13/02/2021
Il y a des choses bien humiliantes dans l’espèce humaine ; mais il n’y en a point de plus honteuse que de voir continuellement les arts jugés par des Midas
...Oui ! mais quelle idée de demander à ces célèbres garagistes de se prononcer sur les arts, quand bien même ils ne sont pas tous dotés d'oreilles d'âne : chez ces bénis des dieux, chaque pièce de ferraille passant par leurs mains est vendue à prix d'or !
Laisserons nous alors les Midas-marchands d'art-impesarios ratisser autant d'or que possible et s'ériger en connaisseurs critiques sans autre réelle volonté que vendre le plus cher possible: du beau parfois, du moche souvent, du ridicule et insignifiant trop abondamment , des merdes ( et autres produits d'émonctoires ) au sens premier du terme, car l'argent n'a pas d'odeur et qu'il y a suffisamment de gogos acheteurs-spectateurs-sectateurs ?
L'art , dès qu'il devient marchandise vendue par un professionnel, perd toute réalité esthétique, se chosifie comme une paire de vieilles savates présentées comme bottes de sept lieues !
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Pas de date limite de consommation : laissé au goût du client
https://www.youtube.com/watch?v=lFynoeD0RUs
« A Jean Le Rond d'Alembert
16 d’Octobre [1765] 1
Mon cher et vrai et grand philosophe, madame de Florian , qui retourne à Paris, vous dira combien vous êtes aimé à Ferney, et combien l’injustice qu’on vous fait nous a paru welche ; mais, en récompense, on dit qu’on donne une pension à l’auteur du Siège de Calais et à ceux du Journal chrétien. Il y a des choses bien humiliantes dans l’espèce humaine ; mais il n’y en a point de plus honteuse que de voir continuellement les arts jugés par des Midas.
Votre aventure fait tort à la nation, ou plutôt à ceux qui la gouvernent par leurs premiers commis. Je rougis quand je songe qu’on vous a refusé chez vous la vingtième partie de ce qu’on vous a offert dans les pays étrangers. Le mérite, les talents, la réputation, seront-ils donc regardés comme les ennemis de l’État ?
Quoi ! vous ne voulez pas croire que Jean-Jacques, pour avoir la sainte communion huguenote, a promis (page 90) de s’élever clairement contre l’ouvrage infernal De l’Esprit, qui, suivant le principe détestable de son auteur, prétend que sentir et juger sont une seule et même chose, ce qui est évidemment établir le matérialisme ?2 Cela est écrit et signé de la main de Jean-Jacques , et frère Damilaville vous apporte l’exemplaire d’où ces belles paroles sont tirées. En vérité les Velches valent encore mieux que les Genevois. Vous êtes un peu vengé à présent de ces déistes honteux ; les prêtres sont dans la boue, et les citoyens dans un orage. Le Conseil et les bourgeois sont divisés plus que jamais, et je crois que le Conseil a tort, parce que des magistrats veulent toujours étendre leur pouvoir, et que le peuple se borne à ne vouloir pas être opprimé. Au milieu de toutes ces querelles, l’inf… est dans le plus profond mépris. On commence de tous côtés à ouvrir les yeux. Il y a certains livres 3 dont on n’aurait pas confié le manuscrit à ses amis, il y a quarante ans, dont on fait six éditions en dix-huit mois. Bayle paraît aujourd’hui beaucoup trop timide. Vous sentez bien que le fanatisme écume de rage, à mesure que le jour 4 de la raison commence à luire. J’espère que du moins cette fois-ci les parlements combattront pour la philosophie sans le savoir. Ils sont forcés de soutenir les droits du roi contre les usurpations des évêques. On ne s’était pas douté que la cause des rois fût celle des philosophes ; cependant il est évident que des sages, qui n’admettent pas deux puissances, sont les premiers soutiens de l’autorité royale. La raison dit que les prêtres ne sont faits que pour prier Dieu ; les parlements sont en ce point d’accord avec la raison.
Grâce aux préventions de leur esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous 5.
J’ai passé des jours délicieux avec frère Damilaville, et je voudrais vivre et mourir entre vous et lui. Ne pouvant remplir ce désir, je souhaite au moins que les sages de Paris soient unis entre eux.
Cinq ou six personnes de votre trempe suffiraient pour faire trembler l’inf… et pour éclairer le monde. C’est une pitié que vous soyez dispersés sans étendard et sans mot de ralliement. Si jamais vous faites quelque ouvrage en faveur de la bonne cause, frère Damilaville me le fera tenir avec sûreté ; vous ne serez point compromis par des bavards, comme vous l’avez été.
On mettra le nom de feu M. Boulanger à la tête de l’ouvrage. Vous êtes comptable de votre temps à la raison humaine. Ayez l’inf… en exécration, et aimez-moi ; comptez que je le mérite par les sentiments que j’aurai pour vous jusqu’au jour où je rendrai mon corps aux quatre éléments, ce qui arrivera bientôt, car j’ai une faiblesse continue, avec des redoublements. »
1 V* répond à une lettre du 7 octobre 1765 : http://www.monsieurdevoltaire.com/2015/02/correspondance-avec-d-alembert-partie-39.html . D'Alembert y note que l'Académie a fait une seconde démarche le 14 août 1765 pour l'octroi de sa pension, et qu'il a écrit au Journal encyclopédique (« Lettre de M. d'Alembert aux auteurs de ce journal » 1er octobre 1765, datée du 28 septembre .)
2 C’est la page d’un recueil des lettres de Montmolin et de Rousseau que Voltaire donne ici. (Georges Avenel.) . Voir lettre du 28 août 1765 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/12/24/je-suis-bien-sur-que-vous-approuverez-qu-on-estime-ou-qu-on-6286264.html
Rousseau ne s’est expliqué, avons-nous dit, que verbalement. (Georges .Avenel.)
3 Le Dictionnaire philosophique .
4 Lefèvre a ajouté ici de la raison,ces mots dont rien de garantit l'authenticité ont été passés dans les édition suivantes .
5 Britannicus ,ac. V,sc.1, de Racine.
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12/02/2021
venir dîner lundi, et non dimanche
... La St Valentin primant sur les dîners d'affaires qui, eux, peuvent bien attendre un jour .
« A Gabriel Cramer
[octobre 1765]
Monsieur Caro est prié de venir dîner lundi, et non dimanche . Il saura que M. Lekain fait imprimer actuellement Adélaïde pour son bénéfice . Il est supplié de me faire renvoyer la feuille L. »
15:06 | Lien permanent | Commentaires (0)
11/02/2021
toute la fortune de Genève consiste dans l'argent qu'elle a tiré de la France en faisant la contrebande, en contrefaisant le sceau de la Compagnie des Indes, et en faisant parfois de la fausse monnaie
... Refuge des fraudeurs fiscaux peut être ajouté à cette liste pour l'actualiser; dans ce pays neutre où l'argent n'a pas d'odeur, il est de bon ton d'accueillir volontiers ce produit migrateur qui niche en d'innombrables banques . C'EST TOUT BOOON !

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
et à
Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
14è octobre 1765 1
J'adresse cette lettre en droiture à celui de mes anges qui va à Fontainebleau et à tous les deux s'ils y vont tous deux . Je leur certifie d'abord que j'ai fait mettre à la poste de Lyon l'Adélaïde dont Roscius Lekain paraissait si pressé . Cette voie lui épargnera tout juste la moitié des frais . La petite préface est jointe à la pièce corrigée . On a tâché de suivre en tout les idées des anges ; et il est à souhaiter qu'on joue la pièce à Fontainebleau, conformément à cette leçon .
Dieu merci, le petit ex-jésuite a du temps pour faire battre Auguste et Julie à coups de langue, pour qu'ils donnent chacun leur reste de quatrain en quatrain, et de vers en vers, si faire se peut . Mais il faut être inspiré pour cela, on ne se donne pas l'inspiration . Nous avons une édition in-4° à conduire, et tous nos ouvrages à corriger pour ne pas mourir intestat . Cette besogne absorbe le temps, fatigue l'âme et lui ôte tout son enthousiasme .
Je suis toujours à vos pieds pour mes dîmes, et quelque chose qui arrive je ne sens que l'obligation que je vous aurai . C'en est une très grande de vous devoir l’amitié de M. Hennin . Il trouvera les affaires un peu brouillées, et de toutes les brouilleries c'est sans doute la moins intéressante ; car il importe peu pour la France que Genève soit aristocratique ou démocratique 2. Je vous avoue que je penche à présent pour la démocratie , malgré mes anciens principes, parce qu'il me semble que les magnates ont eu tort dans plusieurs points ; un de ces torts des plus inexcusables, est l’affaire de l'impératrice de Russie 3. Les magnates, avec qui je me trouve lié pour mes dîmes ont depuis quelque temps des façons que la République romaine aurait avouées ; elle n'a pas rendu le moindre petit honneur à M. le duc de Randan 4, gouverneur de la province voisine, qui est venu voir Genève avec vingt officiers du régiment du roi . Les vingt-cinq du Petit Conseil se sont avisés de prendre le titre de nobles seigneurs, la tête leur a tourné comme à M. de Pompignan . Cependant, toute la fortune de Genève consiste dans l'argent qu'elle a tiré de la France en faisant la contrebande, en contrefaisant le sceau de la Compagnie des Indes, et en faisant parfois de la fausse monnaie . Un de leurs grands gains a été de prendre des rentes viagères, et de les mettre sous un nom de baptême commun à toute la famille, de sorte que cinq ou six personnes ont joui l'une après l'autre de la même rente . Monsieur le contrôleur général a été obligé de les forcer à rapporter leurs extraits baptistaires et leurs signatures 5. Quand je vous dirai que cette petite ville a, par tous ces moyens, acquis quatre millions de rente sur la France, vous serez bien étonnés, mais le ministre des Finances est très instruit de toutes ces vérités ; et il ne serait pas mal que le ministre des Affaires étrangères en fût instruit aussi ; mais Dieu nous préserve que ce digne ministre prenne la résolution dont je vous parlais dans ma dernière lettre , j'en serais si fâché que je ne veux point le croire .
Je suis encore persuadé que dans les pays étrangers on fait Mgr le Dauphin beaucoup plus malade qu'il ne l'est . Vous savez à quel point la renommée est exagératrice .
Pour les querelles du parlement et du clergé, je pense bien qu'on n'exagère pas, et j'espère que [...] 6.
1 Le même jour, Recville écrit à Praslin : « L'emprisonnement d'un bourgeois très mauvais sujet dont M. de Voltaire s'était servi pour débiter le second volume du Dictionnaire philosophique, nouvelle production des plus impies, fait remuer certains esprits mauvais par eux-mêmes et qui le deviennent davantage par des conseils pernicieux. »( Ministère des Affaires étrangères, Genève ) . Sur ce « bourgeois » et sur le Dictionnaire philosophique devant les autorités de Genève entre août et octobre 1765, voir Besterman.
2 Les Genevois sont alors divisés en quatre classes : les citoyens ( nés à Genève de citoyens ou de bourgeois ) , les bourgeois ( natifs ou habitants naturalisés ) , les natifs ( nés des habitants ) et les habitants ( étrangers autorisés à résider . Seuls les deux premiers groupes ont des droits politiques et sont favorisés sur le plan économique . Parmi cette minorité privilégiée, un petit groupe de patriciens ( les magnates de V* ) détiennent la réalité du pouvoir . Différentes tentatives ont été faites en 1765 pour modifier ce statut . Les partisans de la démocratisation sont nommés les représentants en raison de la fréquence de leurs représentations ; les conservateurs sont nommés les négatifs .
3 V* manifeste que ses idées politiques sont liées à ses intérêts . Il intervient librement dans les affaires genevoises depuis qu'il n'est plus sur le territoire de la République de Genève .
5 Clairement V* enfonce le clou .
6 Texte limité à quatre pages, le reste de la lettre manque .
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S’il sent qu’il se soit trompé il doit réparer son injustice ou du moins son erreur . Il n’a fait ni l’un ni l’autre, et voilà le cas où c’est le plus infâme des partis de n’en prendre aucun
... No comment ! la liste de ceux qui sont de cet acabit est longue comme celle des contaminés du Covid-19, du juge au simple péquin .
« A François Achard Joumard Tison, marquis d'Argence
Vraiment, monsieur, je croyais vous avoir envoyé la lettre que vous me demandez ; la voici 1, quoiqu’elle n’en vaille pas trop la peine. Je suis toujours très étonné que le parlement de Toulouse soit demeuré dans cette affaire dans une inaction qui ne peut être que honteuse. S’il croit avoir bien jugé les Calas, il doit publier la procédure, pour tâcher de se justifier . S’il sent qu’il se soit trompé il doit réparer son injustice ou du moins son erreur . Il n’a fait ni l’un ni l’autre, et voilà le cas où c’est le plus infâme des partis de n’en prendre aucun.
On me mande de Languedoc que cette fatale aventure a fait beaucoup de bien à ces pauvres huguenots, et que depuis ce temps-là on n’a envoyé personne aux galères pour avoir prié Dieu en pleine campagne en vers français aussi mauvais que nos psaumes latins 2.
Adieu, monsieur ; vous ne sauriez croire combien je suis sensible au bien que vous faites dans votre province.
12è octobre 1765
Mille respects à mademoiselle votre fille, qui sera bientôt madame. »
1 Lettre datée du 24 auguste. (Georges Avenel.)
2 Passage dans le ton du Pot pourri.
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10/02/2021
J'adresse le paquet à la Comédie-Française avec avis au concierge de s'en charger pour vous . S'il arrivait malheur, vous retrouveriez infailliblement le paquet à la poste
... Ainsi fonctionne Jeff Bezos ? Ou : pourquoi choisir le service Prime ?
https://www.contrepoints.org/2021/02/08/390543-7-principes-caches-dans-la-lettre-de-jeff-bezos

Pay ! Jeff ! https://www.seattletimes.com/opinion/the-seattle-city-cou...
« A Henri-Louis Lekain
11è octobre 1765 à Ferney 1
Mon cher Roscius, je fais partir par cet ordinaire votre Adélaïde, dûment corrigée. Il sera très nécessaire qu’elle soit représentée à Fontainebleau avec les changements essentiels que j’y fais. Il y avait en vérité des vers intolérables .
J’y joins une petite préface qui est assez piquante . Je crois que cela se vendra bien et que vous en pouvez tirer un profit fort honnête . Les frais auraient été trop considérables si je vous avais dépêché le paquet de Genève, cela vous aurait coûté environ dix écus . Mais le recevant par Lyon, vous aurez peu de frais à supporter ; et je me flatte que l’édition vous dédommagera assez amplement.
Je vous prie, quand vous aurez un moment de loisir, de me parler un peu de vos fêtes de Fontainebleau.
Adieu ; vous savez combien je vous aime.
PS. – J'adresse le paquet à la Comédie-Française avec avis au concierge de s'en charger pour vous . S'il arrivait malheur, vous retrouveriez infailliblement le paquet à la poste .
La préface consiste en une lettre de moi. Je laisse à votre amitié le soin de mettre un petit avertissement tel qu’il vous plaira. »
1 L'édition Lekain supprime les phrases relatives aux « vers intolérables », au « profit fort honnête » et au coût d' »environ dix écus », ainsi que la dernière phrase du post scriptum .
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09/02/2021
Vous devez être accoutumé, monsieur, aux délais
... Oui, M. Hulot , et vous vous en plaignez à juste titre ; une fois de plus il y a un abime entre ce qui est promis et ce qui est réalisé , la pollution va son train : https://www.youtube.com/watch?v=IbW9nrVyGic
Mais avouez quand même que vous n'êtes pas blanc-bleu !
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« A Adrien-Michel-Hyacinthe Blin de Sainmore
rue des Capucines du Marais, et si ce
n'est pas ces capucines-là il en faut chercher
d'autres
à Paris
Vous devez être accoutumé, monsieur, aux délais que ma mauvaise santé me force de mettre dans mes réponses . L’embarras où me jettent des maçons qui ont bouleversé toute ma maison, augmente encore mes souffrances .
Je n'ai pu retrouver votre adresse . Je hasarde cette lettre pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à un petit succès auquel je n'en prends guère . Je ne connais de vers dignes de votre admiration que ceux de Racine . J'attends avec impatience l’édition que vous nous promettez de ce véritablement grand homme, d'autant plus grand qu'il était sage et correct, et qu'il ne courait ni après l'esprit, ni après <des> déclamations ampoulées .
Quand vous me ferez l'honneur de m'écrire je vous supplie de me donner votre adresse . J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur de tout mon cœur .
V.
11è octobre 1765 à Ferney 1. »
1 L'édition Ricci supprime la date .
11:17 | Lien permanent | Commentaires (0)
08/02/2021
il me semble qu’il est encore trop jeune pour désirer ce repos, qui doit être la récompense d’un long travail
... dit, -du moins elle le pourrait-, Brigitte quand on lui demande si Emmanuel va se représenter à la présidence. Le virus du pouvoir ne connait pas d'antidote , les malades sont contre son vaccin .
Ne pas oublier, ce soir, de regarder sur France 2 "Les aventures du jeune Voltaire" : http://www.monsieurdevoltaire.com/2021/02/information-sur-france-2-ce-soir.html
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
et à
Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
11 octobre 1765
J’ignore si l’un de mes anges est à Fontainebleau, je ne sais ni quand ni comment je pourrai renvoyer à Lekain son Adélaïde, avec un bout de préface . Tout est prêt. Les Roués le sont aussi , mais faisons une réflexion. Les Roués finissent à peu près comme Adélaïde. On cède au cinquième acte sa maîtresse à son rival. Ne pensez-vous pas qu’il faut mettre un intervalle entre les publications de ces deux pièces ? N’est-il pas convenable que l’on reprenne Adélaïde au retour de Fontainebleau une ou deux fois, pour favoriser le débit de l’édition au profit de Lekain ? S’il entend ses intérêts, il fera vendre l’ouvrage à la Comédie même, le jour de la dernière représentation et s’il veut me faire plaisir, il ne demandera point de privilège, parce que ces inutiles pancartes ne servent qu’à faire naître des querelles entre ceux qui sont en possession d’imprimer mes sottises.
La nouvelle qu’on me donne pour sûre est-elle vraie ? On m’assure que M. le duc de Praslin veut se retirer après le voyage de Fontainebleau ! Je conçois bien qu’un homme aussi sage que lui préfère une vie douce, avec ses amis, au tracas fatigant des affaires ; mais il me semble qu’il est encore trop jeune pour désirer ce repos, qui doit être la récompense d’un long travail. Je serais très fâché qu’il prît ce parti à moins que sa santé ne l’y force.
Je vous demande en grâce de me dire si cette nouvelle est aussi bien fondée qu’on le dit. Je présume que Tronchin viendra bientôt à Paris prendre soin de la santé de M. le duc d’Orléans, qui ne paraît pas avoir besoin de médecin. Que deviendrai-je, moi chétif, quand je ne serai plus dans le voisinage de Tronchin ? On dit que je n’en ai pas pour six mois.
Voici choses d’une autre espèce. Je crois vous avoir déjà mandé 1 que l’impératrice de toutes les Russies, souveraine de deux mille lieues de pays et de trois cent mille automates armés, qui ont battu les Prussiens batteurs des Autrichiens, etc., que ladite impératrice daignait faire venir quelques femmes de Genève, pour montrer à lire et à coudre à de jeunes filles de Pétersbourg , que le Conseil de Genève a été assez fou et assez tyrannique pour empêcher des citoyennes libres d’aller où il leur plaît, et enfin assez insolent pour faire sortir de la ville un seigneur 2 envoyé par cette souveraine.
M. le comte de Shouvalow, qui était chez moi, m’avait recommandé ces demoiselles. Je ne balance pas assurément entre Catherine seconde et les vingt-cinq perruques de Genève.
Cette aventure m’a été fort sensible, elle m’a engagé à faire venir chez moi des citoyens parents de ces voyageuses affligées. Ils m’ont prouvé que le Conseil agit en plus d’une occasion contre toutes les lois, et qu’il est bien loin de mériter (comme je l’ai cru longtemps) la protection du ministère de France. Il y a dans ce conseil trois ou quatre coquins, c’est-à-dire, trois ou quatre dévots fanatiques, qui ne sont bons qu’à jeter dans le lac. Mes anges, traitez les fanatiques comme le diable fit par saint Michel. 3»
1 Voir lettre du 23 septembre 1765 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/01/22/c-est-un-homme-d-un-rare-merite-que-ce.html
2 Le général Franz von Bülow ; voir (en particulier pages 50 et suiv. ): file:///C:/Users/james/AppData/Local/Temp/SabatierAL_2019.pdf
V* en a voulu à Théodore Tronchin d'avoir refusé d'être de son côté dans cette affaire .
Par ailleurs, Jean Gaberel publie un billet de François Tronchin ( ou Jean-Robert selon Anne-Laure Sabatier, 2019 ) à V* de septembre-octobre 1765 : « Monsieur de Voltaire, le Conseil se regarde comme le père de tous les citoyens ; en conséquence il ne peut souffrir que ses enfants aillent s'établir dans une cour dont la souveraine est violemment soupçonnée d'avoir laissé assassiner son mari, et où les mœurs les plus relâchées règnent sans frein. » Besterman met en cause l’authenticité de cette lettre qui n'est selon lui pas dans le ton des lettres de Tronchin à V*, et à laquelle les registres du Conseil ne font pas allusion .
3 Peut-être fit est-il un lapsus pour le fut par ; on a une allusion à Révélations, XII, 7-9 ; c'est St Michel qui battit le diable et non l'inverse . Voir : https://www.biblegateway.com/passage/?search=Apocalypse+12%3A7-9&version=LSG;BDS
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