20/01/2024
Qui n’a jamais rien écrit contre ce qu’il doit respecter n’a point de rétractation à faire
... Entendez-vous, comprenez-vous ô ministres de tout poil ?
« A Gay de Noblac
30 mai 1768 1
Vous écrivez, monsieur, à M. de Voltaire, par votre lettre du 19 mai, que vous avez fait un petit ouvrage sur sa rétractation, et que vous le dédiez au chapitre de Saint-André. Il est trop malade pour avoir l’honneur de vous répondre. Je suis obligé de vous dire qu’il respecte fort le chapitre de Saint-André ; mais nous ne savons ici ce que c’est que cette rétractation prétendue. Les gazettes des pays étrangers sont souvent trompées par les nouvellistes de Paris, et trompent le public à leur tour : elles deviennent quelquefois les échos de la calomnie . Elles immolent les particuliers au public. M. de Voltaire, en s’acquittant le jour de Pâques, dans sa paroisse, d’un devoir auquel personne ne manque dans ce diocèse, entouré de protestants, avertit les assistants du danger de la reine, et fit prier Dieu pour elle. Il donna aussi quelques ordres qui regardaient la police. C’est sur cela, monsieur, que quelques plaisants de Paris ont écrit qu’il avait fait un sermon. Qui n’a jamais rien écrit contre ce qu’il doit respecter n’a point de rétractation à faire. Il sait, monsieur, que jeunes gens 2 inconsidérés mettent tous les jours sous son nom des brochures qu’il ne lit point. Son âge d'environ soixante-quinze ans devrait le mettre à l’abri de ces imposteurs. Occupé dans la plus profonde retraite du soin de soulager ses vassaux et de défricher des campagnes incultes, il n’a jamais daigné seulement confondre ces bruits populaires ; et moi, monsieur, je dois taire ce qu’il ne fait pas. Toute la province rend depuis douze ans le même témoignage que moi. Il n’appartient qu’à ses calomniateurs de se rétracter. On doit laisser les citoyens en repos, et surtout un homme de son âge. Il m’a dit qu’il vous remerciait de vos intentions, mais qu’il vous serait encore plus obligé de votre silence.
J’ai l’honneur d’être, etc. »
1 Minute autographe ; édition Supplément au recueil . V* a porté sur le manuscrit : « Réponse à M. Gay de Noblac à Bordeaux ».
2 Sic. Il faudrait sans doute ajouter l'article de ou les ; quoique le mot gens s'emploie encore assez souvent sans article au XVIIIè siècle ; dans ce cas , la phrase aurait un ton plaisant .
18:09 | Lien permanent | Commentaires (0)
Ses cris sont furieux, et ses démarches secrètes sont encore plus affreuses
...La ministre Oudéa Castéra ?
https://www.20minutes.fr/sport/jo_2024/4071319-20240120-t...
« A Louise-Florence-Pétronille de Tardieu d'Esclavelles d'Épinay
30 mai [1768]
Ma chère et respectable philosophe, M. de Lalive 1 m’apporte votre lettre du mois de mars 1767. Il a eu le temps de voir l’Italie, laquelle a rarement vu des Français aussi aimables que lui.
Je me recommande à vos bontés plus que jamais. La philosophie gagne par toute l’Europe ; mais quand elle parle haut, le fanatisme hurle plus haut. Ses cris sont furieux, et ses démarches secrètes sont encore plus affreuses. Les énergumènes soupirent après une seconde représentation de la tragédie du chevalier de La Barre. Ce sont là les spectacles qu’il faut à ces monstres. On est bien persuadé que vos amis détourneront les coups qu’on veut porter aux disciples de la raison, et qu’ils ne permettront jamais que de jeunes indiscrets nomment devant eux les personnes qu’on accuse bien injustement. Vous avez toujours pensé comme les frères rose-croix, qui faisaient leur séjour invisible dans ce monde 2; vous vivez avec les sages ; vous fuyez les méchants et les sots, ils ne peuvent vous faire de mal, mais ils peuvent en faire beaucoup à un homme qui vous est tendrement attaché pour le reste de sa vie.
S’il y a quelque chose de nouveau, ma chère philosophe, sur cet article très important, je vous supplie de me le mander. Le solitaire qui a l’honneur de vous écrire vous sera dévoué jusqu’à son dernier soupir avec l’attachement le plus respectueux et le plus tendre.
V. »
1 Louis-Joseph Lalive d'Épinay fils de madame d'Épinay (1746-1813).. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_d%27%C3%89pinay
2 V* fait allusion à une affiche des Rose-Croix en 1623 : https://www.rose-croix.org/positio-fraternitatis/
17:40 | Lien permanent | Commentaires (0)
Vous travaillez pour la raison et pour l'humanité ...Elles commencent enfin à marcher et à parler ; mais dès qu'elles parlent, le fanatisme hurle . On craint d'être humain, autant qu'on devrait craindre d'être cruel
... Triste constat d'actualité , notre humanité n'est pas brillante ces temps-ci sur tous les continents .
Certains ont pu voir heureusement ce contrepoison : https://www.spectatif.com/2017/03/je-suis-voltaire-au-theatre-de-l-epee-de-bois.html
et moi je me régale aussi avec Pierre Desproges : https://www.dailymotion.com/video/x7xkfog
« A Cesare Bonesana , marquis de Beccaria
30 mai 1768 1
Mes maladies, monsieur, m'empêchent de vous remercier de ma main, mais assurément je vous remercie de tout mon cœur.
Ces sentiments doivent être tous ceux de toute l'Europe. Vous avez aplani la carrière de l'équité dans laquelle tant d'hommes marchent encore comme des barbares . Votre ouvrage a fait du bien et en fera . Vous travaillez pour la raison et pour l'humanité qui ont été toutes deux si longtemps écrasées . Vous relevez ces deux sœurs abattues depuis environ treize cents ans . Elles commencent enfin à marcher et à parler ; mais dès qu'elles parlent, le fanatisme hurle . On craint d'être humain, autant qu'on devrait craindre d'être cruel . La mort du chevalier de La barre, à laquelle vous donnez si justement le nom d'assassinat excite partout l'horreur et la pitié . Je ne puis que bénir la mémoire de l'avocat au Conseil 2 qui vous adressa, monsieur, l'histoire très véritable du funeste procès . Il est plus horrible que celui des Calas : car le parlement de Toulouse ne fut que trompé, il prit de fausses apparences pour des preuves, et des préjugés pour des raisons ; Calas méritait son supplice si l'accusation eût été prouvée ; mais les juges du chevalier de La Barre n'ont point été en erreur . Ils ont puni d'une mort épouvantable, précédée de la torture, ce qui ne méritait que six mois de prison . Il sont commis un crime juridique . Quelle abominable jurisprudence que celle de ne soutenir la religion que par des bourreaux . Voilà donc de qu'on appelle une religion de douceur et de charité ! Les honnêtes gens déposent leur douleur dans votre sein comme dans celui du vengeur de la nature humaine .
Que n'ai-je pu, monsieur, avoir l'honneur de vous voir, de vous embrasser, j'ose dire de pleurer avec vous ! J'ai du moins la consolation de vous dire à quel point je vous estime, je vous aime, et vous respecte .
Celui que vous avez honoré de votre lettre. »
1 Édition Cesare Beccaria, Scritti e lettere inediti, publiées par Eugène Landry, 1910 . L'intermédiaire entre V* et Beccaria est Barthélémy Chirol ; le 8 juin ce dernier écrit à Beccaria : « Vous avez dû recevoir une lettre de M. de Voltaire en répons à la vôtre que j'avais eu l'honneur de lui rendre. » ( Ambrosiana, Lettere di Beccaria.)
Voir : https://books.openedition.org/enseditions/7610?lang=fr
2 En fait, bien entendu, V* lui-même.
11:00 | Lien permanent | Commentaires (0)
19/01/2024
On n'est flatté que des suffrages de ceux qu'on estime
... Ce qui n'est absolument pas l'avis de ceux qui briguent une place d'élu pour qui toute voix , comme l'argent, n'a pas d'odeur .
« A Jacques Lacombe
27 mai 1768
Les marques de votre amitié, monsieur, me sont d'autant plus précieuses qu'elles répondent à la mienne . On n'est flatté que des suffrages de ceux qu'on estime . La personne dont vous me parlez 1 est peut-être la seule qui ait un vrai goût et un vrai talent . Son génie est fait pour aller bien loin ; mais il sera mal secondé dans le temps où nous sommes . Je suis fort aise qu'il soit votre ami ; il demande le secret et nous le lui garderons . Voudriez-vous imprimer ce petit rogaton que je vous envoie ? On en a fait trois éditions également incorrectes et insuffisantes . Voici la véritable . Je la confie à vos lumières, à votre goût et à votre amitié .
V. »
1 Lacombe lui-même qui cherche à s'assurer le privilège et y réussira en juillet . Depuis que La Place a remplacé Marmontel ( février 1760- juin 1768 ) la qualité du journal a baissé . Lacombe ne parvient pas à le relever ; lorsque Panckoucke lui succède en juin 1778, Le Mercure est dans une situation difficile .
Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Lacombe_(1724-1811)
11:48 | Lien permanent | Commentaires (0)
il ne rapporte ni agnus ni indulgences
... Notre représentant de commerce chef Emmanuel Macron revient comme il était parti , les guerres continuent, les affaires aussi, les nations les plus peuplées et les plus riches en minerais continuent de dicter leurs conditions au reste du monde , on continue à leur dire amen . Davos ! ô Davos ! quel mic-mac que ce forum économique mondial : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/01/17/54eme-edition-du-forum-economique-mondial-de-davos

« A François de Caire [monsieur de Thiers 1,
Ingénieur en chef,
Chevalier de Saint-Louis, etc.]
29 mai 1768
Mon cuisinier, monsieur, dit qu'il a besoin de vos ordres exprès pour faire cuire votre jambon, et qu’il faut absolument que vous me fassiez l'honneur de venir dîner aujourd'hui chez moi, sans quoi votre jambon sera très mal cuit . Je joins mes très humble prières aux siennes . Vous ne serez peut-être pas fâché de voir M. de Lalive, introducteur des ambassadeurs, que M. le duc de Choiseul aime beaucoup et qui est digne de lui plaire . Il revient de Rome, et il ne rapporte ni agnus ni indulgences . Venez dîner philosophiquement chez ce pauvre malade . Si vous pouvez apporter certaine lettre 2 que vous avez montrée à M. Dupuits, je vous garderai certainement le secret .
J'ai l'honneur d'être avec la plus respectueuse estime,
monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire. »
1 Ceci est manifestement une erreur du secrétaire ; il s'agit d'ailleurs ici de la première lettre d'une série, et Wagnière ne devait pas connaître le correspondant.
2 Voir le sixième paragraphe de la lettre du 31 mai 1768 à Mme Denis et note 1 de http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/01/17/celle-qui-juge-si-bien-de-tout-sera-toujours-mal-servie-6480712.html
11:45 | Lien permanent | Commentaires (0)
je m'en remets entièrement à vous, sur tout ce que vous voudrez faire et dire
... Blanc-seing du président à son premier ministre ? ça m'étonnerait fort, compte tenu du tempérament d'Emmanuel Macron .

« A Marie-Louise Denis
27 mai 1768
On m'a dit, ma chère nièce, que M. le duc de Choiseul est devenu l'homme du monde le plus invisible , que vous lui avez demandé une audience et qu'il n'a pas même eu le temps de vous faire réponse . S'il est ainsi, je ne crois pas que vous deviez faire un voyage à Versailles, surtout n'ayant rien à lui dire de particulier . Mais comme il y a cent lieues d'ici à Versailles et que mon télescope ne porte pas jusque là, je m'en remets entièrement à vous, sur tout ce que vous voudrez faire et dire .
Je n'écrirai à mon gros petit neveu que quand il sera de retour à Paris . Rien ne presse ni pour nos affaires communes, ni pour aucun autre objet . Si vous voyez quelque homme de lettres qui connaisse Panckoucke, il ne serait pas mal de lui faire insinuer qu'il vend peut-être un peut trop cher la grande édition des Cramer, et que son empressement à envoyer des avertissements de maison en maison porte avec soi une espèce de ridicule qui pourrait lui faire tort .
D'ailleurs Cramer, dans le cours de son édition, ne m'a pas assez consulté ; il a imprimé bien des choses que j'aurais rendues moins indignes du public, si, après les avoir rassemblées de tous côtés, il me les avait confiées et s'il m'avait donné le temps de les corriger . Voilà la seconde fois que j'ai à me plaindre de lui à cet égard . Il m'a envoyé ces jours passés deux exemplaires brochés dont apparemment il y en a un pour vous ; à peine ai-je eu encore le temps de les parcourir .
Je ne quitterai point ce petit article de littérature sans vous parler de votre frère le Turc . On vient d'imprimer un abrégé de l'histoire ottomane 1, dans le goût du président Hénault, mais beaucoup plus détaillé, précédé d'un petit vocabulaire des noms turcs employés dans l'histoire, et d'une introduction qui est assez curieuse . Cet ouvrage est dans un ordre très commode pour le lecteur . On y trouve une notice abrégée des pays qui ont fait la guerre à ces barbares . En un mot le livre a la réputation d'être bien fait et bien écrit . C'est à votre frère à voir s'il veut continuer une entreprise dans laquelle il a été prévenu, ou s'il veut exercer son talent sur quelque autre sujet .
Il est bien heureux, on ne lui impute point les livres qu'il n'a pas faits, son vieil oncle ne jouit point d'une pareille tranquillité . Il y a dans la provinces une fraction furieuse comme à Paris ; l'affaire de Fantet dont vous avez tant entendu parler, en est une bonne preuve . L'effet de cet acharnement peut aller très loin . J’ai toujours pensé que les jansénistes étaient encore plus dangereux et plus méchants que les jésuites . Les fanatiques seront toujours à craindre, il faut comme le roi de Prusse cent cinquante mille hommes pour écraser les fanatiques . Je n'ai à peu près que cent cinquante mille vers 2 à leur opposer ; mais ce sont de fort mauvaises troupes . Les antifanatiques écrivent de tous côtés ; ils ont pour eux les honnêtes gens , mais ces honnêtes gens ne combattront point en leur faveur ; les philosophes, ou ceux qui se disent tels, écrivent d'assez bonnes choses ; mais ils se cachent, ils mettent tout sur mon compte, et en voulant que je leur serve de bouclier ils m'exposent à tous les traits des ennemis . On a la cruauté de m'imputer la Relation de la mort du chevalier de La Barre dont on a fait deux éditions 3. Il serait aisé de confondre cette calomnie auprès des gens raisonnables, car comment pourrais-je être instruit des pièces de ce procès ? Il est évident que c'est un homme du barreau qui a fait cet ouvrage . Vous pourrez en dire un mot dans l'occasion à M. d'Argental et à l'abbé de Chauvelin si vous les voyez . Je ne veux pas augmenter le nombre des martyrs .
Disons à présent un petit mot de nos affaires domestiques . J'espère que je recevrai bientôt les deux petits certificats, l'un de vous, l'autre de Maron . Wagnière est encore assez malade ; ma santé est toujours bien faible ; mon cœur est à vous plus que jamais . J'embrasse tendrement toute la famille et l'enfant .
Ne serait-il pas assez à propos que l'enfant se fit écrire à la porte de M. de Laborde ? Il est invisible comme M. de Choiseul, il sera fort aise de retrouver une carte par laquelle Mme Dupuits sera censée être venue lui témoigner sa reconnaissance . »
1 Jean-François de La Croix : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Fran%C3%A7ois_de_La_Croix
Abrégé chronologique de l'histoire ottomane, 1768 : https://books.google.fr/books?id=ZrsFAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
2 Approximativement exact en comptant les pièces de théâtre .
00:05 | Lien permanent | Commentaires (0)
18/01/2024
je ne crois pas qu'on vienne à bout de perdre un homme si estimable
... Je vous laisse le choix qui dépend de votre vécu .
Et j'écoute avec plaisir Ladaniva : https://www.youtube.com/watch?v=eHix_DnO6lQ&ab_channel=ARM-MUSICTHEBEST
« A Charles-Frédéric-Gabriel Christin
Avocat au Parlement
à Saint-Claude
Franche-Comté
27 mai 1768 1
Mon cher ami, mon cher philosophe,
En défendant la cause de la veuve et de l'orphelin, vous n'oubliez pas sans doute celle de la raison, et vous cultivez la vigne du Seigneur avec quelques succès dans un canton où il n'y avait point de vin avant vous et où tout le monde presque sans exception , buvait de l'eau croupie . Vous savez qu'on veut persécuter notre ami d'Orgelet 2 pour de très bon sel qu'on prétend qu'il débite gratis à ceux qui veulent saler leur pot . Mais je ne crois pas qu'on vienne à bout de perdre un homme si estimable . S'il y a quelque chose de nouveau, je vous prie de m'en informer . Mon cher Wagnière est malade, c’est ce qui fait que je vous écris d'une autre main 3 . Je me flatte que vous n'abandonnerez pas entièrement votre retraite philosophique . Je vous embrasse de tout mon cœur. »
1 Original ( B. N. ); Édition de Kehl qui mêle des fragments de cette lettre , de celle du 6 juin et celle du 25 juin 1768, pour en faire une datée du 6 juin 1768 . Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/2015/07/correspondance-annee-1768-partie-19.html
2 Leriche ; voir lettre du 26 mai 1768 à Leriche : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/01/17/en-secret-ils-se-servent-eux-memes-de-notre-sel-et-n-en-dise-6480696.html
3 Celle de Bigex . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Bigex
Mme Denis ne l'aimait pas et écrira à Wagnière le 22 juin 1768 : « N'ayez point d'inquiétude de Bigex, c'est un imbécile, et quand même il aurait du crédit sur le patron, cela ne pourrait pas être long. Portez-vous bien et soyez sûr de mon amitié [...] »
02:09 | Lien permanent | Commentaires (0)

