08/08/2015
le Seigneur exauce partout les vœux des fidèles, il n'y a pas besoin de colonnes de porphyre et de candélabres d'or
... Voyons ce qu'il en est au XXIè siècle avec le CMN dans le rôle du seigneur : http://societe-voltaire.org/voltaire-travaux-1.pdf
Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 8/8/2015
« A Nicolas-Claude Thieriot
8 août [1760 à Ferney]
Vous ne me dites point qu'on a joué L’Écossaise, qu'il a paru une requête aux Parisiens de Jérôme Carré traducteur de L’Écossaise, qu'on a imprimé une pièce de vers intitulée, Le Russe à Paris, vous ne me dites rien de Protagoras, de l'abbé Mords-les, de l'évêque limousin 1 qui va succéder dans l'Académie à frère Jean des Entommeures de Vaureal, et qui aura sa tape, s'il pompignanise 2, en un mot vous ne me dites rien du tout ; et je ne sais plus à quelle adresse vous écrire 3. Réveillez-vous mon ancien ami, instruisez-moi . Paris est-il toujours bien fou ? Comment vont les remontrances ? Où en sont les guerres des grenouilles et des rats ? Que dit-on de lui, que font le grand Fréron et le sublime Palissot ? Pour moi je mets tout au pied du crucifix ; je bâtis une église . Ce n'est pas Saint Pierre de Rome ; mais le Seigneur exauce partout les vœux des fidèles, il n'y a pas besoin de colonnes de porphyre et de candélabres d'or . Oui, je bâtis une église . Annoncez cette nouvelle consolante aux enfants d'Israël , que tous les saints s'en réjouissent . Les méchants diront sans doute que je bâtis cette église dans ma paroisse pour faire jeter à bas celle qui me cachait un beau paysage, et pour avoir une grande avenue . Mais je laisse dire les impies, et je fais mon salut .
Je n'ai point vu la sœur du pot 4, mais on m'a envoyé un avis des parents assez plaisant pour faire interdire le sieur de Pompignan au sujet de sa prose et de ses vers . Vous qui êtes au centre des belles choses n'oubliez pas le saint solitaire de Ferney, et joignez vos prières aux miennes .
Vraiment j'oubliais de vous demander s'il est vrai que Palissot ait été assez humble pour imprimer mes lettres, et s'il n'a pas altéré la pureté du texte . Scribe, vale . »
1 Voir lettre du 3 aout 1760 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/14/il-arrive-toujours-quelque-chose-a-quoi-on-ne-s-attend-point-6277120.html
2 Nouveau néologisme moqueur .
3 Thieriot avait écrit à V* sur plusieurs de ces sujets le 30 juillet 1760 . Il faisait part aussi de ses inquiétudes au sujet de la correspondance : « J'ai vu M. Bouret le grand administrateur des postes, j'ai vu aussi tous les associés . J'ai découvert que ces messieurs assemblés se sont communiqué une terreur panique sur des soupçons fort apparents qu'on avait décacheté vos lettres et celles de vos amis . Les recherches scrupuleuses et inutiles d'une lettre que Marmontel dit vous avoir écrite en a été la cause . La persécution de M. le duc de Choiseul contre les philosophes, les a tous intimidés, de sorte qu'avec les mêmes sentiments et les dispositions à vous faire plaisir, et à vous marquer de l'amitié, il a été résolu qu'excepté les lettres de vous ou de vos amis, on contresignerait tous les imprimés de quelque volume qu'ils fussent, comme à l'ordinaire . On me l'a signifié, et on m'a chargé de vous en faire part, en me disant que c'était précaution et prudence bien fondée . » Voir, sur cette lettre, le début de la lettre du 11 août 1760 à Thieriot : « A peine eus-je écrit à l'ancien ami pour avoir des nouvelles, que Dieu m'exauça, et je reçus sa lettre du 30 juillet dans laquelle il me parlait de la libération de l'abbé Mords-les, et de L’Écossaise et de Catherine Vadé et d'Alétof etc. M. d'Argental est celui qui a le plus contribué à nous rendre notre Mords-les ... »
La contresignature d'un haut fonctionnaire des postes assurait que le paquet ne serait pas contrôlé .
4 La duchesse d'Aiguillon .
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07/08/2015
Mais comment peut-il penser qu'on ose dire du mal d'un homme comme lui qui n'en a jamais dit de personne ?
... Allons ! un nom, par exemple ? Qui me vient tout de suite en tête ? Sarkozy !!
Ce cher, très cher président, qui se pose en victime expiatoire dès qu'on parle d'argent et de campagne électorale . Pauvre petit chou, il fait pitié , non ?
Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 7/8/2015
« A Etienne-Noël Damilaville
6 d'auguste [1760]
Je suis extrêmement sensible, monsieur, à toutes les marques d'attention que vous voulez bien me donner . Je n'ai point vu mes lettres que le sieur Palissot a jugé à propos d'imprimer : je doute fort qu'il ait conservé la pureté du texte . On dit aussi qu'on a imprimé un factum de Ramponeau dans lequel on a tronqué plusieurs passages, et étrangement altéré le style de cet illustre cabaretier . Comme je suis tout à fait son serviteur en qualité de bon Parisien, je suis fâché qu'on ait défiguré son ouvrage .
On me parle beaucoup de la comédie de L’Écossaise, traduite comme on sait , de l'anglais de M. Hume , prêtre écossais . On prétend que le sieur Fréron veut absolument se reconnaitre dans cette pièce . Mais comment peut-il penser qu'on ose dire du mal d'un homme comme lui qui n'en a jamais dit de personne ? Je n'ai point vu la requête du sieur Carré, traducteur de L’Écossaise, contre le sieur Fréron . On dit qu'elle est très honnête et très mesurée . J'ai oublié, monsieur, votre demeure, mais je suppose que ma réponse ne vous sera pas moins remise .
J'ai l'honneur d'être bien véritablement, monsieur,votre très humble et très obéissant serviteur.
V. »
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je m'occupe beaucoup plus de votre grand empereur et de sa guerre contre Charles XII que de la guerre des rats et des grenouilles, qui amuse Paris
... Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 7/8/2015
« Au comte Alexandre Romanovitch Vorontsov
Il y a plus d'un an, monsieur, que le premier volume de l'histoire de votre empire sous Pierre le Grand est imprimé ; mais avant que de le faire voir à personne j'ai voulu savoir s'il serait approuvé de votre cour ; on n'en parait pas mécontent . Cette histoire est entièrement composées sur des extraits de vos archives ; je ne crois pas qu'il y en ait jamais une plus authentique ; j'aurai l'honneur de vous la faire parvenir le plus tôt que je pourrai : il est essentiel que MM. Cramer, à qui j'ai fait présent de mon manuscrit, débitent leur ouvrage sans tarder , d'autant plus qu'un exemplaire que j'avais envoyé il y a un an à M. Schouvaloff, ayant été intercepté par des housards, est tombé entre les mains d'un autre housard de la librairie en Hollande, lequel imprimeur housard a annoncé le livre au public .
Croyez, monsieur, que je m'occupe beaucoup plus de votre grand empereur et de sa guerre contre Charles XII que de la guerre des rats et des grenouilles, qui amuse Paris . Il n'y a véritablement de toutes les pièces qui paraissent que celle de feu M. Alethof laquelle je m'intéresse . Elle a je ne sais quoi de vrai et d'historique qui me plait beaucoup .
Recevez, monsieur, les hommages d'un Suisse qui est pénétré d'estime pour vous .
Le Suisse V .
6 august [1760] »
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la nation a été souvent plus malheureuse qu'elle ne l'est ; mais elle n'a jamais été si plate
... Consolation : la plate bande !
Oui, c'est à raz le gazon, normal .
Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 7/8/2015
« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise du Deffand 1
à Saint-Joseph
à Paris
6 août 1760
Si la guerre contre les Anglais nous désespère, madame, , celle des rats et des grenouilles est fort amusante ; j'aime à voir les imprimeurs bernés, et les méchants confondus ; il est assez plaisant d'envoyer du pied des alpes à Paris des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots ; il est vrai qu'on n'a pas visé précisément aux plus absurdes, et aux plus révoltants , mais patience, chacun aura son tour ; il se trouvera quelque bonne âme qui vengera l'univers, 2 et le président Lefranc de Pompignan n'est pas le seul qui mérite que l'univers lui donne des nasardes . On m'a mandé que l'illustre Palissot a fait imprimer mes lettres, mais je soupçonne fort qu'il a altéré la pureté du texte ; il est sujet à corrompre ses citations, aussi bien que Me Joly de Fleury .
Il est bon que Paris vive de ces niaiseries, puisqu'il n'a pas de quoi vivre d'ailleurs . Alcibiade coupait la queue à son chien pour détourner l'attention des Athéniens des sottises qu'il faisait à la guerre ; sans Palissot, Pompignan et Fréron on ne parlerait que de remontrances ; je vous avoue que je ne les aime pas dans ce temps-ci, et que je trouve impertinent, très lâche et très absurde qu'on veuille empêcher le gouvernement de se défendre contre les Anglais, qui se ruinent à nous assommer ; la nation a été souvent plus malheureuse qu'elle ne l'est ; mais elle n'a jamais été si plate . Tâchez, madame, de rire comme moi, de tant de pauvretés en tout genre ; il est vrai que dans l'état où vous êtes on ne rit guère, mais vous soutenez cet état, vous vous y êtes accoutumée, c'est pour vous une espèce nouvelle d'existence ; votre âme peut en être devenue plus recueillie, plus forte, et vos idées plus lumineuses ; vous avez sans doute quelque excellent lecteur auprès de vous, c'est une consolation continuelle ; vous devez être entourée de ressources ; nous avons dans Genève à un demi-quart de lieue de chez moi, une femme de cent-deux ans 3 qui a trois enfants sourds et muets ; ils font conversation avec leur mère du matin au soir, tantôt par écrit, tantôt en remuant les doigts, jouent très bien tous les jeux, savent toutes les aventures de la ville et donnent des ridicules à leur prochain, aussi bien que les plus grands babillards ; ils entendent tout ce qu'on dit au remuement des lèvres . En un mot , ils sont de bonne compagnie . M. le président Hénault est-il toujours bien sourd ? Du moins, il est sourd à mes vœux, mais je lui pardonne d'oublier tout le monde, puisqu'il est avec M. d'Argenson .
A propos, madame, digérez-vous ? Je me suis aperçu après bien des réflexions sur le meilleur des mondes possibles, et sur le petit nombre des élus qu'on n'est véritablement malheureux que quand on ne digère point . Si vous digérez, vous êtes sauvée dans ce monde, vous vivrez longtemps et doucement, pourvu, surtout , que les boulets de canon du prince Ferdinand et des flottes anglaises n'emportent pas le poignet de votre payeur des rentes .
Je n'ai nul rogaton à vous envoyer, et je n'ai plus, d'ailleurs, d'adresse contresignante, tant on se plait à réformer les abus ; je suis de plus occupé du czar Pierre matelot, charpentier , législateur, surnommé le Grand . Ayant renoncé à Paris, je me suis enfui aux frontières de la Chine, mon âme a plus voyagé que le corps de La Condamine ; on dit que ce sourdaud 4 veut être de l'Académie française,5 c'est apparemment pour ne pas nous entendre . Heureux ceux qui vous entendent, madame . Je sens vivement la perte de ce bonheur . Je vous aime, malgré votre goût pour les feuilles de Fréron . On dit que L’Écossaise en automne amène la chute des feuilles .
Mille tendres et sincères respects . »
1 La présente lettre est une réponse à la lettre de la marquise du 23 juillet . Le passage qui va de n'est pas le seul qui mérite... à sans Palissot, Pompignan, manque dans les éditions à la suite d'une copie par Wyart .
2 Voir lettre du 13 juin 1760 à Mme d'Epinay : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/06/11/on-a-besoin-de-plaisanterie-c-est-un-remede-sur-contre-la-ma-5637966.htmlhttp://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/06/11/on-a-besoin-de-plaisanterie-c-est-un-remede-sur-contre-la-ma-5637966.html
3 Voir lettre du 9 février 1759 à Mme Gallatin : « Nous avons dans mon petit ermitage une fille qui a aussi cent ans mais je ne ferai jamais de vers pour elle . »
4 Ce mot a déjà été utilisé à propos du même personnage .
5 Il y fut effectivement reçu par Buffon le 12 janvier 1761 .
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06/08/2015
Il n'y a donc pas à balancer, il n'y a donc pas de temps à perdre
... Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 6/8/2015
"A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental, Envoyé
de Parme etc.
Rue de la Sourdière
à Paris
6 aug[u]st[e] [1760] 1
C'est pour vous dire ô ange gardien que la chevalerie est lue à l'armée tous les soirs quand on n'a rien à faire, c'est pour vous dire qu'il y en a trente copies à Versailles et à Paris, et que je prétends que M. le duc de Choiseul répare par ses bontés le tort qu'il m'a fait .
Il n'y a donc pas à balancer, il n'y a donc pas de temps à perdre . Il faut donc jouer, il faut donc hasarder le sifflet sans tarder une minute . Par tous les saints la fin de Tancrède est une claironade 2 terrible . Imaginez donc cette Melpomène désespérée, tendre , furieuse, mourante, se jetant sur son ami, se relevant, envoyant son père au diable, lui demandant 3 expirante dans les convulsions de l'amour et de la fureur . Je le dis ce sera une claironade triomphante .
Vous avez dû recevoir mon gros paquet par M. de Chauvelin .
Au reste je désapprouve fort les tribunaux normands 4.
Ma foi juge et plaideurs il faudrait tout lier .5
Mon divin ange, il ne faudrait pas jouer L’Écossaise trois fois la semaine . C'est bien assez de siffler deux fois en sept jours l'ami Fréron .
Je pris le premier dimanche du mois pour le second dans mon dernier paquet ; je datai 10, j'en demande pardon à la chronologie 6.
Dites-moi je vous prie ce qu'on fait de l'abbé Morsles .
Mille tendres respects aux anges .
V."
1 Date complétée par d'Argental .
2 Le rôle d'Aménaïde était tenu par Mlle Clairon ; pour le mot c'est encore un néologisme voltairien .
3 En tournant la page, V* a oublié un mot ; l'édition Kehl insère ici pardon .
4 Qui s'opposaient au roi, sans considérer la situation extérieure de guerre ; voir lettre du 2 août 1760 à la comtesse de Lutzelbourg : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/14/je-serais-charme-d-avoir-dans-ma-petite-galerie-une-belle-fe-6277107.html
5Les Plaideurs, ac.I, sc. 8, de Racine .
6 Voir lettre du 3 août 1760 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/14/il-arrive-toujours-quelque-chose-a-quoi-on-ne-s-attend-point-6277120.html
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05/08/2015
les sottises qui règnent dans la plupart des têtes viennent encore plus de la faiblesse du cœur que de celle de l'esprit
... Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 5/8/2015
"A François Achard Joumard Tison, marquis d'Argence
à Angoulême
6è août 1760 aux Délices
près de Genève
Je crois , monsieur, avoir plus besoin de M. Tronchin, que le jeune homme dont vous me parlez ; ma santé s'affaiblit tous les jours, et c'est ce qui m'a privé de l'honneur de vous répondre plus tôt ; si vous venez dans nos quartiers, le triste état où je suis ne m'empêchera pas de sentir le bonheur de vous posséder ; j'ai peur que vous ne soyez bien mal logé dans la petite maison que j'occupe à un demi-quart de lieue de Genève ; mais on tâchera par toutes les attentions possibles de suppléer à ce qui nous manque .
Il parait, par les lettres dont vous m'honorez, que vous n'avez besoin du secours de personne pour mépriser les idées absurdes dont le monde est infatué ; les sottises qui règnent dans la plupart des têtes viennent encore plus de la faiblesse du cœur que de celle de l'esprit . Je serai enchanté de voir en vous une âme courageuse et éclairée ; pardonnez à un pauvre malade s'il donne si peu d'étendue aux sentiments que vous inspirez ; il espère se dédommager d'une si courte lettre par le bonheur de vous recevoir chez lui . J'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Voltaire."
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04/08/2015
Il arrive toujours quelque chose à quoi on ne s'attend point , et qui décide de la conduite des hommes . Il faudrait être bien hardi à présent pour avoir un système
... Aussi les "systèmes" pullulent au gré des appartenances politiques et religieuses, se contredisant le plus souvent, ce qui fait que rien ne change , -au mieux,- ou sème la panique , -au pire . Toujours le trop peu ou l'excès , pas d'équilibre .
Mis en ligne le 14/11/2020 pour le 4/8/2015
« A Charles-Augustin Ferriol , comte d'Argental
10 [3] august 1760 1
Mon archange, que votre volonté soit faite sur le théâtre comme ailleurs . Je vois que votre règne est advenu, et que les méchants ont été confondus .
Et pour vous souhaiter tous les plaisirs ensemble,
Soit à jamais hué quiconque leur ressemble 2.
Si j'avais pu prévoir ce petit succès, si en barbouillant L’Écossaise en moins de huit jours j'avais imaginé qu'on dût me l'attribuer et qu’elle pût être jouée, je l'aurais travaillée avec plus de soin, et j'aurais mieux cousu le cher Fréron à l'intrigue 3. Enfin je prends le succès en patience . J'oserais seulement désirer que Mme Alton 4 parût à la fin du premier acte . On s'y attendait . Je vous supplie de lui faire rendre son droit . Mme Scaliger va-t-elle aux spectacles ? a-t-elle vu la pièce de M. Hume ?
N'avez-vous pas grondé M. le duc de Choiseul de ce que la chevalerie traine dans 5 les rues , et de ce que l'abbé mords-les est encore sédentaire 6? Cet abbé mords-les n'a point fait La Vision, c'est Pylade qui se sacrifie pour Oreste . Il mérite une pension 7.
Il ne me parait pas douteux à présent qu'il ne faille donner à Tancrède le pas sur Médime 8. On m'écrit que plusieurs fureteurs en ont des copies dans Paris . Les commis des affaires étrangères n'ayant rien à faire l'auront copiée . Il faut je crois se presser . Je ne crois pas qu'il y ait un libraire au monde capable de donner sept louis à un inconnu . En tout cas si Prault trouve grâce devant vos yeux, qu'il imprime Tancrède après qu'il aura été applaudi ou sifflé . Vous êtes le maître de Tancrède et de moi comme de raison .
J'ignore encore en vous faisant ces lignes 9 si j'aurai le temps de vous envoyer par ce courrier les additions, retranchements, corrections que j'ai faits à la chevalerie . Si ce n'est pas pour cette poste, ce sera pour la prochaine .
Savez-vous bien à quoi je m'occupe à présent? à bâtir une église à Ferney . Je la dédierai aux anges . Envoyez-moi votre portrait et celui de Mme Scaliger . Je les mettrai sur mon maître-autel . Je veux qu'on sache que je bâtis une église, je veux que M. de Limoges 10 le dise dans son discours à l'Académie ; je veux qu'il me rende la justice que Lefranc de Pompignan m'a refusée . J'avoue que je ressemble fort aux dévots qui font de bonnes œuvres, et qui conservent leurs infâmes passions . Il entre un peu de haine contre Luc dans ma politique . Je vous avoue que dans le fond du cœur je pourrais bien penser comme vous, et entre nous il n'y a jamais eu rien de si ridicule que l'entreprise de notre guerre, si ce n'est la manière dont nous l'avons faite sur la terre et sur l'onde 11. Mais il faut sortir d'où l'on est, et être le très humble et très obéissant serviteur des évènements . Il arrive toujours quelque chose à quoi on ne s'attend point , et qui décide de la conduite des hommes . Il faudrait être bien hardi à présent pour avoir un système . Je me crois aujourd’hui le meilleur politique 12 que vous ayez en France, car j’ai su me rendre très heureux et me moquer de tout . Il n'y a pas qu'au parlement de Dijon à qui j'aie résisté en face ; et je l'ai fait désister de ses prétentions, comme vous verrez par ma réponse ci-jointe à M. de Chauvelin 13. Mon cher ange, je vous le répète, il ne me manque que de vous embrasser , mais cela me manque horriblement . »
1 Date rectifiée d'après ce que dit V* lui-même dans cette lettre . On a ici un des premiers exemples de l'emploi par V* de la forme « auguste » avec formes variées pour « août » qui à ses yeux est un monument de la « barbarie welche » ; voir lettre du 10 août 1760 à d'Argental : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1760/Lettre_4220
2 Parodie de Rodogune, ac. V, sc. 4, de Corneille ; le premier vers est ajouté entre les lignes sur le manuscrit .
3 Mme du Bocage, à ce propos, écrivait judicieusement à Algarotti le 15 mai 1760 : « La scène est dans un café, où il y a un nommé Frelon, faiseur de feuilles, et fripon peut-être . Ce rôle est-il ajouté à la pièce ? Il y tient peu . » Sur le succès de la pièce, d'Argental écrit le 27 juillet 1760 : [...] cette Écossaise que vous aviez fait imprimer ne la jugeant pas digne de la représentation, cette Écossaise que vous n'avez pas daigné corriger, cette Écossaise en un mot dont vous faisiez peu de cas a été jouée hier avec le plus prodigieux succès . » ; et Thieriot, écrit le 30 juillet : « C'est aujourd’hui la troisième représentation de l’Écossaise dont le succès sans exagération est égal à celui de Mérope [...] Fréron y était et sa femme qui soutint fort bien son rôle, ayant été fort sérieuse dans les endroits qui regardaient son mari, et applaudissant sans affectation à tout le reste . »
4 Mme Alton fait une brève apparition à la fin de l'acte ; mais quelques vers avaient été omis par les comédiens .
5 dans est ajouté au-dessus de la ligne .
6 Morellet a été remis en liberté le 30 juillet , jour où Thieriot écrit à V* : « Protagoras et les autres frères se flattaient tous que le digne abbé mords-les sortirait hier, et nous croyons tous que vous y avez plus fait que Jean-Jacques qui dans cette affaire a été bizarre et singulier comme il l'est en tout . »
7 A partir de « Cet abbé mords-les ... » le passage supprimé sur la copie Beaumarchais-Kehl, manque dans les éditions .
8 Le 27 juillet 1760, d’Argental écrit : « Le jour même de notre triomphe [création de l’Écossaise] Prault le fils m'a dit qu'un inconnu très mal mis lui avait demandé s'il voulait imprimer Tancrède . Très volontiers , a répondu le libraire . Sur cela ils ont conclu le marché sur le champ à sept louis (cela n'est pas cher) . L'inconnu n'ayant pas le manuscrit dans sa poche n'a pas pu le livrer tout de suite . Il a prétendu qu'il allait le chercher et il n'est pas revenu [...]. J'ai loué Prault de sa fidélité, je l'ai assuré que non seulement on le rembourserait de ses sept louis, mais qu'il aurait la préférence pour imprimer la tragédie [...] . j'ai parlé à M. de Malesherbes [...]. Que faut-il donc faire mon cher ami ? Se mettre le plus promptement qu'il sera possible en état de jouer Tancrède, la revoir bien sérieusement, bien scrupuleusement, joindre les nouvelles corrections à celles que vous avez fait déjà, nous envoyer le tout à l’adresse de M. Chauvelin l'intendant. »
9 V* souligne cette formule qui pastiche le style épistolaire des gens peu cultivés .
10 V* pense , non pas au titulaire de l'évêché de Limoges, Louis-Charles du Plessis d’Argentré, mais à son prédécesseur du Coëtlosquet qui allait être élu à l'Académie française et devait y prononcer un discours de réception le 9 avril 1761 .
11 Réminiscence de Cinna, ac. II, s. 1 .
12 D'Argental , le 27 juillet écrit : « [...] le plus beau génie du siècle et de tous les siècles n'est pas un bon politique » , à cause d'une « lettre charmante », une « jolie lettre à Palissot » que ce dernier montrait et dont V* devait avoir « eu des remords » puisqu'il ne l’avait pas adressée ainsi que les autres à d'Argental . D'Alembert écrit le 3 août 1760 : « [...] je vous dirai que vos amis ne sont point contents de votre troisième lettre . » ; c'est la lettre du 12 juillet 1760 à Palissot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2016/01/25/je-suis-comme-mlle-de-lenclos-qui-ne-voulait-pas-qu-on-appel-5750114.html
13 Voir lettre du même jour à Jacques-Bernard Chauvelin : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/14/je-plains-tendrement-ma-chere-patrie-mais-ma-chere-patrie-a-6277111.html
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