19/02/2011
Les honnêtes gens, par parenthèse, devraient me remercier d'avoir tant crié toute ma vie contre le fanatisme
Commençons par une évidence : Y'a qu'des honnêt' gens dans l'gouvernement : http://www.deezer.com/listen-6610416
Et continuons par une autre évidence : Les gens honnêtes vivent en France !
http://www.deezer.com/listen-7970414
Il est alors évident que je fais un excès de mauvaise foi , si jamais je dis le contraire . Et pourtant !

« A Marie-Elisabeth de Dompierre de Fontaine
A Montriond 19 février [1757]
Qu'est-ce que c'est donc ma chère nièce, qu'une petite secte de la canaille, nommée la secte des margouillistes i, nom qu'on devrait donner à toutes les sectes ? On dit que ces misérables fanatiques nés des convulsionnaires, et petits-fils des jansénistes, ceux qui ont mis non pas le couteau mais le canif à la main de ce monstre insensé de Damiens ii, que ce sont eux qui envoient du poison au dauphin dans une lettre, et qui affichent des placards ; le tout pour la plus grande gloire de Dieu . Les honnêtes gens, par parenthèse, devraient me remercier d'avoir tant crié toute ma vie contre le fanatisme ; mais les cours sont quelquefois ingrates .
Vous savez les coquetteries que me fait le roi de Prusse, et que la czarine m'appelle à Pétersbourg iii. Vous savez aussi qu'aucune cour ne me tente plus, et que je dois préférer la solidité de mon bonheur dans ma retraite à toutes les illusions . Si j'en voulais sortir, ce ne serait que pour vous . Ma santé exige de la solitude : je m'affaiblis tous les jours .
J'ai fait un effort pour jouer Lusignan ; votre sœur a été admirable dans Zaïre ; nous avions un très beau et très bon Orosmane, un Nerestan excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fondait en larmes : et c'est en Suisse que tout cela se trouve, tandis que vous avez à Paris des margouillistes . Je vous ai bien regrettée ; mais c'est ce qui m'arrive tous les jours .
Ayez grand soin de votre malheureuse santé ; conservez-vous, aimez-moi . Mille tendres compliments à fils, à frère, à secrétaire . Adieu, ma très chère nièce . Votre sœur ne vous écrit point aujourd'hui ; elle apprend un rôle . Nous ne vous parlons que de plaisir : instruisez-nous des sottises de Paris . »
i Terme de mépris forgé par Voltaire pour désigner la queue des jansénistes.
ii Voir lettre à Thieriot du 13 janvier 1757 quand V* apprend la nouvelle : page 413 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80033k/f417.image.r...
Robert-François Damiens : http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Fran%C3%A7ois_Damiens
iii Rappel de la lettre de Dresde, de Frédéric, du 19 janvier et de l'invitation de Catherine II « pour écrire l'histoire de Pierre Ier .
Voir lettres du 4-5 février à Tronchin Jean-Robert http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/02/04/o...
et du 8 février à la margravine de Bayreuth :
http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/08/o...
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18/02/2011
L'optimisme est désespérant . C'est une philosophie cruelle sous un nom consolant
Le désir de consolation est impossible à rassasier !
http://www.deezer.com/listen-705964

« A Élie Bertrand i
pasteur de l'Eglise française à Berne.
A Montriond 18 février [1756]
J'avais, mon cher philosophe, un cruel redoublement de colique quand j'ai reçu votre lettre . Ma consolation est donc que je n'aurai pas la colique dans l'autre monde ? Vraiment, je l'espère bien ; et j'en dis un petit mot dans mon sermon ii. La question ne roule pas sur cet objet d'espérance . Elle tombe uniquement sur cet axiome, ou plutôt cette plaisanterie : tout est bien à présent, tout est comme il devait être, et le bonheur général présent résulte des maux présents de chaque être iii. Or en vérité cela est aussi ridicule que ce beau mot de Posidonius iv, qui disait à la goutte : tu ne me feras pas avouer que tu sois un mal .
Les hommes de tous les temps et de toutes les religions ont si vivement senti le malheur de la nature humaine qu'ils ont tous dit que l'œuvre de Dieu avait été altérée . Égyptiens, Grecs, Perses, Romains, tous ont imaginé quelque chose d'approchant de la chute du premier homme . Il faut avouer que l'ouvrage de Pope détruit cette vérité, et que mon petit discours y ramène . Car si tout est bien, si tout a été comme il devait être, il n'y a donc point de nature déchue . Mais au contraire , s'il y a du mal dans le monde, ce mal indique la corruption passée et la réparation à venir . Voilà la conséquence toute naturelle . Vous me direz que je ne tire pas cette conséquence, que je laisse le lecteur dans la tristesse et dans le doute . Eh ! bien , il n'y a qu'à ajouter le mot d'espérer v à celui d'adorer et de mettre :
mortels il faut souffrir
Se soumettre, adorer, espérer et mourir .
Mais le fond de l'ouvrage reste malheureusement d'une vérité incontestable . Le mal est sur la terre . Et c'est se moquer de moi que de dire que mille infortunés composent le bonheur . Oui, il y a du mal, et peu d'hommes voudraient recommencer leur carrière, peut-être pas un sur cent mille . Et quand on me dit que cela ne pouvait être autrement, on outrage la raison et mes douleurs . Un ouvrier qui a de mauvais matériaux et de mauvais instruments est bien reçu à dire : je n'ai pu faire autrement . Mais mon pauvre Pope, mon pauvre bossu, que j'ai connu, que j'ai aimé, qui t'a dit que Dieu ne pouvait te former sans bosse ? Tu te moques de l'histoire de la pomme . Elle est encore (humainement parlant, et faisant toujours abstraction du sacré), elle est plus raisonnable que l'optimisme de Leibnits, elle rend raison pourquoi tu es bossu, malade , et un peu malin .
On a besoin d'un Dieu qui parle au genre humain . L'optimisme est désespérant . C'est une philosophie cruelle sous un nom consolant . Hélas ! Si tout est bien quand tout est dans la souffrance, nous pourrions donc passer encore dans mille mondes, où l'on souffrira , et où tout sera bien . On ira de malheurs en malheurs, pour être mieux . Et si tout est bien, comment les leibnitsiens admettront-ils un mieux ? Ce mieux n'est-il pas une preuve que tout n'est pas bien ? Eh ! qui ne sait que Leibnits n'attendait pas ce mieux ? Entre nous, mon cher Monsieur, et Leibnits, et Shaftsburi, et Bolingbroke, et Pope n'ont songé qu'à avoir de l'esprit . Pour moi, je souffre et je le dis ; et je vous dis avec la même vérité que j'ai grande envie d'aller à Berne vous remercier de vos bontés et de celles de M. de Freydenreik . Vous savez toutes les nouvelles, tout est bien en France, Mme de Pompadour est dévote, et a pris un jésuite pour confesseur vi. »
i Élie Bertrand : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lie_Bertrand
ii Son Poème sur le désastre de Lisbonne : http://fr.wikisource.org/wiki/Po%C3%A8me_sur_le_d%C3%A9sa...
iii Essai sur l'homme, Pope, fin de la première épitre : page 45: http://books.google.be/books?id=aesFAAAAQAAJ&printsec...
iv Posidonius, philosophe stoïcien du premier siècle avant J.-C., établi à Rhodes . Pompée voulut entendre ses leçons, en revenant de Syrie ; Posidonius souffrant d'un accès de goutte aurait dit à plusieurs reprises : « Tu perds ton temps, douleur ; si importune que tu sois, tu ne me feras jamais avouer que tu sois un mal . » . Cette anecdote est rapportée par Cicéron et Pompée se plaisait à la raconter .
http://fr.wikipedia.org/wiki/Posidonios
V* va publier dans les Mélanges de ses Œuvres complètes de 1756 des Dialogues entre Lucrèce et Posidonius .
http://www.voltaire-integral.com/Html/24/10_Lucrece_Posid...
v Ce mot ne figurera pas dans l'édition car les deux vers ne concluront pas le poème ; ils sont suivis d'une anecdote et le dernier vers est : « Mais il pouvait encore ajouter l'espérance. »
vi Sacy ; voir page 101 et suiv. : http://books.google.be/books?id=q_c_AAAAcAAJ&pg=PA101...
En mars-avril, le duc de La Vallière demandera à V* de traduire pour elle des psaumes en vers français . Il écrira le Précis de l'Ecclésiaste et le Précis du cantique des cantiques, qui ne seront publiés qu'en 1759 .
http://www.voltaire-integral.com/Html/09/20_Ecclesiaste.h...
http://www.voltaire-integral.com/Html/09/21_Cantique.html
Amour consolation :
http://www.deezer.com/listen-3516093
http://www.deezer.com/listen-4597735
Inconsolable besoin de consolation :
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Tout doux , tendrement , en couple : Le monde comme un bébé : http://www.deezer.com/listen-585603
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17/02/2011
le plaisir de la lire est un peu gâté par les souffrances horribles qui me tourmentent
La pudeur de cet homme doit être soulignée ; un plaisir "un peu gâté" par des souffrances horribles !
Il souffrait véritablement le martyre ! et là, il ne s'agit plus de se moquer de lui ,qui , si souvent ,fit état de sa mauvaise santé dans sa correspondance . On ne souligne pas assez le courage physique de cet homme ; il n'était pas un pur esprit, il en a bavé, et a maté ce corps qui le tourmentait , jusqu'à l'extrême . Modèle de volonté , Voltaire .
Volti, j'étais toujours ému, chaque jour , à chaque visite, en voyant une menue gravure te représentant "malade", au mur du salon de réception de ton château de Ferney, et j'avais à coeur de la faire remarquer aux visiteurs .
Esprit brillant, facile, pour certains critiques superficiel (moins qu'eux, en tout cas ! ), dans une enveloppe de chair que peu d'entre nous oseraient prendre .
N'oubliez pas ce Voltaire si humain .
« A Philippe-Antoine de Claris, marquis de Florian
A Paris 16è fév[rier] 1778
Je reçois votre lettre, mon cher ami, et le plaisir de la lire est un peu gâté par les souffrances horribles qui me tourmentent . Elles sont un peu l'effet de la fatigue et du tourbillon bruyant où je me trouve 1. Je puis malheureusement en accuser aussi mon grand âge et ma faiblesse . Je vis comme je vivais à Ferney . Mme Denis qui se porte mieux que jamais, fait les honneurs 2; et je me couche à peu près avec le soleil . Je quitterai ce chaos brillant le plus tôt que je pourrai, pour venir auprès de M. et Mme de Florian dans le séjour de la paix 3.
V. »
1 Ce jour, Mme du Deffand écrit : « L'affluence a été grande (chez le marquis de Villette qui loge V*) ; l'Académie a fait une députation ... Les Comédiens ont été en corps le visiter ... Tous les acteurs iront chez lui ces jours-ci faire répétition (d'Irène) » . Le 12, elle écrivait qu'il avait vu la veille plus de trois cents personnes.
Cf. lettre 648 page 637 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2063894.r=.langFR.swf
lettre 649 page 638 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2063894/f644.image....
Le médecin Tronchin écrira le 19 février qu'on le « trucide à force d'adorations » Les témoignages abondent sur les cortèges enthousiastes qui se forment dès qu'il sort . Les journaux relatent tous ses faits et gestes.
2 A Rieu, Mme Denis écrit le 11 avril : « J'ai commencé en arrivant par être obligée de recevoir toute la cour et toute la ville . Cela commençait à neuf heures du matin et ne finissait qu'à dix heures du soir . Mon oncle entrait plusieurs fois dans la journée dans le salon et se retirait de temps en temps dans sa chambre . » Ceci contraste fort avec son affirmation : « je me couche à peu près avec le soleil » .
D'Argental écrivit à Decroix, le 14 : « Sa maison qui est celle de M. de Villette, ne désemplit pas. Il reçoit tout le monde avec cette grâce, ce charme que vous lui connaissez, et il a l'art de cacher l'importunité que cela doit lui causer. »
V* continue toutefois à travailler : le 12, par exemple « depuis cinq heures du matin déshabille » le quatrième acte d'Irène pour « habiller » le cinquième (lettre de V* à d'Argental).
3 Mme du Deffand écrit ce même jour : « Il prétend s'en retourner ce carême ». Le marquis et son épouse habitent Le Bijou, maison construite par V* pour eux ; de nos jours, elle a disparu suite à un incendie .
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16/02/2011
le chapitre de la tolérance, c'est le catéchisme des rois ; c'est la liberté de penser soutenue avec autant de courage que d'adresse
« A Jean-François Marmontel
16 février [1767]
Bélisaire i arrive ; nous nous jetons dessus, maman ii et moi, comme des gourmands . Nous tombons sur le chapitre quinzième iii; c'est le chapitre de la tolérance, c'est le catéchisme des rois ; c'est la liberté de penser soutenue avec autant de courage que d'adresse ; rien n'est plus sage, rien n'est plus hardi . Je me hâte de vous dire combien vous nous avez fait de plaisir. Nous nous attendons bien que tout le reste sera de la même force , car vous ne pouvez penser qu'avec votre esprit, et écrire que de votre style . Je vous en dirai davantage quand j'aurai tout lu .
Je vous demande votre indulgence pour la tragédie des Scythes. Elle est d'un jeune homme iv qui ne devait pas faire de pièce de théâtre à son âge ; mais comme il essuyait une sorte de petite persécution , il a cru devoir imiter Alcibiade , qui fit couper la queue à son chien pour détourner les caquets.
Grand merci encore une fois , de votre beau chapître ; vous venez de rendre service au genre humain . Dieu vous préserve des regards malins !
Je vous quitte pour entendre la lecture du reste . Bonsoir, mon très cher confrère . »
i Roman publié en 1767 et censuré par la Sorbonne à cause du chapitre XV où on prône la tolérance religieuse, et condamné en 1768 par l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont .
Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Fran%C3%A7ois_Marmontel
ii Surnom affectueux pour Mme Denis .
iv V*, bien sûr ! « Les Scythes sont un ouvrage médiocre », écrira-t-il le 5 avril à Frédéric II.
http://www.voltaire-integral.com/Html/06/04SCYTHE.htm
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15/02/2011
Je tremble toujours pour la Tolérance, quoi qu'on die, quoi qu'on die
La Tolérance au sens noble du terme n'a pas lieu d'être galvaudée . C'est ce qu'ont compris les femmes italiennes qui ont grondé leur colère contre cet abruti/crétin/m'as-tu-vu/bling-bling de Berlusco(n)n(er)i(e) . Je manque de mots pour dire ma détestation de cet individu .
Donc jours de colère : Dies irae : de Verdi, pour rester en accord avec le sol des révoltées :
http://www.youtube.com/watch?v=pW1Uc-grcMs
« A Gabriel Cramer
[février-mars 1764]
Voici copie . Que Dieu répande ses bénédictions sur ce petit recueil de Guillaume Vadé, et de Jérôme Carré 1. Ce sont mes deux bons amis ; Monsieur Gabriel et moi nous leur servons de père . Tout Paris donne la préférence aux Trois manières de Jérôme sur la Reine Berthe 2 de Guillaume . Pour moi, je ne décide point, je ne veux point faire de jaloux .
Je tremble toujours pour la Tolérance, quoi qu'on die, quoi qu'on die 3; et je conseille à Mr Gabriel de glisser Jérôme et Guillaume dans Pierre 4. »
1 Contes de Guillaume Vadé, recueil de contes mis sous le nom de Guillaume Vadé ou de Jérôme Carré .
http://www.voltaire-integral.com/Html/10/01_Vade.html...
http://www.monsieurdevoltaire.com/article-conte-le-blanc-...
2 Ce qui plait aux dames .
3 Rappel des Femmes savantes .
4 Envoyer les Contes dans un paquet contenant l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand.
http://www.voltaire-integral.com/Html/00Table/16russie.htm
http://books.google.fr/books?id=4i8HAAAAQAAJ&printsec...
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14/02/2011
Comptez que c'est une femme charmante, et que personne n'a plus de goût, plus de raison, et plus de douceur
Titre spécial St Valentin !
Avec un sourire spécial pour Mam'zelle Wagnière ...

« A Claude-Etienne Darget
[mi-février 1751]
Mon cher ami, quand je vous écris c'est pour vous seul, c'est à vous seul . Je suis si malade que je ne sens plus mes afflictions. Mon âme est morte, et mon corps se meurt. Je vous conjure de vous jeter s'il le faut aux pieds du roi, et d'obtenir de lui que je me retire au Marquisat i à la fin de ce mois, et que j'y reste jusqu'au mois de mai . Il est vrai que je ne pourrai guère m'y passer des mêmes bontés et des mêmes générosités dont il daigne m'honorer à Berlin ii, et qu'il est impertinent à moi d'en abuser à ce point . Mais mon cher ami,tachez d'obtenir bien respectueusement, bien tendrement, que ma pension soit retranchée à compter depuis février jusqu'au temps de mon retour . J'aime infiniment mieux raccommoder ma santé au Marquisat que de toucher de l'argent. Ce que le roi daigne faire pour moi coûte autant qu'une forte pension . Ce double emploi n'est pas juste . Je n'ai que faire d'argent, mon cher ami iii, je veux la campagne, du petit-lait, de bon potage, des livres, votre société et les nouveaux ouvrages d'un grand homme qui m'a juré de ne me pas rendre malheureux . Ce que je lui demande adoucira tous mes maux . Qu'il dise seulement à M. Federcsdoff iv qu'on ait soin de moi au Marquisat ; j'ai des meubles que j'y ferai porter. J'ai presque tout ce qu'il me faut hors un cuisinier et des carrosses . Je n'aurai cela que quand je reviendrai avec ma nièce qui prend enfin pitié de mon état, et qui consent de se retirer avec moi à la campagne pour me consoler . En un mot il dépend du roi de me rendre la vie . J'ai tout quitté pour lui ; il ne peut refuser ce que je lui demande . Il s'agit de rétablir ma santé pendant deux mois et demi au Marquisat, et d'y vivre à ma fantaisie . Mais je veux absolument que la pension me soit retranchée pendant tout ce temps-là, et pendant celui de mon absence jusqu'à mon retour avec ma nièce .
Elle fera partir tous mes meubles de Paris le 1er juin, et je vous réponds que le reste de ma vie sera tranquille et philosophique . Soyez sûr que son amitié et la mienne contribueront à la douceur de votre vie . Elle ne me parle que de vous . Elle vous aime déjà de tout son cœur ; et je vous demanderai bientôt votre protection auprès d'elle . Comptez que c'est une femme charmante, et que personne n'a plus de goût, plus de raison, et plus de douceur . Elle est plus capable de sentir le mérite des ouvrages du Salomon du Nord que tout ce qui l'entoure . Si je veux espérer de rester au Marquisat avec elle, ma vie sera aussi heureuse qu'elle a été horrible depuis trois mois v.
Je vous embrasse tendrement, réussissez dans votre négociation . Il le faut absolument .
V.
La vraie amitié réussit toujours . »
i Le Marquisat est une maison d'été devant la porte de Brandebourg, assez près du château de Potsdam .
ii A Berlin, V* est logé (au château), nourri, « voituré, défrayé de tout ».
iii Cf. lettre à Darget du 10 février :http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/10/l...
iv Federsdorf, ancien soldat devenu valet de chambre et favori du roi .
v Cf. lettre du 10 février 1751 , et le mémoire sur l'affaire Hirschel dans le lettre à Cocceji du 5 février 1751, l'affaire d'Arnaud, etc., dans la lettre à d'Argental du 28 novembre 1750 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/11/28/i...
Note pour le baron Samuel de Cocceji :
http://en.wikipedia.org/wiki/Samuel_von_Cocceji12:48 | Lien permanent | Commentaires (0)
13/02/2011
Monsieur l'évêque est occupé auprès de quelques filles de l'Opéra-Comique

« A Etienne-Noël Damilaville
13 février [1763]
Mon cher frère, si vous n'avez pas des Éclaircissements historiques, en voici . Il est assez plaisant qu'on puisse imprimer la calomnie, et qu'on ne puisse pas imprimer la justification i. Je joins à ces deux exemplaires la véritable feuille de l'Essai sur les Mœurs ii de laquelle assurément Messieurs doivent être contents, à moins qu'ils ne soient extrêmement difficiles . Comme il n'y a rien dans cette feuille qui ne se trouve dans le procès de Damiens que le parlement lui-même a fait imprimer, je ne vois pas que Messieurs aient le moindre prétexte de me traiter comme les jésuites ; d'ailleurs, j'aime la vérité, et je ne crains point Messieurs. Je suis à l'abri de leur greffier . Au reste, il me semble qu'il y a , à la page 325, une chose bien flatteuse pour un de ces Messieurs iii.
Quant à la roture de Messieurs, il faudrait être aussi ignorant qu'un jeune conseiller au parlement pour ne pas savoir que jamais de simples conseillers ne furent nobles . Voyez le chapitre de la noblesse . C'est bien pis. Les chanceliers n'étaient pas nobles par leur charge ; ils avaient besoin de lettres d'anoblissement . Quand on écrit l'histoire il faut dire la vérité et ne point craindre ceux qui se croient intéressés à l'opprimer.
Le traité sur l'éducation iv me parait un très bon ouvrage, et pour tout dire, digne de l'honneur que frère Platon-Diderot lui a fait d'en être l'éditeur.
Si frère Thieriot ne sait pas l'air de Béchamel, je vais vous l'envoyer noté, car il faut avoir le plaisir de chanter : Vive le roi et Simon Lefranc !v
Avez-vous entendu parler de la pièce dont M. Goldoni a régalé le Théâtre-Italien vi? a-t-elle du succès ? joue-t-on encore le vieux Dupuis et M. Desronais vii? J'avais prié mon cher frère de m'envoyer ce Dupuis ; j'attendais le discours de mon confrère l'évêque de Montrouge viii, il m'avait écrit qu'il me l'envoyait, mais point de nouvelles . Monsieur l'évêque est occupé auprès de quelques filles de l'Opéra-Comique . Mais c'est à frère Thieriot que j'en veux : il est bien cruel qu'il n'ait pas encore cherché les Dialogues de Grégoire-le-Grand . Je les avais autrefois . C'est un livre admirable en son espèce : la bêtise ne peut aller plus loin.
J'embrasse tendrement mon cher frère, et je le prie de faire passer cette lettre à Pindare-Le Brun dont je suis censé ignorer les sottises ix.
Je reçois Tout le monde a tort x. Ce Tout le monde a tort ne serait-il point de Mme Belot ? Il me parait qu'une ironie de soixante pages en faveur des jésuites pourrait être dégoutante . »
i « petite addition » à l'Histoire générale : Éclaircissements historiques à l'occasion d'un libelle calomnieux sur l'Essai de l'histoire générale, qui répond aux Erreurs de M. de Voltaire, de Nonnotte . Damilaville a également écrit une réponse que V* joignit à la sienne sous le titre de Additions aux susdits éclaircissements .
http://www.archive.org/details/erreursdevoltair01nonn
http://www.voltaire-integral.com/Html/24/64_Eclaircisseme...
Cf. lettres à d'Alembert du 28 novembre 1762, à Damilaville du 9 septembre et du 13 décembre 1762 :http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/11/27/a...
http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/09/08/c...
http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/12/13/l...
La « calomnie » désigne les écrits de Nonnotte . Les Éclaircissements sont signalés à Malesherbes comme imprimés du 29 janvier 1763.
ii A ce propos, voir lettre à Mme d'Argental du 9 février : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/09/j...
iii Dans le chapitre sur l'attentat de Damiens « ... l'un (des membres du parlement exilé) ... célèbre pour son patriotisme et pour son éloquence, fonda une messe à perpétuité pour remercier Dieu d'avoir conservé la vie du roi qui l'exilait », avec cette note de V* : « L'abbé de Chauvelin »
iv De l'Éducation publique, 1762 . Thieriot disait qu'on ne connaissait pas l'auteur de cet ouvrage édité par Diderot ; on a cité Jean-Baptiste-Louis Crevier ou même Diderot lui-même. http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste-Louis_Crevier
v C'est l'Hymne chanté au village de Pompignan ; http://books.google.be/books?id=2sJCAAAAYAAJ&pg=PA140...
cf. lettre à Mme d'Argental du 9 février .
vi L'Amour paternel ou La Suivante reconnaissante, représentée le 4 février au Théâtre Italien . http://fr.wikipedia.org/wiki/Carlo_Goldoni
vii Dupuis et Desronais, comédie de Charles Collé ; cf. lettre à Damilavile du 24 janvier . Représentée pour la première fois à la Comédie-Française le 17 janvier . http://books.google.be/books?id=FSU_AAAAcAAJ&printsec...
viii C'est le discours de réception à l'Académie Française, prononcé le 22 janvier par l'abbé Voisenon ; il signait « évêque de Montrouge » car il fréquentait la maison du duc de La Vallière à Montrouge. http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_recep...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude-Henri_de_Fus%C3%A9e_d...
ix Sur ce Le Brun, surnommé Pindare à cause de son ode sur Corneille, et sur ses rapports avec V*, voir lettres à d'Alembert du 18 janvier et Damilavile du 24 janvier : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/01/16/j...
http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/01/25/l...
x Tout le monde a tort ou Jugement impartial d'une dame philosophique, sur l'affaire présente des jésuites, 1762, attribué à Claude-Cyprien-Louis Abrassevin, jésuite .
Voir note 17862 page 325 : http://books.google.be/books?id=ozgLAAAAQAAJ&pg=PA325...
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