita,
Mais Achille eût été pour elle.



Madame,

Que Votre Majesté impériale pardonne à ces mauvais vers . La reconnaissance n’est pas toujours éloquente . Si votre devise est une abeille 2, vous avez une terrible ruche ; c’est la plus grande qui soit au monde . Vous remplissez la terre de votre nom et de vos bienfaits. Les plus précieux pour moi sont les médailles qui vous représentent. Les traits de Votre Majesté me rappellent ceux de la princesse votre mère 3.

J’ai encore un autre bonheur, c’est que tous ceux qui ont été honorés des bontés de Votre Majesté sont mes amis ; je me tiens redevable de ce qu’elle a fait si généreusement pour les Diderot, les d’Alembert, et les Calas. Tous les gens de lettres de l’Europe doivent être à vos pieds.

C’est vous, madame, qui faites les miracles ; vous avez rendu Abraham Chaumeix tolérant 4, et s’il approche de Votre Majesté, il aura de l’esprit ; mais pour les capucins, Votre Majesté a bien senti qu’il n’était pas en son pouvoir de les changer en hommes, depuis que saint François les a changés en bêtes. Heureusement votre Académie va former des hommes qui n’auront pas affaire à saint François,

Je suis plus vieux, madame, que la ville où vous régnez, et que vous embellissez. J’ose même ajouter que je suis plus vieux que votre empire, en datant sa nouvelle fondation du créateur Pierre le Grand, dont vous perfectionnez l’ouvrage, Cependant je sens que je prendrais la liberté d’aller faire ma cour à cette étonnante abeille qui gouverne cette vaste ruche, si les maladies qui m’accablent me permettaient, à moi pauvre bourdon, de sortir de ma cellule.

Je me ferais présenter par M. le comte de Shouvalow et par madame sa femme, que j’ai eu l’honneur de posséder quelques jours dans mon petit ermitage. Votre Majesté impériale a été le sujet de nos entretiens, et jamais je n’ai tant éprouvé le chagrin de ne pouvoir voyager.

Oserais-je, madame, dire que je suis un peu fâché que vous vous appeliez Catherine ? les héroïnes d’autrefois ne prenaient point de nom de saintes . Homère, Virgile, auraient été bien embarrassés avec ces noms-là . Vous n’étiez pas faite pour le calendrier.

Mais, soit Junon, Minerve, ou Vénus, ou Cérès, qui s’ajustent bien mieux à la poésie en tout pays, je me mets aux pieds de Votre Majesté Impériale, avec reconnaissance et avec le plus profond respect.

Voltaire . »

1 Voltaire a porté sur la copie : « A l'impératrice de Russie 1765 » . La lettre a toujours été placée en septembre, mais comme elle répond à la lettre du 2 septembre 1765 de Catherine II, qui a dû parvenir fin octobre ou début novembre, et que l'impératrice y fit réponse le 9 décembre, on a la date proposée avec le plus de vraisemblance .Voir lettre du 5 novembre 1765 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/02/27/nous-sommes-tres-etonnes-d-un-cote-de-lire-des-productions-q-6300322.html

et du 6 novembre 1765 à Mme Du Deffand : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/02/27/il-faut-bien-pourtant-que-les-francais-valent-quelque-chose-puisque-des-etr.html

2 Voir lettre de Catherine II du 11-22 août 1765 : « Ma devise est une abeille qui, volant de plante en plante, amasse son miel pour le porter dans sa ruche, et l’inscription en est l’Utile » : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1765/Lettre_6089

4 Voir lettre du 11-22 août 1765 de Catherine II .