27/02/2011
on a oublié tout net les petits appartements commodes pour les amis . Je vais remédier sur le champ à ce défaut abominable
Rédigé le 28 juin 2011 pour parution le 27 février 2011 .

Les Délices et leur gardien en décembre 2010 .
« A Nicolas-Claude Thieriot
A Prangins 27 février 1754
au pays de Vaud
Ainsi donc, mon ancien ami, vous viendrez par le coche comme le gouverneur de Notre-Dame de la Garde 1. Vous n'irez point en cour, mais bien dans le pays de la tranquillité et de la liberté . Si je suis à Prangins vous serez dans un grand château ; si je suis chez moi 2, vous ne serez que dans une maison jolie, mais dont les jardins sont dignes des plus beaux environs de Paris . Le lac de Genève, le Rhône qui en sort, et qui baigne ma terrasse, n'y font pas un mauvais effet . On dit que la Touraine ne produit pas de meilleurs fruits que les miens, et j'aime à le croire . Le grand malheur de cette maison c'est qu'elle a été bâtie apparemment par un homme qui ne songeait qu’à lui, et on a oublié tout net les petits appartements commodes pour les amis . Je vais remédier sur le champ à ce défaut abominable . Si vous n'êtes pas content de cette maison, je vous mènerai à une autre que j'ai auprès de Lausanne 3, bien entendu qu'elle est aussi sur les bords du grand lac . J'ai acquis cet autre bouge dans un esprit d’équité . Quelques amis que j'ai à Lausanne 4, m'avaient engagés les premiers à venir rétablir ma santé dans ce bon petit pays romand ; ils se sont plaints avec raison de la préférence donné à Genève, et pour les accorder j'ai pris encore maison à leur porte . . Vous trouverez plus de bouillon que n'en avait le président Montesquieu 5. Le hasard qui m'a bien servi depuis quelque temps, m'a donné un excellent cuisinier ; mais malheureusement je ne l'aurai plus aux Délices ; il reste à Prangins où il est établi ; je ne m'en soucie guère mais Mme Denis qui est très gourmande en fait son affaire capitale . Je n'aurai ni Castel, ni Neuville, ni Routh 6 pour m'entendre en confession, mais je me confesserai à vous, et vous me donnerez mon billet . Mme la duchesse d'Aiguillon, la sœur du pot des philosophes 7, ne me fournira ni bonnet de nuit, ni seringue . Je suis très bien en seringues et en bonnets ; elle aurait bien dû fournir à l'auteur de L'Esprit des lois de la méthode, et des citations justes . Ce livre n'a jamais été attaqué que par les côtés qui font sa force ; il prêche contre le despotisme, la superstition et les traitants . Il faut être bien mal avisé pour lui faire son procès sur ces trois articles . Ce livre m'a toujours paru un cabinet mal rangé avec de beaux lustres de cristal de roche ; je suis un peu partisan de la méthode, et je tiens que sans elle aucun grand ouvrage ne passe à la postérité .
Venez, mon cher et ancien ami . Il est bon de se retrouver le soir après avoir couru dans cette journée de la vie .
V. »
1 En réponse à une citation de Thieriot ; allusion au Voyage de messieurs de Bachaumont et de Chapelle, dont on vient de rééditer les Œuvres . Page 90 : http://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_de_Chapelle_et_de_Ba...
2 Aux Délices ; voir lettre du 13 février à Richelieu : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/13/j...
4 Polier de Bottens et de Brenles, notamment l'invitaient alors qu'il était en Alsace ; voir lettre du 7 mai 1754 à Mme Denis : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/06/12/e...
22:49 | Lien permanent | Commentaires (0)
Ne pourrait-on pas en même temps imaginer une nouvelle manière de payer ses dettes ? Il est bon de songer à tout .

http://www.bibliotheque-desguine.fr/desguine/Notice/Z+01291
« A Germain-Gilles-Richard de Ruffey i
Monsieur le Président de Ruffey etc. à Dijon
27è février 1771, à Ferney
Mon cher président, je sais bien que j'aurais dû vous écrire plus tôt ; mais avec soixante-dix-sept ans, des fluxions horribles sur les yeux et la goutte, on ne fait pas toujours ce qu’on voudrait.
Je crois que tous les présidents du parlement de Dijon ont actuellement des choses plus importantes que celles de l'Académie française . On a persuadé à M. de Brosses que je m'étais opposé à son élection, parce que j'avais écrit plusieurs lettres en faveur de M. Gaillard . Mais je le prie de considérer que j'avais écrit ces lettres longtemps avant que j'eusse appris que M. de Brosses voulût être notre confrère ii. Il nous fera certainement bien de l'honneur à la première occasion . Multae sunt mansiones in domo patris mei iii, j'ai fait ce que j'ai pu pour mériter son amitié, et excepté le tort que j'ai peut être de vivre encore iv, je n'ai rien à me reprocher .
On prépare à Paris un nouveau code, un nouveau parlement v. Ne pourrait-on pas en même temps imaginer une nouvelle manière de payer ses dettes ? Il est bon de songer à tout .
Savez-vous qu'on établit un conseil supérieur à Lyon ? qu'il y a déjà des juges de nommés vi? On parle aussi de Poitiers et de Clermont en Auvergne vii.
Voilà tout ce que je sais ; mais vous en savez sans doute davantage à Dijon . Conservez-moi toujours un peu d'amitié, mon très cher président ; cela me fera finir plus gaiement . Si vous voyez M. Legouz viii, je vous prie de lui dire que je lui suis toujours très tendrement attaché .
V. »
ii Voir lettres du 10 décembre 1770 à d'Alembert : http://www.monsieurdevoltaire.com/ext/http://voltaireatho...
19 décembre aux d'Argental : http://www.monsieurdevoltaire.com/ext/http://voltaireatho...
et celle à Richelieu du 4 février 1771 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/02/03/j...
iv L'achat du comté de Tournay s’arrêtait à la mort de V* ; pour ses démêlés avec de Brosses, voir lettres précédentes et celles de 1761, et celle du 6 avril 1768 à Mme Denis : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/04/07/v...
v Le parlement de Paris a été dissous dans la nuit du 21 au 22 janvier et ses membres exilés suite à une nouvelle grève le 18 janvier (voir la mention de phases antérieures du conflit dans la lettre du 7 décembre 1770 à Mme d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2008/12/09/v... ) .
L'édit de Maupéou du 23 février 1771 supprime la vénalité des charges, les épices, décentralise la justice et restreint le ressort du parlement de Paris en créant des conseils supérieurs ; il simplifie aussi la procédure .
Voir : http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=17710...
vi Le 25 février, V* écrivait : « On me mande de Lyon que monsieur le chancelier a déjà nommé onze conseillers du Conseil Suprême qu'il veut établir à Lyon ... N'était-il pas horrible d'être obligé de s'aller ruiner en dernier ressort à cent lieues de chez soi, devant un tribunal qui n'entend rien au commerce, et qui ne sait pas comment on file la soie ? Monsieur le chancelier parait un homme d'esprit très éclairé et très ferme ... »
vii L’Édit du roi portant création de conseils supérieurs, du 23 février 1771, établissait des cours de justice à Arras, Blois, Châlons, Clermont-Ferrand, Lyon et Poitiers qui étaient jusqu'alors du ressort du parlement de Paris.
viii Conseiller au parlement de Dijon, que V* a prétendu pendant un certain temps en 1761 être l'auteur du Droit du seigneur. En 1766, il est devenu le beau-père du président de Brosses : http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9nigne_Le_Gouz_de_Sain...
12:24 | Lien permanent | Commentaires (0)
je ne croirais pas cette bêtise, si celles de mon pays ne m’y avaient préparé.
Il est parfois difficile de faire partie du "modèle" français, aujourd'hui comme hier !
En matière d'éducation, regardons du côté de l'étoile du nord .

« A Catherine II, impératrice de Russie
A Ferney, 27 Février.
Madame,
Votre Majesté Impériale daigne donc me faire juge de la magnanimité avec laquelle elle prend le parti du genre humain i. Ce juge est trop corrompu et trop persuadé qu’on ne peut répondre que des sottises tyranniques à votre excellent mémoire. Ne pouvoir jouir des droits de citoyen ii parce qu’on croit que le Saint-Père ne procède que du Père me paraît si fou et si sot, que je ne croirais pas cette bêtise, si celles de mon pays ne m’y avaient préparé. Je ne suis pas fait pour pénétrer dans vos secrets d'État ; mais je serais bien attrapé si Votre Majesté n’était pas d’accord avec le roi de Pologne iii ; il est philosophe, il est tolérant par principe ; j’imagine que vous vous entendez tous deux, comme larrons en foire, pour le bien du genre humain, et pour vous moquer des prêtres intolérants.
Un temps viendra, Madame, je le dis toujours, où toute la lumière nous viendra du Nord : Votre Majesté Impériale a beau dire, je vous fais étoile, et vous demeurerez étoile. Les ténèbres cimmériennes resteront en Espagne ; et à la fin même elles se dissiperont. Vous ne serez ni ognon, ni chatte, ni veau d’or, ni bœuf Apis ; vous ne serez point de ces dieux qu’on mange, vous êtes de ceux qui donnent à manger. Vous faites tout le bien que vous pouvez au-dedans et au dehors. Les sages feront votre apothéose de votre vivant ; mais vivez longtemps, Madame, cela vaut cent fois mieux que la divinité ; si vous voulez faire des miracles, tâchez seulement de rendre votre climat un peu plus chaud. A voir tout ce que Votre Majesté fait, je croirai que c’est pure malice à elle, si elle n’entreprend pas ce changement : j’y suis un peu intéressé ; car, dès que vous aurez mis la Russie au trentième degré, au lieu des environs du soixantième, je vous demanderai la permission d’y venir achever ma vie, mais, en quelque endroit que je végète, je vous admirerai malgré vous, et je serai avec le plus profond respect, Madame, de Votre Majesté Impériale, etc. »
i Dans son Manifeste sur les Dissensions de la Pologne, Catherine invoquait le « Devoir sacré de l’humanité ».
ii C’était ce que les catholiques polonais prétendaient imposer aux dissidents.
iii Stanislas Poniatowski, ancien amant de Catherine.
12:14 | Lien permanent | Commentaires (0)
j'avais la rage de prouver que j'avais été trompé . Je l'ai prouvé
J'avais la rage ...
http://www.deezer.com/listen-3139211

http://www.deezer.com/listen-3656053
« A Frédéric II de Prusse
Ce samedi [27 février 1751]
Sire,
Toutes choses mûrement considérées, j'ai fait une lourde faute d'avoir un procès contre un Juif i. Et j'en demande bien pardon à Votre Majesté, à votre philosophie et à votre bonté . J'étais piqué, j'avais la rage de prouver que j'avais été trompé . Je l'ai prouvé, et après avoir gagné ce malheureux procès, j'ai donné à ce maudit Hébreu plus que je ne lui avais offert d'abord, pour reprendre ses maudits diamants ii qui ne conviennent point à un homme de lettres . Tout cela n'empêche pas que je vous aie consacré ma vie . Faites de moi tout ce qu'il vous plaira . J'avais mandé à Son altesse Royale Mme la margrave de Bareith que frère Voltaire était en pénitence iii. Ayez pitié de frère Voltaire . Il n'attend que le moment de s'aller fourrer dans la cellule du Marquisat iv. Comptez , Sire, que frère Voltaire est un bon homme, qu'il n'est mal avec personne v, et surtout qu'il prend la liberté d'aimer Votre Majesté de tout son cœur . Et à qui montrerez-vous les fruits de votre beau génie si ce n'est à votre ancien admirateur ? Il n'a plus de talent mais il a du goût, il sent vivement, et votre imagination est faite pour son âme . Il est tout pétri de faiblesse; mais assurément sa plus grande est pour vous . Il n'est point intéressé comme on vous l'a dit et il ne cherche dans Votre Majesté que vous-même. Il est bien malade, mais vos bontés lui rendront peut-être la santé . En un mot sa vie est entre vos mains .
V.
J'apprends que Votre Majesté me permet de m'établir pour ce printemps au Marquisat . Je lui en rends les plus humbles grâces . Elle fait la consolation de ma vie . »
i Sur le procès avec le juif Hirschel, cf. lettre du 5 février à Cocceji : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/02/27/s...
et suivantes : pages 272 et suivantes : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800327/f277.image.r...
ii Il vient d'écrire au roi qu'il a offert à Hirschell « de reprendre pour deux mille écus les diamants qu'il m'a vendus trois mille » ; voir lettre MDCXCVI page 281 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800327/f286.image.r...
iii Voir lettre du 10 février à Darget : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/02/10/l...
iv Voir lettre à Darget de mi-février : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/02/14/c...
Il recevra la permission le lendemain (note du post-scriptum).
v Le 28, Frédéric lui écrit qu'il ne souhaite pas que de semblables querelles se renouvellent ; et que les talents de l'écrivain ne pourraient couvrir « les taches que cette conduite imprimerait à la longue à sa réputation. »
Lettre MDCCII page 285 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800327/f290.image.r...
05:10 | Lien permanent | Commentaires (0)
Ce travail a pu augmenter ma maladie, mais il valait mieux mourir que de ne pas se justifier
Note rédigée le 28/4/2011 . Eh ! oui !!
- Allo ! tonton ! pourquoi tu tousses ?
http://www.youtube.com/watch?v=BNOmZPUFU4Q
- J'me sens pas bien portant :
http://www.youtube.com/watch?v=dLAnSPY9hHI
et cette version de Jean Yanne, homme pour qui je garde une affection fidèle :
http://www.youtube.com/watch?v=-vAYzTEA8Zc&feature=re...

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
27è fév[rier] 1773
De profundis.
Avec le fièvre tierce, une toux convulsive, la goutte et la strangurie, je ne perdrai pas des moments précieux avec ce polisson de Valade i. Je les emploierai à dire à mon cher ange que je l'aimerai jusqu'au tombeau, dont je suis assez près .
Je lui envoie ma déclaration sur le procès de M. de Morangiès, et ma réponse à cet avocat Lacroix qui fait je ne sais quel Spectateur ii. Je suis devenu, par une singulière fatalité, partie dans cette affaire iii. Je me défends , et je crois me défendre en honnête homme et en homme modéré . Ce travail a pu augmenter ma maladie, mais il valait mieux mourir que de ne pas se justifier .
J'embrasse mes anges mort ou vif .
V. »
i Le libraire qui vend l'édition pirate des Lois de Minos ;
voir lettre du 30 janvier à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/01/30/j...
et du 1er février à Richelieu : page 147 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800416/f152.image.r...
ii Déclaration de M. de Voltaire sur le procès entre le comte de Morangiès et les Verron, (page 344 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800269/f349.image) publiée avec la Réponse à l'écrit d'un avocat (Falconet) intitulé Preuves démonstratives en fait de justice, (page 350 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800269/f355.image) 1773 .
Sur le procès Morangiès, voir lettre du 30 mai 1772 à Richelieu : page 36 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800416/f41.image.r=...
Jacques-Vincent Delacroix est bien rédacteur du Spectateur français, mais il n'est pas l'auteur des Preuves démonstratives auxquelles répond V*.Voir : http://cths.fr/an/prosopo.php?id=1495
iii V* écrit à Rochefort d'Ally le 3 mars : « C'est vous qui par amitié pour M; le marquis de Morangiès le lieutenant général son père, me pressâtes d'écrire en faveur de son fils . Un avocat nommé Lacroix ... a fait un libelle infâme ... » Page 167 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800416/f172.image.r
Les Preuves démonstratives que V* attribue à Delacroix sont une réponse aux Nouvelles probabilités en fait de justice de V*.
00:57 | Lien permanent | Commentaires (0)
26/02/2011
je ne perds pas plus le repos dans cette petite affaire que je méprise , qu'un juge ne le perd, quand il examine le procès d'un malfaiteur
Au hasard d'un furetage !
Mais qu'est-ce qui peut faire perdre le repos ? Je vous le donne en mille : l'AMOUR !
http://www.citations-amour.fr/lamour-fait-perdre-le-repos...
Je n'ai perdu qu'une des deux choses citées , sachant , pour vous guider , que je mange toujours d'un bon appétit .

Et celui-ci n'a perdu ni l'une ni l'autre !
« Au baron Albrecht von Haller
Aux Délices près de Genève
26 février 1759
Monsieur,
Vous serez encore importuné de moi, mais prenez-vous en à l'estime que j'ai pour vous .
Laissons imprimer des libelles en Hollande, c'est une denrée du pays, mais notre Suisse est et doit être le séjour de la tranquillité . Si le ministre Saurin vola des chevaux il y a soixante et onze ans, son fils secrétaire de M. le prince de Conti, et sa famille au nombre de onze têtes, ne doit pas aujourd'hui être couverte d'opprobre ; ni la physique ni la morale ne gagnent rien à l'écrit scandaleux du ministre Le Resche qui termine le libelle i.
Permettez-moi, Monsieur, d'observer qu'il y a quelque différence entre le soin de vous avertir que M. Grasset, garçon-libraire de Bousquet, et renvoyé de chez lui quoique présenté au feu pape ii, a volé ses maîtres iii à Genève, et la cruauté d'imprimer que le ministre Saurin vola dans le siècle passé ; Saurin ne volera personne .
Je sais que les misérables, qui ont imprimé le libelle à Lausanne, l'ont fait pour gagner quelque argent ; cela peut les excuser auprès d'un marchand, mais non auprès d'un philosophe .
Le libelle doit être, Monsieur, d'autant plus désagréable pour vous et pour moi qu'il y a une lettre ou Mémoire daté de Göttingen qu'on vous impute .
Le ministre Le Resche prouve que je suis déiste et athée, parce que j'ai pris le parti d'une famille affligée, il est vrai que sa preuve n'est pas excellente, mais elle n'en mérite pas moins d'être supprimée . J'ai été persuadé, Monsieur, qu'ayant été commissaire du Conseil pour policer ou encourager l'Académie de Lausanne vous étiez plus à portée que personne d'étouffer ce scandale, et qu'un mot de votre part à M. de Bonstetten pourrait suffire . J'ai pensé et je crois encore que l'amour de l'ordre et le plaisir de faire du bien en empêchant du mal vous engageront à cette démarche, dont je vous aurai en mon particulier d'autant plus d'obligation que le bien public y est attaché .
Croyez-moi, Monsieur, je ne perds pas plus le repos dans cette petite affaire que je méprise , qu'un juge ne le perd, quand il examine le procès d'un malfaiteur . Vous me dites que je suis riche iv; je le suis assez pour dépenser beaucoup d'argent à Lausanne quand j'y vais , il n'est en vérité ni décent ni convenable qu'on fasse dans Lausanne un libelle contre un étranger, qui n'était pas nuisible dans cette ville .
Daignez vous souvenir, Monsieur, de la satisfaction que vous demandâtes de la rapsodie de ce fou de La Mettrie v, ce n'était qu'une impertinence qui ne portait aucun coup, une saillie d'ivrogne, qui ne pouvait nuire à personne, pas même à son auteur, tant il était décrié et sans conséquence . Mais ici, Monsieur, ce sont des gens de sens rassis, des ministres, des gens de lettres qui se servent du prétexte de la religion pour colorer les injures les plus noires . Permettez-moi donc du moins d'agir lorsqu'on m'outrage d'une façon dangereuse, comme vous en avez usé, quand on vous offensa d'une façon qui n'était qu'extravagante . J'ai tout lieu de croire que des magistrats de Berne ayant eu la bonté de m'avertir de ce complot, le Conseil ayant ordonné que le libelle fût saisi, les Seigneurs curateurs ayant voulu que l'Académie en rendît compte, cet infâme ouvrage demeurera supprimé ; mais j'avoue , Monsieur, que j'aimerais mieux vous en avoir l'obligation qu'à personne ; on aime à être obligé de ceux dont on est l'admirateur, si dans l'enceinte des Alpes , que vous avez si bien chantées, il y a un homme sur la bonté duquel j'ai dû compter, c'est assurément l'illustre M. de Haller .
Voilà les sentiments de mon cœur avec lesquels je serai toute ma vie
Monsieur
votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire.
Il ne faut point affranchir les lettres pour Tournay, la poste s'est imaginé que c'était Tournay en Flandre. Il n'y a qu'à écrire Genève.»
i Réponse à la Réfutation que M. D. V.[oltaire] a faite d'un écrit anonyme qui se trouve dans le Journal helvétique d'octobre dernier, où Le Resche attaquait l'article « Saurin » du catalogue du Siècle de Louis XIV et feu Saurin .
Voir : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/02/07/t...
ii En écrivant à Haller le 24 mars, V* précisera : « Ne soyez point étonné que Grasset ait eu une médaille de ce bon pape Benoit . Il lui a fait accroire qu'il imprimerait à Lausanne les énormes et inlisibles volumes de Sa Sainteté. »
iii « ses maîtres » = les Cramer, qui ont fourni un certificat ( à la demande pressante de V*) ;
voir lettres à Cramer et à Bertrand vers le 10 février : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/02/13/s...
iv Haller se permit de répondre à V* le 17 février : « Quoi ! J'admirerai un homme riche, indépendant, ... applaudi ... » ;
voir lettre MMDCCLXXXI page 217 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80034x/f222.image.r...
Albrecht von Haller :http://en.wikipedia.org/wiki/Albrecht_von_Haller
v Voir lettre du 5 septembre 1752 à Frédéric : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/09/05/v...
19:44 | Lien permanent | Commentaires (0)
Je ne sais pas ce qui est arrivé à notre nation, qui donnait autrefois de grands exemples en tout
Cette note datée du 26 février a été en fait mise en ligne le 13 mars . Son titre confirmé par l'actualité à cette date, l'était aussi le 26 février .
Je l'ai écrit en écoutant d'une oreille (oui, une seule suffit pour certaines choses) à la limite de la distraction M. Coppé/Copain-de-qui-vous savez, qui brasse beaucoup de vent pour défendre son beau parti de l'Union des Mauvais Perdants .
Sachez qu'à cette heure-ci, je n'ai pas poursuivi l'écoute de ce débat, qui selon la vedette citée, est le principal sujet de préoccupation des Français .
Pas un mot sur tous ceux qui dès le 15 mars vont se retrouver sur le pavé, le droit à l'expulsion arrivant à échéance . Que n'avons-nous une loi d'expulsion pour périodiquement, annuellement, éliminer des politiciens sans intérêt !
« A Catherine II ,impératrice de Russie
26è février 1769,à Ferney i
Cette belle et noire pelisse
Est celle que perdit le pauvre Moustapha,
Quand notre brave impératrice
De ses musulmans triompha ;
Et ce beau portrait que voilà,
C’est celui de la bienfaitrice
Du genre humain qu’elle éclaira.
Voilà ce que j’ai dit, Madame, en voyant le cafetan dont votre majesté impériale m’a honoré, par les mains de M. le prince Kouslowsky, capigi bachi de vos janissaires, et surtout cette boite tournée de vos belles et augustes mains, et ornée de votre portrait ii.
Qui le voit et qui le touche
Ne peut borner ses sens à le considérer ;
Il ose y porter une bouche
Qu’il n’ouvre désormais que pour vous admirer.
Mais quand on a su que la boite était l’ouvrage de vos propres mains, ceux qui étaient dans ma chambre ont dit avec moi :
Ces mains, que le ciel a formées
Pour lancer les traits des Amours,
Ont préparé déjà ces flèches enflammées,
Ces tonnerres d’airain dont vos fières armées
Au monarque sarmate iii assurent des secours ;
Et la Gloire a crié, de la tour byzantine,
Aux peuples enchantés que votre nom soumet :
Victoire à Catherine !
Nazarde à Mahomet !
Qu’est devenu le temps où l’empereur d’Allemagne aurait, dans les mêmes circonstances, envoyé des armées à Belgrade, et où les Vénitiens auraient couvert de vaisseaux les mers du Péloponnèse ? Eh bien ! Madame, vous triompherez seule. Montrez-vous seulement à votre armée vers Kiovie, ou plus loin, et je vous réponds qu’il n’y a pas un de vos soldats qui ne soit un héros invincible. Que Moustapha se montre aux siens, il n’en fera que de gros cochons comme lui.
Quelle fierté imbécile dans cette tête coiffée d’un turban à aigrette ! Tous les rois de l’Europe ne devraient-ils pas venger le droit des gens, que la Porte ottomane viole tous les jours avec un orgueil si grossier iv ?
Ce n’est pas assez de faire une guerre heureuse contre ces barbares, pour la terminer par une paix telle quelle ; ce n’est pas assez de les humilier, il faudrait les détruire v. Un homme à idées neuves vi me disait il y a quelques jours qu'on pourrait aisément dans les vastes plaines où vos troupes vont marcher se servir avec succès des anciens chariots de guerre en les rectifiant . Il imaginait des chars à deux timons bordés à leur extrémité d'un large chanfrein qui couvrirait le poitrail des chevaux . Chaque char très léger serait conduit par deux fusiliers postés derrière le char sur une soupente . Ces chars précéderaient la cavalerie . Ce spectacle étonnerait les Turcs, et tout ce qui étonne subjugue . Ce qui ne vaudrait rien dans un pays entrecoupé ou montagneux pourrait être merveilleux en plaine, au moins pour une campagne . L'essai coûterait fort peu de chose . Il pourrait beaucoup servir sans nuire . Voila ce que me disait mon songe-creux . Et je le répète à l'héroïne de notre siècle . Elle en jugera d'un coup d'œil . Elle pourra en rire, mais elle pardonnera au zèle .
Pendant qu'elle se prépare contre le Turc elle forme un corps de loi . Je lis votre Instruction vii et je n'interromps ma lecture que pour achever ma lettre . Madame, Numa et Minos auraient signé viii votre ouvrage, et n'auraient pas été peut-être capable de le faire . Cela est net, précis, équitable, ferme, et humain. Soyez sûre que personne n’aura dans la postérité un plus grand nom que vous . Mais, au nom de Dieu, battez les Turcs, malgré le nonce du pape en Pologne, qui est si bien avec eux ix.
De tous les préjugés destructrice brillante,
Qui du vrai dans tout genre embrassez le parti,
Soyez à la fois triomphante
Et du saint-Père et du mufti.
Eh ! Madame, quelle leçon Votre Majesté Impériale donne à nos petits-maîtres français, à nos sages maîtres de Sorbonne, à nos Esculapes des écoles de médecine x! Vous vous êtes fait inoculer, avec moins d’appareil qu’une religieuse ne prend un lavement. Le prince impérial a suivi votre exemple. M. le comte Orlof va à la chasse dans la neige, après s’être fait donner la petite-vérole : voilà comme Scipion en aurait usé, si cette maladie, venue d’Arabie, avait existé de son temps.
Pour nous autres, nous avons été sur le point de ne pouvoir être inoculés que par arrêt du parlement. Je ne sais pas ce qui est arrivé à notre nation, qui donnait autrefois de grands exemples en tout ; mais nous sommes bien barbares en certains cas, et bien pusillanimes dans d’autres.
Madame, je suis un vieux malade de soixante et quinze ans. Je radote peut-être, mais je vous dis au moins ce que je pense ; et cela est assez rare quand on parle à des personnes de votre espèce. La majesté impériale disparaît sur mon papier devant la personne. Mon enthousiasme l’emporte sur mon profond respect. Je révère la législatrice, la guerrière, la philosophe . Je prends la liberté de mettre dans ce paquet des niaiseries indignes d'elle . J'ai ramassé sur-le-champ ce que j'ai pu . S'il paraît quelque chose qui puisse l'amuser, comment pourrai-je l'envoyer ? Est-ce par la poste ? Mais je serai mort d'étisie xi avant d'avoir reçu vos ordres . Battez les Turcs , et je meurs content xii.
Vous n'avez que faire, Madame, des formules ordinaires des lettres . Votre Majesté Impériale est de toute façon trop au dessus du profond respect du vieil ermite .
P.-S. : Ce vieux habitant des Alpes qui osa se présenter l'année passée à Votre Majesté Impériale avec son hommage au cou, était en porcelaine . On ne l'émaille point, parce que l'émail cause des reflets qui empêchent de discerner les figures . C'est un art assez agréable et que Votre majesté peut aisément introduire dans les manufactures, avec tous les autres arts qu'elle fait naître . Mais le premier des arts est d'apprendre à vivre à Moustapha .»
i Ce texte est celui de la minute autographe de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris ; y compris la page et demie (jusqu'à « pardonnera au zèle ») barrée sur le manuscrit ; et compte tenu des corrections de V* . Nous avons ici le texte non corrigé pour le passage : « pendant qu'elle se prépare ... auraient signé », la correction étant destinée à compenser l'absence de la page et demie barrée qui figure ici . Pour la formule et le post scriptum qui figuraient certainement sur la dernière page qui manque dans cette minute, ici est mis le texte du manuscrit conservé à Moscou .
ii Le 15 mars, dans La Correspondance littéraire, on lit que fin février, le prince Kouslowski a apporté à V* de la part de l'impératrice , « une boite ronde d'ivoire à gorge d'or, artistement travaillée et tournée de la propre main de l'impératrice ... enrichie du portrait de Sa majesté ... entouré de superbes diamants » et « une pelisse magnifique », « accompagnés d'une traduction française du Code de Catherine II, d'un journal manuscrit de l'inoculation de cette auguste souveraine, et d'une lettre ... » ; le journaliste ajoute : « on prétend que cette ambassade impériale a rajeuni le patriarche de dix ans ... M. Huber ... a envoyé à l'impératrice le tableau de la réception de l'ambassade impériale ... »
iii Au roi de Pologne .
iv Choiseul, au contraire, inquiet de l'intervention armée de Catherine en Pologne, avait poussé le sultan à déclarer la guerre à la Russie en octobre 1768. Ayant arraché du résident russe l’aveu que, malgré des promesses réitérées, l’impératrice n’avait pas encore donné à ses troupes l’ordre d’évacuer la Pologne, le sultan l’avait fait enfermer aux Sept-Tours et avait déclaré qu’il allait entrer en campagne avec cinq cent mille hommes .
v V* a atténué le terme par la suite, remanié lors de la publication . La guerre dura jusqu'en 1774 et les Turcs furent battus .
vi V* avait envoyé à l’impératrice, dans cette même lettre, un mémoire d’un officier français, Florian, futur époux de sa nièce Marie-Elisabeth,, qui proposait de renouveler dans la guerre des Turcs l’usage des chars de guerre, absolument abandonné par les anciens depuis l’époque de la guerre Médique . V* avait proposé ce char à la France lors de la Guerre de Sept ans, on avait fait une maquette au ministère de la Guerre, mais sans suite .
Voir lettre à Mme de Fontaine du 3 avril 1757 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/04/03/j...
vii L'Instruction de Sa Majesté Impériale Catherine II pour la commission chargée de dresser le projet d'un nouveau code de lois.
Voir page 6 : http://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pd...
viii Le passage après correction : « Madame, quoi ! Pendant que votre majesté impériale se prépare à battre le grand-turc, elle forme un corps de lois chrétiennes. Je lis l’Instruction préliminaire qu’elle a eu la bonté de m’envoyer. Lycurgue et Solon auraient signé votre ouvrage, et n’auraient pas été capables de le faire. Cela est net, précis, équitable, ferme, et humain. Les législateurs ont la première place dans le temple de la gloire, les conquérants ne viennent qu’après. »
ix Voir Essai sur les dissensions des Églises de Pologne : « Les plus ardents catholiques (polonais) ayant le nonce du pape à leur tête, implorèrent l'Église des Turcs contre la grecque et la protestante », à savoir contre les Dissidents polonais et les Russes qui les soutenaient . Le nonce du pape en Pologne pensait qu'une guerre des Turcs contre la Russie obligerait Catherine à retirer ses troupes de Pologne, et aiderait ainsi les Confédérés catholiques polonais .
xAutre version : « à notre ridicule Sorbonne, à nos charlatans disputeurs dans les écoles de médecine ! »
xi De phtisie = tuberculose .
xii Le texte de « je révère » à « content » est barré dans le manuscrit.
18:19 | Lien permanent | Commentaires (0)

