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19/01/2011

Je maudis Ferney quatre mois de l'année au moins, mais je ne puis le quitter, je suis enchaîné à ma colonie.

 

 

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

 

19è janvier 1771

 

Mon cher ange,j'ai dit au jeune homme i que la fin de son deuxième acte était froide, et je l'en ai fait convenir. C'est une chose fort plaisante que la docilité de cet enfant. Il s'est mis sur la champ à faire un nouvel acte. Je vous l'enverrais aujourd'hui s'il ne travaillait pas les autres.

 

Quand je vous dis que vous n'avez rien perdu ii, j'entends que vous conservez votre place, votre belle maison de Paris, et que vous allez au spectacle tant qu'il vous plait. Pour moi, je vous ai donné des spectacles, et je ne les ai point vus. J'ai établi une colonie, et je crains bien qu'elle ne soit détruite iii. Les fermiers généraux la persécutent, personne ne la soutiendra. Je ne suis pas même à portée de solliciter la restitution de mon propre bien qu'on s'est avisé de me prendre sans aucune forme de procès iv. Voilà comme j'entends que je perds, et malheureusement je perds aussi la vue. Je suis enseveli dans les neiges qui m'ont arraché les yeux par l'âcreté de l'air qu'elles apportent avec elles. Je maudis Ferney quatre mois de l'année au moins, mais je ne puis le quitter, je suis enchaîné à ma colonie.

 

J'ai bien envie de vous envoyer pour votre amusement une grande lettre en vers que j'ai écrite au roi de Dannemark sur la liberté de la presse qu'il a donnée dans tout son royaume v: bel exemple que nous sommes bien loin de suivre. Vous l'aurez dans quelques jours ; on ne peut pas tout faire à la fois surtout quand on souffre.

 

Je vous prie de vouloir bien me mander s'il est vrai qu'un homme de considération qui écrivit le 23è décembre à un de ses anciens amis vi, lui manda qu'il l'aurait envoyé voyager plus loin sans madame sa femme qui est fort délicate.

 

Au reste, cette dame a encore plus de délicatesse dans l'esprit que dans la figure, et à cette délicatesse se joint une grandeur d'âme singulière qui n'est égalée que par la bonté de son cœur.

 

Est-il vrai, comme on le dit, que monsieur et madame sont endettés de deux millions vii?

 

Est-il vrai qu'on leur ait offert douze cent mille francs le jour de leur départ viii?

 

Reçoivent-ils des visites ? Comment se porte votre ami de trente-cinq ans ix? Son séjour est bien beau, mais il est bien triste en hiver.

 

Pouvez-vous me dire ce que devient M. de La Ponce x? Vous me direz que je suis un grand questionneur mais vous répondrez ce qu'il vous plaira, on ne vous force à rien.

 

Conservez votre santé, mes deux anges; c'est là le grand point . Je sens ce que c'est que de n'en avoir point ; c'est être damné au pied de la lettre . Je mets ma misère à l'ombre de vos ailes.

 

V. »

 

 

ii Consécutivement à la disgrâce de Choiseul.

 

iii V* dit que Choiseul avait promis d'exempter sa colonie d'impôts ; cf. lettre du 22 juin 1770 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/06/24/q...

ou page 96 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80040v/f101.image.p...

 

 

iv Rappel de l'argent des rescriptions que les édits de l'abbé Terray lui ont fait perdre.

 

v Epître au roi de Danemark Christian VII sur la liberté de la presse accordée dans tous ses Etats.

http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89p%C3%AEtre_109

 

vi Etienne-François de Choiseul, comte de Stainville, puis duc de Choiseul, avait reçu l'ordre du roi de se retirer à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre .http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Fran%C3%A7ois_d...

 

vii Ce qui est vrai .

 

viii  Le roi ayant accordé trois millions à Choiseul pour payer ses dettes, cette somme ne fut jamais versée.

 

ix César-Gabriel de Choiseul-Chevigny , marquis de Choiseul, puis duc de Praslin exilé à Praslin.

 

x Secrétaire du duc E.-F. de Choiseul .

 

18/01/2011

vous songez à ce paillard de Samson, et à cette putain de Dalila, et de plus, vous nous envoyez du beurre de Bretagne. Il faut que vous ayez une belle âme

 

 

 

« A Michel-Paul-Guy de Chabanon

 

18è janvier 1768

 

La grippe, en faisant le tour du monde, a passé par notre Sibérie, et s'est emparée un peu de ma vielle et chétive figure . Ce qui m'a empêché , mon cher confrère, de répondre sur le champ à votre très bénigne lettre du 4 janvier. Quoi ! lorsque vous travaillez à Eudoxie vous songez à ce paillard de Samson, et à cette putain de Dalila, et de plus, vous nous envoyez du beurre de Bretagne. Il faut que vous ayez une belle âme.

 

Savez-vous bien que Rousseau avait fait une musique délicieuse sur ce Samson i? Il y avait du terrible et du gracieux. Il en a mis une partie dans Castor et Pollux ii. Je doute que l'homme à qui vous vous êtes adressé iii ait autant de bonne volonté que vous ; et je serai bien étonné s'il ne fait pas tout le contraire de ce que vous l'avez prié de faire, le tout en douceur et en cherchant les moyens de plaire. Je pense, ma foi, que vous vous êtes confessé au renard. Je ne sais pourquoi M. de La Borde m'abandonne obstinément . Il aurait bien dû m'accuser la réception de sa Pandore iv, et répondre au moins en deux lignes à deux de mes lettres . Sert-il à présent son quartier ? couche-t-il dans la chambre du roi ? est-ce par cette raison qu'il ne m'écrit point ? est-ce parce que Amphion n'a pas été bien reçu des Amphions modernes v? est-ce parce qu'il ne se soucie plus de Pandore ? est-ce caprice de grand musicien ou négligence de premier valet de chambre ?

 

On dit que les acteurs et les pièces qui se présentent au tripot tombent également sur le nez . Jamais la nation n'a eu plus d'esprit, et jamais il n'y eut moins de grands talents.

 

Je crois que les beaux-arts vont se réfugier à Moscou. Ils y sont appelés du moins par la tolérance singulière que ma Catherine a mise avec elle sur le trône de Thomiris vi. Elle me fait l'honneur de me mander qu'elle avait assemblé dans la grande salle de son Kremlin de fort honnêtes païens, des grecs instruits, des latins nés ennemis des grecs, des luthériens, des calvinistes ennemis des latins, de bons musulmans, les uns tenant pour Ali, les autres pour Omar, qu'ils avaient tous soupé ensemble, ce qui est le seul moyen de s'entendre, et qu'elle les avait fait consentir à recevoir des lois moyennant les quelles ils vivraient tous de bonne amitié vii. Avant ce temps-là un grec jetait par la fenêtre un plat dans lequel un latin avait mangé quand il ne pouvait pas jeter le latin lui-même. Notre Sorbonne ferait bien d'aller faire un tour à Moscou, et d'y rester.

 

Bonsoir, mon très cher confrère. Je suis à vous bien tendrement pour le reste de ma vie.

 

V. »

 

i V* ,librettiste, et Rameau, musicien, avaient composé cet opéra fin 1733,inachevé, suspendu par l'exil de V* en 1734, et censuré en 1736, il ne fut jamais représenté,

 

ii Musique de Rameau, livret de Pierre-Joseph Bernard (dit Gentil Bernard) ; cf. lettre du 19 janvier 1764

 

iii Sans doute Moncrif , auquel il sera fait allusion plus nettement le 29 janvier et qui avait écrit les Essais sur la nécessité et sur les moyens de plaire, 1738. http://books.google.fr/books?id=ZLmz3XtsqbwC&printsec...

 

iv Le 21 décembre, à Chabanon, V* dit avoir « passé une journée entière à rapetasser » cet opéra et envoyé son manuscrit à La Borde qui avait commencé à composer la musique lors de son séjour à Ferney, ce dont Mme Denis était enchantée.

Lettre MMMMMCCXLVII page 18 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80039n/f23.image.pa...

 

v Opéra d'Antoine-Léonard Thomas, musique de La Borde, représenté le 13 octobre 1767.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_L%C3%A9onard_Thomas

Selon la légende, Amphion, poète et musicien a bâti les murs de Thèbes , les pierres venant se placer seules au son de sa lyre.

 

vi Reine des Amazones.

 

vii Dans une lettre écrite vers le 20 décembre 1767, Catherine parla de cette assemblée. En décembre 1768, elle lui envoie « une traduction française de l'Introduction russe donnée aux députés qui doivent composer le projet de Code » , lettre 16 : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-35511192.html

et cf. lettre à d'Alembert du 19 juin 1767.Lettre MMMMXCVI page 343 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800389/f348.image.p...

Ensuite, elle sera moins optimiste quant à la rapidité et à la facilité de la réalisation.

Y a-t-il une âme de boue aussi lâche , aussi méprisable ?

 

 

 

Voltaire

et

Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet-Lomont

à

Charles -Augustin Ferriol, comte d'Argental

 

Cirey, ce 18 [janvier 1739]

 

Mon cher ange, pourquoi faut-il que le chevalier de Mouhy, qui ne me connait pas, agisse comme mon frère, et que Thieriot, qui me doit tout, se tienne les bras croisés dans sa lâche ingratitude ? Quoi ! Mouhy court déposer cher M. Hérault i et Thieriot se tait ! Lui qui a été traité avec tant de mépris par Desfontaines, lui qui m'a écrit cette lettre de 1726 et tant d'autres, où il avoue que Desfontaines fit un libelle contre moi au sortir de Bicêtre ! Il a aujourd'hui l'insolence et la bassesse d'écrire, de publier une lettre à Mme du Châtelet dans laquelle il désavoue ses anciennes lettres ii, il l'envoie au prince royal iii et pour se justifier il dit tranquillement que les Lettres philosophiques ne lui ont valu que 50 guinées, et qu'il ne m'a mangé que 80 souscriptions . Y a-t-il une âme de boue aussi lâche , aussi méprisable ? Ce malheureux dit froidement qu'il ne fera rien que vous ne lui ordonniez. Eh bien ! Ordonnez lui donc sur le champ de courir chez M. Hérault, et de confirmer sa lettre du 16 août 1726 , et les autres, dont voici copie.

 

Cela nous est de la dernière importance, mon cher ami, il y va du repos de ma vie. Je vous conjure avec autant d'insistance que M. de V. et je vous aime aussi tendrement. Nous disons mille choses à Mme d'Argental et à monsieur votre frère. »

 

i René Hérault, lieutenant de police.

 

iii Frédéric, futur roi de Prusse.

17/01/2011

perdre une somme considérable que M. le Contrôleur général m'a fait l'honneur de me prendre dans ma poche pour le service de la patrie

 

 

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

 

17è janv[ier] 1774, à Ferney

 

 

Je vous remercie infiniment, mon cher ange, de la bonté que vous avez eue pour La Harpe i. C'est une petite goutte de baume versée sur la blessure que je lui fais malgré moi en passant devant lui supposé qu'en effet cette Sophonisbe de Mairet ii soit jouée avant les Barmécides iii. La Harpe m'avait demandé avec beaucoup d'adresse ce petit plaisir que vous lui avez fait . Il m'avait écrit que j'avais un prodigieux crédit auprès du Contrôleur général, et que je pouvais aisément lui faire obtenir une gratification. J'ai mieux aimé la lui faire que d'user de mon grand crédit, lequel a consisté jusqu'à présent à perdre une somme considérable que M. le Contrôleur général m'a fait l'honneur de me prendre dans ma poche pour le service de la patrie iv.

Je connais fort L'Épine v, horloger du roi, qui a dans Ferney un établissement, et même à mes dépens ; mais je ne connais point Caron Beaumarchais, quoiqu'il m'ait envoyé ses très comique Mémoires vi, dans lesquels il a fourré notre ami l'hippopotame vii, et Baculard le conseiller d'ambassade ; Caron est si plaisant, sur les ordinaires de la dame Goësmann viii, il est si impétueux, si extravagant et si drôle, que je mettrais ma main au feu qu'il n'a jamais empoisonné ses femmes ix. Les empoisonneurs ne font pas pouffer de rire ; ce sont d'ordinaire des chimistes très sérieux, et très peu amusants ; et il faut songer que Beaumarchais n'est pas médecin. D'ailleurs Beaumarchais n'avait nul intérêt à purger si violemment ses femmes, il n'héritait point d'elles et les vingt mille écus dont vous me parlez sont l'argent de la dot qu'il rendit à la famille en gardant pour lui tout ce qu'il put, qui n'était pas grand chose. Je crois qu'il est assez aisé à une femme d'empoisonner son mari, et à Monsieur d'empoisonner Madame ; il y en a eu des exemples dans les siècles passés ; mais Beaumarchais est trop étourdi pour être empoisonneur. C'est un art qui demande une prudence infinie.

 

Pour la plupart de vos comédiens de Paris, ce sont des meurtriers qui massacrent mes vers ; il n'y a que Lekain qui les fasse vivre.

 

Vous êtes-vous jamais donné la peine de lire la Sophonisbe de Corneille tant louée par Saint-Evremond ? C'est à mon gré le plus ridicule ouvrage qui soit jamais sorti du bec inégal de la plume de ce grand homme.

 

Le temps est fort doux au mont Jura. Je me flatte qu'il en est de même à Paris près de Montmartre ; et que la santé de Mme d'Argental va mieux. Jouissez de la vie, mes deux anges. Je me mets toujours à l'ombre de vos ailes, quoique de bien loin. Votre culte est établi à Ferney. »

 

i V* lui avait demandé de lui donner vingt-cinq louis, à valoir sur ce que d'Argental devait à V*.CF. Lettre du 30 décembre 1773 :

http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/12/29/j...

 

iii Sophonisbe a été jouée le 15 janvier sans succès, ce qui fait que V* parlera de cabale. Les Barmécides, tragédie, sera créée à la Comédie Française le 11 juillet 1778.

Les Barmécides, historiquement parlant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Barmécides

Tragédie de La Harpe : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6124677v.r=.langFR

 

iv Rappel des actions de l'abbé Terray et des rescriptions.

 

v Beau-frère de Beaumarchais.

 

vi Les mémoires Goësmann sur son procès ; cf. lettre du 30 décembre 1773 à d'Argental.

 

vii Marin, appelé «animal marin » dans les Mémoires Goësmann ; Beaumarchais rajoute dans l'Addition au supplément du mémloire ...: « Qui sait si l'éclaircissement de ce fait ne nous montrera pas le noeud caché de toute l'intrigue, entre Bertrand, marin et consorts : Tel qui croyait n'avoir harponné qu'un marsouin / Amène quelquefois un lourd hippopotame » Sur le soi-disant « ami » Marin voir lettre à d'Argental du 30 décembre 1773. et voir Page 206 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5452641z/f229.image...

 

viii Beaumarchais l'accusait d'avoir reçu des épices.

 

ix Cette opinion de V* n'est pas partagée dans Paris et provoque des réactions ; Beaumarchais racontera une scène amusante à ce propos.

16/01/2011

Jean-Jacques fait des lacets dans son village avec les montagnards; il faut espérer qu'il ne se servira pas de ces lacets pour se pendre

 

 

 

 

« A Jean Le Rond d'Alembert

 

 

18 janvier [1763]

 

Mon cher philosophe, si vous faites de la géométrie i pour votre plaisir, vous faites bien; s'il s'agit de vérités utiles, encore mieux; mais s'il ne s'agit que de difficultés surmontées, je vous plains un peu de prendre tant de peine. J'aimerais bien mieux, pour ma satisfaction, que vous donnassiez de nouveaux mémoires de littérature, qui amusent et qui instruisent tout le monde; mais l'esprit souffle où il veut.

Dès qu'il ne fera plus si froid, j'enverrai à M. le secrétaire l'Héraclius espagnol ii, et j'espère qu'il vous fera rire.

Nous ne connaissons point du tout ici les deux lettres de ce pauvre Vernet iii. Vous savez que le père du cardinal Mazarin étant mort à Rome, on mit dans la gazette de Rome : Nous apprenons de Paris que le seigneur Pierre Mazarin, père du cardinal, est mort ici; de même nous apprenons de Paris qu'il y a à Genève un nommé Vernet qui a écrit deux lettres.

La philosophie a fait de si merveilleux progrès, depuis cinq ou six ans, dans ce pays-ci, qu'on ignore parfaitement tout ce que font ces cuistres-là. Cette philosophie n'a pourtant pas empêché qu'on ait incendié le livre de Jean-Jacques; mais ç'a été une affaire de parti dans la petitissime république. Jean-Jacques fait des lacets dans son village avec les montagnards; il faut espérer qu'il ne se servira pas de ces lacets pour se pendre. C'est un étrange original, et il est triste qu'il y ait de pareils fous parmi les philosophes. Les jésuites ne sont pas encore détruits; ils sont conservés en Alsace; ils prêchent à Dijon, à Grenoble , à Besançon; il y en a onze à Versailles iv, et un autre qui me dit la messe v.

Je suis vraiment très édifié du discours sage et mesuré de votre conseiller au parlement, qui s'adresse à l'avocat des Calas pour lui dire qu'ils n'obtiendront point justice, parce qu'ils plaident contre messieurs, et qu'il y a plus de messieurs que de roués. Je crois pourtant que nous avons affaire à des juges intègres qui ont une autre jurisprudence.

O l'impie !vi n'est pas juste, car rien n'est plus pie que cette pièce; et j'ai grand'peur qu'elle ne soit bonne qu'à être jouée dans un couvent de nonnes, le jour de la fêle de l'abbesse.

Comment donc, ce Le Brun, sous les lauriers touffus, me pique de ses épines!vii lui qui m'a fait une si belle ode pour m'engager à prendre la nièce à Pierre ! On ne sait plus à qui se fier dans le monde.

Il est difficile de plaindre l'abbé Caveirac , quoique persécuté viii. Cet aumônier de la Saint-Barthélemy est, dit-on, un des plus grands fripons du royaume, et employé par plusieurs évêques pour soutenir la bonne cause.

Pour l'autre prêtre qu'on a pendu pour avoir parlé ix, il me semble qu'il a l'honneur d'être unique en son genre; c'est, je crois, le premier, depuis la fondation de la monarchie, qu'on se soit avisé d'étrangler pour avoir dit son mot; mais aussi on prétend qu'à souper, chez les mathurins, il s'était un peu lâché sur l'abbé de Chauvelin ; cela rend le cas plus grave ; et il est bon que messieurs apprennent aux gens à parler. ,

Depuis quelque temps les folies de Paris ne sont pas trop gaies; il n'y a que l'Opéra-Comique qui soutienne l'honneur de la nation. Nos laquais pourtant le soutiennent ici; car ils ont donné un bal avec un feu d'artifice, en l'honneur de la paix, avec les laquais anglais. Un scélérat de Genevois a dit qu'il n'y avait que les laquais qui pussent se réjouir de cette paix x; il se trompe, tous les honnêtes gens s'en réjouissent. J'espère que l'auguste maison d'Autriche fera aussi la sienne, et que les révérends frères jésuites de Prague et de Vienne ne seront pas despotiques dans le saint empire romain.

Mon cher philosophe, je dicte, parce que je perds les yeux au milieu des neiges. Je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous serai attaché tant que je végéterai et que je souffrirai sur notre globule terraqué.

N. B. On a lu le Sermon des cinquante publiquement, pendant la messe de minuit, dans une province de ce royaume, à plus de cent lieues de Genève xi; la raison va grand train. Ecrasez l'Infâme. »

 

 

i Ce que d’Alembert lui dit le 12 janvier : page 205 : http://books.google.fr/books?pg=PA205&lpg=PA210&d...

 

ii Pièce de Calderon qu’il a traduite et commentée pour la comparer à celle de Corneille ; http://www.voltaire-integral.com/Html/07/10HERACL.html ; cf. lettre du 4 juin 1762 à Capacelli et du 15 septembre à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/09/15/t...

Calderon : http://wapedia.mobi/fr/Pedro_Calder%C3%B3n_de_la_Barca

 

 

iii D’Alembert lui a écrit : « Voilà encore le socinien Vernet qui vient d’imprimer deux lettres contre vous et contre moi. » Le pasteur Vernet a été un des principaux adversaires de V* de 1757 à 1759 : affaires de « l'âme atroce de Calvin », l'article Genève de l'Encyclopédie, la Guerre littéraire : voir lettres du 20 mai au 12 décembre 1757, 8 janvier au 27 décembre 1758, 7 février au 10 mars 1759.

 

iv  L’arrêt de dissolution de l’Ordre ne sera pris dans toute la France qu’en novembre 1764 ; cf. lettre à d'Alembert du 28 novembre 1762 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/11/27/a...

 

v Le père Adam.

 

vi  Allusion à un poème de Piron ou Fréron sur Olympie. D’Alembert avait écrit : « on dit que vous serez obligé de changer le titre de cette … pièce à cause de l’équivoque ô l’impie ! »

 

vii D’Alembert signalait à V* « une nouvelle feuille périodique, intitulée La Renommée littéraire, où l’on disait qu’il était assez maltraité » ; il ajoutait qu’ « on disait que l’auteur de cette infamie … est un certain Le Brun à qui (V*) avait eu la bonté d’écrire une lettre de remerciement sur une mauvaise ode qu’il lui avait adressée », et il commentait l’expression « lauriers touffus »qui finissait un de vers . Sur Ponce-Denis Ecochard Le Brun, sa recommandation en faveur de Marie-Françoise Corneille, son ode sur Corneille, la polémique qui s’ensuivit, voir lettres du 19 novembre 1760 à Thiriot, 15 janvier à Dumolard-Bert, 2 février aux d’Argental, le 6 mai 1761 à Le Brun.

http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/11/18/mais-vous-ne-disiez-pas-que-vous-aviez-gobelotte-au-cabaret1.html#more

http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/17/trop-forts-ces-jeux-du-xixeme.html#more

http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/06/12/des-lors-il-devint-ingrat-cela-est-dans-la-regle.html

 

viii  D’Alembert :« le châtelet venait de décréter …Caveyrac (auteur de l'Apologie de la Saint Bathélémy) de prise de corps pour avoir fait l’Appel à la raison en faveur des jésuites ». En réalité l’auteur de l’Appel à la raison, des écrits et libelles publiés par la passion contre les jésuites de France (1762) pourrait être André-Christophe Balbany, Caveyrac n’étant que l’auteur du Nouvel Appel à la raison.

 

ix Jacques Ringuet, prêtre du diocèse de Cambrai, le « fou de Verberie », avait proféré blasphèmes, calomnies et insanités chez les mathurins à Verberie, il est exécuté en décembre 1762.

 

x La veille, V* en a décrit les préparatifds aux d'Argental et ajoutait : « Les perruques carrées de Genève ont trouvé cela mauvais ; elles ont dit que Calvin défendait le bal expressément ; qu’ils savaient mieux l’écriture que le duc de Praslin ; que d’ailleurs pendant la guerre ils vendaient plus cher leurs marchandises de contrebande ; … ils ont empèché la cérémonie . » Page 173 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80036m/f178.image.p...

 

 

xi Chez le marquis d’Argence, au château de Dirac, près d’Angoulême, semble–t-il .

15/01/2011

le commerce de l'esprit ira toujours en décadence quand les commis à la phrase retourneront vos poches à la douane des pensées.

 

 

 

« A Jean Le Rond d'Alembert

 

Ferney ce 15 janvier 1773

 

Raton convient que Bertrand i a raison par sa lettre du 9 janvier ii. Bertrand a mis le doigt sur la plaie ; mais il faut qu'il sache qu'on a retranché à Raton deux scènes assez intéressantes auxquelles il a été obligé de substituer des longueurs . On ne fera jamais rien de passable, et le commerce de l'esprit ira toujours en décadence quand les commis à la phrase retourneront vos poches à la douane des pensées. C'est dommage, car le sujet est heureux, et il a donné lieu à des notes qui feront dresser les cheveux à la tête des honnêtes gens, à moins qu'ils ne soient chauves iii.

On reconnaissait les boeufs-tigres iv dans une des scènes supprimées. C'est une plaisante contradiction d'avoir chassé ces bœufs, et de ne vouloir pas que l'on parle de leurs cornes.

M.Belleguier v m'a écrit que vous auriez reçu son discours pour les prix de l'université, il y a plus de huit jours, si les typographes n'avaient pas été fort inquiétés à Montpellier, où sa drôlerie s'imprime. Ce M. Belleguier n'est point plaisant ; ou du moins il n'a pas cru que l'on dût plaisanter dans cette affaire. Il est quelquefois un peu ironique, mais il prouve tout ce qu'il dit par des faits authentiques, auxquels il n'y a pas le petit mot à répondre . Je ne crois pas qu 'il ait le prix, car ce n'est pas la vérité qui le donne. La pauvre diablesse est toujours au fond de son puits, où elle crie : croyez cela et buvez de l'eau.

Je vous embrasse bien tendrement.

Raton. »


i Raton = Voltaire ; Bertrand = d'Alembert.

ii Page 214-217 lettre du 9 janvier 1773 de d'Alembert : « J'ai lu les Lois de Minos ; le sujet est beau, mais je crains pour le cinquième acte ... » http://books.google.fr/books?id=7j8HAAAAQAAJ&pg=PA214&lpg=PA214&dq=alembe...

iii Cf. lettre du 3 février à l'abbé Voisenon, du 8 et 22 février à Thibouville :  la pièce « était faite pour fournir des notes sur les sacrifices de sang humain, et sur toutes les horreurs religieuses » , à La Harpe le 29 mars : ce sont « des sacrifices du temps passé et du temps présent »

Lettres pages 684, 687, 690 : http://books.google.fr/books?id=sSsTAAAAQAAJ&pg=PA687...

iv Le « boeuf-tigre » Pasquier responsable de condamnations, prononcées par l'ancien parlement, suite à ses réquisitoires ; cf. lettre à d'Alembert du 16 septembre 1766 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/09/16/c...

v Prétendu auteur dont il est question dans les lettres du 1er et 4 janvier . http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/02/j...

http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/04/c...

 

 

14/01/2011

c'était un magistrat intègre, et la dévotion ne l'a pas empêché de me rendre justice

 

 

 

 

« A Théophile Imarigeon Duvernet

 

Le 13 janvier 1772

 

Le vieillard de Ferney a été malade pendant un mois ; il est dans l'état le plus douloureux et n'en est pas moins sensible aux bontés et au mérite de monsieur l'abbé Duvernet. Privé presque entièrement de la vue et enterré dans les neiges, il se console en voyant qu'un philosophe aimable et plein d'esprit veut le faire revivre dans la postérité i. Il s'en faut de beaucoup que ce vieillard approche de Despréaux ; mais en récompense monsieur l'abbé Duvernet vaut beaucoup mieux que Brossette ii.

Mon ancien ami Thieriot, si Monsieur l'abbé veut prendre la peine de l'aller voir, le mettra au fait de tout ce qui peut avoir rapport au duc de Sully et au chevalier de Rohan iii qui passait pour faire le métier des Juifs ; il lui donnera aussi des anecdotes sur Julie, devenue la comtesse du Gouvernet iv, et sur la bagatelle des Tu et des Vous v. Il est très vrai que dans ma seconde retraite à la Bastille vi, il me pourvût de livres anglais et qu'il lui fût permis de venir dîner souvent avec moi ; il est encore très vrai que son amitié, du fond de la Normandie où il était alors dans une des terres du président de Bernières, le fit voler à mon secours au château de Maisons où j'avais la petite vérole. Gervasi, le Tronchin de ce temps là fut mon médecin. La limonade et lui me tirèrent d'affaire vii.

M. de Cideville dont vous me parlez était conseiller au parlement de Rouen. Il avait alors beaucoup d'amitié pour moi. Il est à Paris, très vieux, très infirme et très dévot ; c'était un magistrat intègre, et la dévotion ne l'a pas empêché de me rendre justice et d'avouer que la cupidité de Jore gâta tout et me donna de grands embarras viii. Cet imprimeur me demanda pardon ix d'avoir signé un mémoire grossier qu'avait forgé l'abbé Desfontaines. M. Hérault, alors lieutenant de police, intercéda pour lui ; je lui pardonnai et le tirai de la misère x. »

 

i Duvernet veut faire sa biographie , cf. lettre du 8 novembre 1771 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/11/07/c...

 

iii Rappel des altercations entre V* et le chevalier de Rohan-Chabot en janvier 1726 et contre qui V* n'eut pas le soutien effectif du duc de Sully qui pourtant avait servi d'appât ; cf. lettre à Hérault du 5 mai 1726 et du 26 octobre 1726 à Thieriot .

 

iv Suzanne-Catherine Gravet de Corsembleu de Livry, qui fut la maitresse de V*, notamment lors de son exil au château de Sully-sur-Loire en 1716-1717. Elle le trompa avec Faluère de Genonville le temps de son séjour à la Bastille, du 16 mai 1717-11 avril 1718. Il renouera avec elle et l'aidera en avril 1719 à faire ses débuts à la Comédie Française, ce dont elle rêvait (malgré son peu de talent ! ); V* en aura une querelle avec l'acteur Poisson . Elle épousa le marquis du Gouvernet en 1727. V* lui aurait également offert son portrait peint par Largillières en 1719.

 

v L'Epître des Vous et des Tu, que V* aurait écrite à la suite du mariage de Suzanne de Livry qui lui fermait sa porte. Quant à l'Epître à Julie, il semble que terminée en 1722, elle devint en 1726 l'Epître à Uranie, puis Le Pour et le Contre en 1735.

http://www.monsieurdevoltaire.com/article-epitre-sous-le-...

http://www.voltaire-integral.com/Html/09/06PETIT.htm#AVERTISSEMENT POUR LE POUR ET LE CONTRE.

 

vi Lors de son bref passage en avril-mai 1726, avant l'exil anglais.

 

vii Novembre 1723.

 

viii Cf. lettre à Cideville du 8 mai 1734 concernant ses ennuis et sa fuite, suite à la parution des Lettres philosphiques imprimées par Jore. http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/06/12/j...

 

ix Jore écrit : « Je désavoue le factum injuste et calomnieux que l'on a mis sous mon nom et que j'ai eu le malheur de signer. » dans une lettre du 30 décembre 1738 . Le 29 mai 1739, V* accepte de lui donner 250 livres à condition qu'il lui écrivît qu'il « ne se pardonna jamais l'écrit calomnieux auquel l'abbé Desfontaines l'a obligé de mettre son nom » ; Jore refusa cet accord.

 

x V* intercèda auprès de Hérault (cf. lettre du 20 février 1739 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/19/j... ); Jore remrcia V* le 3 juin 1742 des 300 livres qu'il lui a fait donner et exprime à nouveau le repentir qu'il a « depuis si longtemps. »