20/06/2019
ces sentiments étranglés, tronqués, mutilés, que le public, lassé de tout, semble exiger aujourd’hui, ce goût me paraît welche
... Que dirais-tu mon ami Voltaire si tu voyais ce qu'on passe à la télé ?

« A Charles Augustin Ferriol, comte d'Argental
et à
Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
21 Mai 1764 aux Délices
Que le nom d’anges vous convient bien, et que vous êtes un couple adorable ! Que les libraires sont Welches, et qu’il y a encore de Welches dans le monde ! Tout ira bien, mes divins anges, grâce à vos bontés. Vous avez raison, dans votre lettre du 14 de mai, d’un bout à l’autre. Je conçois bien qu’il y a quelques Welches affligés, mais il faut aussi vous dire qu’il y avait une page qui raccommodait tout, que cette page ayant été envoyée à l’imprimerie un jour trop tard n’a point été imprimée ; que cet inconvénient m’est arrivé très souvent, et que c’est ce qui redoublait ma colère de Ragotin 1 contre les libraires.
J’ai eu une longue conversation avec mademoiselle Catherine Vadé, qui s’est avisée de faire imprimer les fadaises de sa famille. Elle a retrouvé dans ses papiers ce petit chiffon que je vous présente pour consoler les Welches 2.
J’ai eu l’honneur aussi de parler aux roués. Il est très vrai qu’il ne faut pas dire si souvent à Auguste qu’il est un poltron ; mais quand on veut corriger un vers, vous savez que souvent il en faut réformer une douzaine. Voyez si vous êtes contents du petit changement. En voilà quelques-uns depuis la dernière édition ; vous pourriez, pour vous épargner la peine de coudre tous ces lambeaux, me renvoyer la pièce, et je mettrais tout en ordre.
Je corrige tant que je peux avant la représentation, afin de n’avoir plus rien à corriger après.
A l’égard des coupures, et de ces extraits de tragédie, et de ces sentiments étranglés, tronqués, mutilés, que le public, lassé de tout, semble exiger aujourd’hui, ce goût me paraît welche. C’est ainsi que dans Mérope on a mutilé, au 5ème acte, la scène du récit, en le faisant faire par un homme, ce qui est doublement welche. Il fallait laisser la chose comme elle était ; il fallait que Mlle Dubois fît le récit, qui ne convient qu’à une femme, et qui est ridicule dans la bouche d’un homme. Ces irrégularités serraient le cœur du pauvre Antoine Vadé.
Serez-vous assez adorables pour dire à M. le premier président de Dijon combien nous lui sommes redevables, maman et moi, combien nous lui sommes attachés ? Le ciel se déclare en notre faveur ; car ce M. Le Bault , qui préside actuellement le parlement de Bourgogne, est celui qui nous fournit de bon vin 3, et il n’en fournit point aux curés.
No[ta] – Ce n’est point un ex-jésuite qui a fait les Roués, c’est un jeune novice qui demanda son congé dès qu’il sut la banqueroute du Père Lavalette 4, et qu’il apprit que nos seigneurs du parlement avaient un malin vouloir 5 contre saint Ignace de Loyola. Le public, sans doute, protégera ce pauvre diable ; mais le bon de l’affaire, c’est qu’elle amusera mes anges ; je crois déjà les voir rire sous cape à la première représentation.
Je ne pourrai me dispenser de mettre incessamment M. de Chauvelin de la confidence. Comme c’est une affaire d’État ; il sera fidèle. S’il était à Paris, il serait un de vos meilleurs conjurés ; mais vous n’avez besoin de personne. Je viens de relire la pièce ; elle n’est pas fort attendrissante. Les Welches ne sont pas romains ; cependant il y a je ne sais quel intérêt d’horreur et de tragique qui peut occuper pendant cinq actes.
Je mets le tout sous votre protection. Respect et tendresse.
V. »
1C'est-à-dire une colère vaine , par allusion au personnage de Scarron dans le Roman comique ; voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Roman_comique
2 Le Supplément du discours aux Welches, en manuscrit ; toutes les allusions aux Vadé n'ont aucune réalité ; elles ne s'expliquent que par l'artifice de présentation des Contes de Guillaume Vadé .
3 Il est propriétaire du climat de Corton .
4 Sur la banqueroute du jésuite La Valette, dans laquelle est aussi impliqué le frère Sacy, voir lettre du 25 novembre 1759 à Chennevières : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/12/03/j-ai-ete-effraye-de-la-liste-des-impots-apparemment-qu-on-de-5502991.html
5 Intention maligne, intention d enuire .
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19/06/2019
moins de nouvelles, moins de sottises
... C'est bien vrai ça !
Par contre aucune nouvelle de Mam'zelle Wagnière est angoissant . Comment allez-vous ? Ou êtes-vous ? que faites-vous ?
Rose de Noël = délivrez- moi de mon angoisse !

Perce-neige = espoir !
« A Etienne-Noël Damilaville
19è mai 1764 aux Délices 1
Je vous remercie bien, mon cher frère, de votre lettre du 11 de mai. Je me souviens que Catherine Vadé pensait comme vous, et disait à Antoine Vadé, frère de Guillaume , mon cousin, pourquoi faites-vous tant de reproches à ces pauvres Welches 2 ? Eh ! ne voyez-vous pas, ma cousine, répondit-il, que ces reproches ne s’adressent qu’aux pédants qui ont voulu mettre sur la tête des Welches un joug ridicule ? Les uns ont envoyé l’argent des Welches à Rome, les autres ont donné des arrêts contre l’émétique et le quinquina ; d’autres ont fait brûler des sorciers, d’autres ont fait brûler des hérétiques et quelquefois des philosophes. J’aime fort les Welches, ma cousine ; mais vous savez que quelquefois ils ont été assez mal conduits. J’aime d’ailleurs à les piquer d’honneur et à gronder ma maîtresse.
Voilà ce que disait ce pauvre Antoine, dont Dieu veuille avoir l’âme ! et il ajoutait que tant que les Welches appelleraient un angiportus, cul-de-sac 3, il ne leur pardonnerait jamais.
J'enverrai demain la partie de votre lettre qui regarde la personne intéressée ; je suis bien aise qu'elle voie combien elle a tort . Je vous demanderai la permission de ne point envoyer la lettre à cachet volant, parce que venant de ma part elle paraîtrait mendiée ; et ce que vous me mandez étant beaucoup plus fort, fera un bien meilleur effet . Cette tracasserie était des plus étranges . Je ne puis assez, encore une fois, vous remercier de l'avoir finie .
Je vous demande en grâce d’écrire en droiture à frère Cramer pour avoir vos exemplaires de Pierre qui doivent être en route . Il y en a un qu'il faudra donner à M. Héron en cas qu'il n'en reçoive pas un de la part de frère Cramer en droiture . Je ne crois pas qu'à présent il en reste un seul à Genève, et moi-même je n'en ai qu'un seul exemplaire imparfait , sans figures, et sans la liste des souscripteurs . Je crois que les Cramer font une nouvelle édition qui paraîtra bientôt .
A l’égard du dessein où sont les libraires de Paris d’imprimer les Remarques à part, ce dessein ne pourrait être exécuté que longtemps après que M. Pierre Corneille, le petit-neveu, se serait défait de sa pacotille ; et si je ne puis empêcher cette édition, il faut mieux qu’elle soit bien faite et correcte qu’autrement. Ainsi, quand vous verrez mes anges, je vous prie d’examiner avec eux s’il n’est pas convenable de faire dire aux libraires de ma part, que je les aiderai de tout mon cœur dans leur projet ; cette espérance qu’ils auront les empêchera de se hâter, et ils pourront faire un petit présent à M. Pierre : voilà qu’elle est mon idée.
Dans ma dernière lettre, partie le 17, il y en avait une pour Briasson, qui ne regarde en aucune manière l’édition de Corneille. Je lui demande seulement la Démonstration évangélique de Huet 4, dont j’ai besoin. Je sais que cette Démonstration n’est pas géométrique 5; mais on se sert quelquefois en français du mot de démonstrations pour signifier fausses apparences.
Pardon mon cher frère de tout ce verbiage . Je suis bien aise qu'il n'y ait point de nouvelles de Paris . Je dis toujours comme dans L’Écossaise, moins de nouvelles, moins de sottises . Je vous embrasse bien tendrement .
Écrasez l'infâme .
Je dois des réponses à frère Grimm et à frère Thieriot ; mais je n'ai pas un moment à moi . »
1 L'édition de Kehl est amputée de près de la moitié et mêlée à un fragment de la lettre du 21 mai 1764 ; voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/2014/07/correspondance-annee-1764-partie-17.html
2 Voir Discours aux Welches .
3 Voir : https://en.wiktionary.org/wiki/angiportus et : https://mediterranees.net/civilisation/Rich/Articles/Rues/Angiportus.html
4 Demonstratio evangelica, 1679, de Pierre-Daniel Huet ; voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Daniel_Huet
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18/06/2019
C'est l'attrait du plaisir qui doit nous conduire en tout
.. Et non la peur du châtiment /gendarme !
Plaisir des yeux . A voir , à revoir
« A Claude-germain Le Clerc de Montmercy
16 mai 1764 aux Délices
Il y a des traits charmants, monsieur, dans tous les ouvrages que vous faites, des vers heureux et pleins de génie 1. Souffrez seulement que je vous dise qu'il ne faut pas prodiguer l'or et les diamants . Quand vous voudrez vous amuser à faire des vers, gardez-vous de trop d'abondance . Vous savez mieux que moi que quatre bons vers valent mieux que quatre cents médiocres . Quand vous en ferez peu, vous les ferez tous excellents. Vous sentez qu'il faut que je vous estime beaucoup pour oser vous parler ainsi .
Si vous n'avez rien à faire, et que vous vouliez quelquefois m'écrire des nouvelles de littérature, ou même des nouvelles publiques à vos heures de loisir, vous me ferez beaucoup de plaisir, mais surtout ne vous gênez pas ; on ne doit faire ni vers ni prose, ni même écrire un billet que quand on se sent en verve . C'est l'attrait du plaisir qui doit nous conduire en tout ; malheur à celui qui écrit parce qu'il croit devoir écrire ! Vous êtes philosophe, et par conséquent un être très libre . Ma philosophie est la très humble servante de la vôtre 2 et l'amitié que vous m'avez inspirée me fait espérer que vous en aurez un peu pour moi . Que cette amitié commence par bannir les cérémonies .
V. »
1 Voir lettre du 7 mai 1764 à Damilaville : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2019/06/07/nous-manquons-d-hommes-presque-en-tous-les-genres-si-nous-n-avons-point-de.html
2 Allusion issue du Médecin malgré lui, II, 4, de Molière .
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17/06/2019
on dit que pour consoler les Welches de tous leurs malheurs, on leur a donné une comédie fort bonne qui a un très grand succès ; mais j'aimerais encore mieux quelque bon livre de philosophie qui écrasât pour jamais le fanatisme
... A mes yeux , grand guignol ! En ce jour, première épreuve du BAC : philosophie ! Enorme comédie mettant en scène des lycéens sous la direction d'enseignants de toute façon irresponsables . Que deviendrons ces ados attardés qui ont plus d'exemples de gréves et manifestations que de travail constructif ?
https://etudiant.lefigaro.fr/article/bac-2019-decouvrez-t...
Pour preuve ? https://www.lepoint.fr/education/bac-les-plus-belles-perl...

« A Etienne-Noël Damilaville
16è mai 1764 aux Délices 1
Mon cher frère, on dit que pour consoler les Welches de tous leurs malheurs, on leur a donné une comédie fort bonne qui a un très grand succès 2; mais j'aimerais encore mieux quelque bon livre de philosophie qui écrasât pour jamais le fanatisme, et qui rendît les lettres respectables . Je mets toutes mes espérances dans l'Encyclopédie .
Avez-vous reçu, mon cher frère, le second ballot que M. Gabriel Cramer vous avait destiné ? J'ai toujours sur le cœur la tracasserie qu'on m'a voulu faire avec lui . N'est-il pas bien singulier qu'un homme s'avise d’écrire de Paris à Genève , que je jette feu et flammes contre les Cramer, que je parle d'eux dans toutes mes lettres avec dureté et avec mépris ; que je veux faire saisir leur livre par les ordres de M. de Sartines ! Et pourquoi s'il vous plait tout ce fracas ? Parce que je n'ai pas voulu que mon nom figurât avec la famille Vadé , et que je me suis cru indigne de cet honneur . Quand j'ai vu mon nom j'ai dit que je ne voulait pas qu'il parût . Quand on l'a ôté j'ai été content , et voilà tout . Vous me feriez grand plaisir d'écrire à Gabriel qu'on l'a très mal informé ; que celui qui lui a mandé ces sottises n'est qu'un semeur de zizanie . Les Cramer m'ont assurément quelque obligation ; et celui qui voudrait leur persuader d'être ingrats ferait une action bien condamnable . Je crois avoir contribué un peu à leur fortune, je ne m'en repens point ; ils sont mes frères, ils sont philosophes, et les philosophes doivent être reconnaissants . C'est vous qui êtes le véritable frère , c'est avec vous que je voudrais célébrer les mystères sacrés de la raison, c'est dans votre sein que je dépose ma douleur de la dispersion des fidèles .
Adieu, soyons toujours unis en Platon, Cicéron, Marc-Antoine, Epictète, Julien Bayle, Shaffsterbury, Bolingbroke, etc . Etc.
Ecr l'inf. »
1 Voir lettre du 7 mai 1764 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2019/06/07/nous-manquons-d-hommes-presque-en-tous-les-genres-si-nous-n-avons-point-de.html
et du 21 mai 1764 au même .
2 La Jeune Indienne, de Chamfort ; voir lettre de mars 1764 à Chamfort : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2019/04/19/notre-nation-n-a-de-gout-que-par-accident-6145031.html
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16/06/2019
Puissent tous vos confrères et tous les juges vous ressembler
... 
« A Jean-Baptiste-Jacques Élie de Beaumont 1
[mai 1764]
Un homme de la famille Vadé doit depuis longtemps une lettre au Cicéron qui prend toujours en main la cause des malheureux et de l'humanité . Mais ce Vadé a été bien malade . Il profite monsieur d'un petit rayon de santé pour vous dire combien il estime votre manière de penser et d'écrire, et combien il respecte votre personne . Je ne vous appelle pas Cicéron sans de très bonnes raisons . Puissent tous vos confrères et tous les juges vous ressembler . Il n'y aurait plus de Welches . Daignez mettre je vous prie au rang de vos amis votre très humble et très obéissant serviteur .
V. »
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15/06/2019
Tout ce qui est contre la vraisemblance doit au moins inspirer des doutes, mais l'impossible ne doit jamais être écrit
... Ni même dit ?

« A la « Gazette littéraire de l'Europe » 1
[mai 1764]
Vous avez dit, messieurs, en rendant compte de l'ouvrage de M. Hooke 2, que l'histoire romaine est encore à faire parmi nous, et rien n'est plus vrai . Il était pardonnable aux historiens romains d'illustrer les premiers temps de la république par des fables qu'il n'est plus permis de transcrire que de les réfuter . Tout ce qui est contre la vraisemblance doit au moins inspirer des doutes, mais l'impossible ne doit jamais être écrit .
On commence par nous dire que Romulus ayant rassemblé trois mille trois cents bandits , bâtit le bourg de Rome de mille pas en carré : or mille pas en carré suffiraient à peine pour deux métairies ; comment trois mille trois cents hommes auraient-ils pu habiter ce bourg ?
Quels étaient les prétendus rois de ce ramas de quelques brigands ? n'étaient-ils pas visiblement des chefs de voleurs qui partageaient un gouvernement tumultueux avec une petite horde féroce et indisciplinée ?
Ne doit-on pas, quand on compile l'histoire ancienne, faire sentir l'énorme différence de ces capitaines de bandits avec de véritables rois d'une nation puissante ?
Il est avéré par l'aveu des écrivains romains que pendant près de quatre cents ans l’État romain n'eut pas plus de dix lieues en longueur et autant en largeur . L’État de Gênes est beaucoup plus considérable aujourd'hui que la république romaine ne l'était alors .
Ce ne fut que vers l'an 360 que Véies fut prise après une espèce de siège ou de blocus qui avait duré dix années . Véies était auprès de l'endroit où est aujourd'hui Civita-Vecchia 3, à cinq ou six lieues de Rome ; et le terrain autour de Rome, capitale de l'Europe, a toujours été si stérile que le peuple voulut quitter sa patrie pour aller s’établir à Véies .
Aucune de ses guerres, jusqu'à celle de Pyrrhus, ne mériterait de place dans l’histoire si elles n’avaient été le prélude de ses grandes conquêtes . Tous ces évènements jusqu'aux temps de Pyrrhus sont pour la plupart si petits et si obscurs qu'il fallut les relever par des prodiges incroyables ou par des faits destitués de vraisemblance, depuis l'aventure de la louve qui nourrit Romulus et Rémus, et depuis celles de Lucrèce, de Clélie, de Currius, jusqu'à la prétendue lettre du médecin de Pyrrhus qui proposa, dit-on, aux Romains d'empoisonner son maître, moyennant une récompense proportionnée à ce service . Quelle récompense pouvaient lui donner les Romains qui n'avaient alors ni or, ni argent ; et comment soupçonne-t-on un médecin grec d'être assez imbécile pour écrire une telle lettre ?
Tous nos compilateurs recueillent ces contes sans le moindre examen ; tous sont copistes, aucun n'est philosophe . On les voit tous honorer du nom de vertueux des hommes qui au fond n'ont jamais été que des brigands courageux ; ils nous répètent que la vertu romaine fut enfin corrompue par les richesses et par le luxe, comme s'il y avait de la vertu à piller les nations, et comme s'il n'y avait de vice qu'à jouir de ce qu'on a volé . Si on a voulu faire un traité de morale au lieu d'une histoire, on a dû inspirer encore plus d'horreur pour les déprédations des Romains que pour l'usage qu'ils firent des trésors ravis à tant de nations qu'ils dépouillèrent l'une après l'autre .
Nos historiens modernes de ces temps reculés auraient dû discerner au moins les temps dont ils parlent ; il ne faut pas traiter le combat peu vraisemblable des Horaces et des Curiaces, l’aventure romanesque de Lucrèce, celle de Clélie, celle de Currius, comme les batailles de Pharsale et d'Actium . Il est essentiel de distinguer le siècle de Cicéron de ceux où les Romains ne savaient ni lire, ni écrire et ne comptaient les années que par des clous fichés dans le Capitole . En un mot, toutes les histoires romaines que nous avons dans les langues modernes n'ont point encore satisfait les lecteurs .
Personne n'a encore recherché avec succès ce qu'était un peuple attaché scrupuleusement aux superstitions et qui ne sut jamais régler le temps de ses fêtes, qui ne sut même pendant près de cinq cents ans ce qu’était qu'un cadran au soleil ; un peuple dont le Sénat se piqua quelquefois d'humanité , et dont ce même Sénat immola aux dieux deux Grecs et deux Gauloises pour expier la galanterie d'une de ses vestales ; un peuple toujours exposé aux blessures et qui n'eut au bout de cinq siècles qu'un seul médecin, qui était à la fois chirurgien et apothicaire .
Le seul art de ce peuple fut la guerre pendant six cent années ; et comme il était toujours armé, il vainquit tour à tour les nations qui n’étaient pas continuellement sous les armes .
L'auteur du petit volume sur la grandeur et la décadence des Romains 4 nous en apprend plus que les énormes livres des historiens modernes ; il eût seul été digne de faire cette histoire s'il eût pu résister surtout à l'esprit de système et au plaisir de donner souvent des pensées ingénieuses pour des raisons .
Un des défauts qui rendent la lecture des nouvelles histoires romaines peu supportable, c'est que les auteurs veulent entrer dans les détails comme Tite-Live . Ils ne songent pas que Tite-Live écrivait pour sa nation à qui ces détails étaient précieux . C'est bien mal connaître les hommes d'imaginer que les Français s’intéresseront aux marches et aux contremarches d'un consul qui fait la guerre aux Samnites et aux Volsques, comme nous nous intéressons à la bataille d'Ivry et au passage du Rhin à la nage .
Toute histoire ancienne doit être écrite différemment de la nôtre, et c'est à ces convenances que les auteurs des histoires anciennes ont manqué . Ils répètent et ils allongent des harangues qui ne furent jamais prononcées, plus soigneux de faire parade d'une éloquence déplacée que de discuter des vérités utiles . Les exagérations souvent puériles, les fausses évaluations des monnaies de l'Antiquité et de la richesse des États, induisent en erreur les ignorants et font peine aux hommes instruits . On imprime de nos jours qu'Archimède lançait des traits à quelque distance que ce fût , qu'il élevait une galère du milieu de l'eau et la transportait sur le rivage en remuant le bout du doigt, qu'il en coûtait six cent mille écus pour nettoyer les égouts de Rome, etc.
Les histoires plus anciennes sont encore écrites avec moins d'attention . La saine critique y est plus négligée ; le merveilleux, l'incroyable, y domine ; il semble qu'on ait écrit pour des enfants plus que pour des hommes ; le siècle éclairé où nous vivons exige dans les auteurs une raison plus cultivée . »
2 Compte-rendu de l'ouvrage de Nathaniel Hooke : The Roman history from the building of Rome to the ruin of the commonwealth, 1757-1771, dans la Gazette littéraire de l'Europe du 28 mars 1764 . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nathaniel_Hooke
3 V* commet ici un légère erreur ; le site actuellement abandonné de Véies est environ à 15 km au nord-ouest de Rome, tandis que Civita-Vecchia est à une cinquantaine de kilomètres, sur l’emplacement de l'ancienne Centum Cellae . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9ies
4Montesquieu, bien entendu . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Consid%C3%A9rations_sur_les_causes_de_la_grandeur_des_Romains_et_de_leur_d%C3%A9cadence
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14/06/2019
Ils me paraissent un peu fous, ces messieurs de Paris
...
Fluctuat et mergitur
« A Gabriel Cramer
[mai 1764]
Ils me paraissent un peu fous, ces messieurs de Paris ; il faut les laisser faire et aller son train vous dis-je .
L'aventure de Malapert est un peu folle aussi ; les esprits me paraissent échauffés de part et d'autre, et je tiens que Perrin Dandin avait grande raison d'attendre pour accommoder les gens que leur colère fût passée 1. Je ne vois rien encore de bien décidé sur la maladie de Mme de Florian qui est bien plus intéressante qu’une querelle d'ivrognes .
Votre premier garçon attend pour se consoler, l'apostrophe et la feuille entière . Ce petit morceau doit être bien agréable à l'université . Il vous envoie le tome de Corneille qui est probablement celui que M. de Tournes demande . »
1 Dans Les Plaideurs de Racine .
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