18/07/2015
J'avoue qu'on ne peut attaquer l'infâme tous les huit jours par des écrits raisonnés . Mais on peut aller per domos semer le bon grain
... Mais surtout que ça n'empêche pas Charlie Hebdo et Le Canard Enchaîné de paraître .
Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 18/7/2015
« A Nicolas-Claude Thieriot
18 juillet 1760 1
Notre cher correspondant, notre ancien ami, est prié de vouloir bien faire parvenir au sieur Corbie , la lettre ci-jointe , de Gabriel Cramer 2. Il parait qu'il est de l'avantage des Cramer et des Corbie de s'entendre, et de faire conjointement une belle édition qui leur sera utile au lieu d'en faire deux et de s’exposer à en être pour leurs frais .
Si j'avais le noble orgueil de M. Lefranc de Pompignan , mon amour-propre trouverait son compte à voir deux libraires disputer à qui fera la plus belle édition de mes sottises en vers et en prose ; mais je ne veux pas hasarder de leur faire tort pour jouir du vain plaisir de me voir orné de vignettes et de culs-de-lampes avec une grande marge .
Je crois que vous pouvez, mon cher ami, concilier Cramer et Corbie . Il est bon de mettre la paix entre les libraires, puisqu'on ne peut la mettre entre les auteurs .
Il ne vient de Paris que des bêtises . Lefranc de Pompignan et Fréron se sont imaginés que je suis l'auteur des si,et des pourquoi ; et vous savez qu'ils se trompent . On s'imagine encore que l'auteur de La Henriade ne peut pas revenir voir Henri IV sur le Pont Neuf, 3 et rien n'est plus faux ; mais il préfère ses terres au Pont-Neuf, et à tous les ouvrages du Pont-Neuf dont Paris est inondé .
Ayez la charité de dire à Protagoras 4 ce qui suit .
Protagoras fait ou laisse imprimer dans le Journal encyclopédique des fragments de l'épître du roi de Prusse à Protagoras 5, et il dit dans sa lettre aux auteurs du journal qu'il n'a jamais donné de copie de cette épître du Salomon du Nord . Cependant Protagoras avait envoyé copie des vers du Salomon du nord à Hippophagique Bourgelat 6 à Lyon . Il est très bon que les vers du Salomon du nord soient connus, et qu'on voie combien un roi éclairé protège les sciences, quand Me Joly de Fleury les persécute avec autant de fureur que de mauvaise foi .
Le roi de Prusse qui m'a envoyé cette épître, ne manquera pas de croire que c’est moi qui l'ait fait courir dans le monde . Je ne l'ai pourtant lue à personne ; je ne vous en ai pas envoyé même un seul vers à vous le grand confident ; je suis innocent, mais je veux bien faire anathème pour Protagoras pourvu que la bonne cause y gagne .
Je souhaite que Jean-Jacques Rousseau obtienne de Mme la maréchale de Luxembourg la grâce de l'abbé More let ; mais on est persuadé que l'envoi de cette malheureuse Vision a avancé les jours de Mme la princesse de Robecq en lui apprenant son danger que ses amis lui cachaient . Cette cruelle affaire est venue après celle de Marmontel 7. On veut bien que nous autres barbouilleurs de papier , nous nous donnions mutuellement cent ridicules, parce que c'est l'état du métier 8, mais on ne veut pas que nous mêlions dans nos caquets les dames et les seigneurs de la cour qui n'y ont que faire ; la cour ne se soucie pas plus de Fréron et de Palissot, que les chiens qui aboient dans la rue, ou de nous qui aboyons avec ces chiens . Tout cela est parfaitement égal aux yeux du roi, qui est je crois beaucoup plus occupé de ces chiens d'Anglais qui nous désolent, que des écrivains en prose et en vers de son royaume . Je voudrais que nous eussions cent vaisseaux de ligne, dussions-nous nous passer des Fréron et des Pompignan .
Vous vouliez la réponse de Charles Palissot . La voici 9 . Vous la montrerez sans doute à Protagoras qui en sera édifié . Il verra que je me fais tout à tous 10 pour le bien commun .
J'avoue qu'on ne peut attaquer l'infâme tous les huit jours par des écrits raisonnés . Mais on peut aller per domos 11 semer le bon grain .
Je suis encore tout stupéfait qu'on puisse m'attribuer les quand, les Vadé, les Alétof, etc.
Quelle apparence je vous prie qu'au milieu des Alpes quand on fait ses moissons, on aille songer à ces misères ?
Interim ride, vale et quandam veni .12
Mlle Vadé veut absolument mettre un Pauvre Diable dans mon paquet afin que si quelque bonne âme veut le mettre en lumière, il soit imprimé plus correctement . »
1 A la suite de Beaumarchais , l'édition de Kehl omet le dernier paragraphe .
2 Voir lettre du 16 ou 17 juillet 1760 à Gabriel Cramer : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/12/vingt-mille-francais-tues-c-est-trop-6276607.html
3 Fameuse statue équestre de Henri IV, par Dupré et Boulogne, donnée à Catherine de Médicis par son parent Cosimo II de Toscane et détruite en 1792 .
4 D'Alembert .
5 « Fragments d'une épître du roi de Prusse à M. d'Alembert contre les ennemis de la philosophie . », Journal encyclopédique du 15 avril 1760, III, ii, 141-144 .
6 Claude Bourgelat, auteur d'ouvrages consacrés à l'art hippique, dont deux avaient paru : Le Nouveau Newcastle, Lausanne, etc. 1744 ; et les Éléments d'hippiatrique, Lyon, 1750-1753 .
7 Il avait été embastillé pour une quinzaine de jours et avait perdu son privilège du Mercure en décembre 1759 ; voir lettre du 4 janvier 1760 à Thieriot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/04/05/est-ce-l-infame-amour-propre-dont-on-ne-se-defait-jamais-bie.html
Voir aussi ses Mémoires, ed. Tourneux, Paris 1891, T. II, 122-140.
8 Proverbe populaire qu'on trouve par exemple dans les Agréables conférences de deux paysans de Saint-Ouen et de Montmorency, 1649-1651 .
9 Voir lettre du 12 juillet 1760 à Palissot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2016/01/25/je-suis-comme-mlle-de-lenclos-qui-ne-voulait-pas-qu-on-appel-5750114.html
10 Ière épître aux Corinthiens, IX, 21 ; Nouveau testament .
11 De maison en maison .
12 En attendant ris, porte toi bien et quelque jour vient .
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j'ai reçu tant d'âneries de votre bonne ville de Paris qu’il faut que vous me pardonniez de ne vous avoir pas répondu plus tôt
... Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 18/7/2015
« A Jean de Linant
18 juillet 1760
Il y a longtemps, monsieur, que je vous dois une réponse . Je me suis fort intéressé à Mlle Martin 1; mais il y a tant de gens à la foire qui s'appellent Martin, et j'ai reçu tant d'âneries de votre bonne ville de Paris qu’il faut que vous me pardonniez de ne vous avoir pas répondu plus tôt .
On m'a envoyé les vers du Russe . Ils ne m'ont point paru mauvais pour un homme natif d'Arcangel ; mais il me parait qu'il ne connait pas encore assez Paris . Il n'a pas dit la centième partie de ce qu'un homme un peu au fait aurait pu dire ; d'ailleurs je crois qu'il se trompe sur des choses essentielles ; il appelle M. l'abbé Trublet diacre, et tout le monde prétend qu'il n'est que dans les moindres 2. J'ai remarqué quelques bévues dans ce goût là, mais il faut être poli avec les étrangers .
On dit que M. Joly de Fleury , avocat général, portant la parole, fera un beau réquisitoire contre les Russes, attendu que M. Aléthof est mort dans le sein de l'église grecque ; mais on prétend que la chose n'aura pas de suites parce qu'il ne faut pas déplaire à l'impératrice de toutes les Russies . Je vous prie de dire à votre pupille 3 de ma part qu'il deviendra un homme très aimable et qu'il aura une bonne tête .
Je me jette à la tête de madame sa mère pour qui j'ai le plus respectueux et le plus tendre attachement . J'ai l'honneur d'être, monsieur, de tout mon cœur, etc .
Le Suisse V. »
1 Voir lettre du 22 février 1760 à Linant : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/02/24/je-remercie-a-deux-genoux-la-philosophe-qui-met-son-doigt-sur-son-menton-et.html
2 Le clergé catholique comprend sept ordres, quatre mineurs et trois majeurs ; le diaconat est le second des ordres mineurs .
3 Le fils de Mme d'Epinay .
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Les sages restent dans leurs coins tandis que les autres jouissent en public de leur beau triomphe
... Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 18/7/2015
Voir précédente mise en ligne : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/07/18/i...
« A Marie-Thérèse Geoffrin
rue saint Honoré à Paris
18 juillet [1760]
Oui, madame, c'est Alexis Kouranskoy qui a eu l'honneur de vous envoyer les dernières volontés de son cousin Alétof . Ce Russe a su de vos nouvelles, madame . M. de Marmontel lui en avait beaucoup parlé dans son dernier voyage en Orient, au pays des lacs et des montagnes . Alexis Kouranskoy était instruit de plusieurs merveilles de votre bonne ville de Paris ; il savait ce qui s'était passé sur les tréteaux au faubourg qu'on appelle Saint-Germain, à une première représentation d'une comédie gaie, tendre, touchante, et tout à fait honorable pour la France . Il avait été très édifié de l'honneur que M. Lefranc de Pompignan avait fait à sa patrie, dans sa harangue à l'Académie . Il savait positivement que le roi avait été enchanté du mémoire de Lefranc de Pompignan ; qu'il se le fait lire tous les jours à son souper, et qu'il regarde actuellement Montauban comme la première ville de son royaume, puisqu'elle a produit Lefranc de Pompignan .
Alexis Kouranskoy a vu avec un extrême plaisir un ou deux pages d'un nommé Fréron, et il ne sait si ce Fréron n'est pas pour le moins un aussi grand homme que Pompignan , mais l'un et l'autre mis ensemble ne pourront jamais égaler Ramponeau . Il est juste que l'admiration des étrangers se signale dans ce temps de merveilles . M. Alétof, en mourant, recommanda très expressément à son cousin d'envoyer un exemplaire à Madame de Geoffrin, attendu qu'elle doit être pénétrée de respect et de reconnaissance pour l'auteur de la charmante comédie qui a fait courir tout Paris .
On la soupçonne d’être en effet comme elle le dit dans un coin de sa chambre quand tant de gens sortent de chez eux pour aller admirer tant de merveilles . Les sages restent dans leurs coins tandis que les autres jouissent en public de leur beau triomphe .
Madame de Geoffrin est très humblement suppliée de vouloir bien demander à Marmontel des nouvelles de la goutte qu'il a à la main droite . Mme Denis s'attendait à une petite lettre d'honnêteté de ce voyageur ; il avait promis d'écrire des nouvelles de tout ce qu'il y a de bon et d'excellent dans Paris ; apparemment que chat échaudé craint l'eau froide ; mais encore faut-il être avec ses amis, quand on n'ose pas être bavard .
Alexis se met aux pieds de madame de Geoffrin .1 »
1 Sur tout ceci , voir la lettre du 6 juillet 1760 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/12/05/il-faut-qu-ils-sachent-que-je-suis-heureux-et-qu-ils-crevent-5732403.html
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17/07/2015
Vingt mille Français tués ! C'est trop .
... Et que dire de plus de quarante mille ?
Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 17/7/2015
« A Gabriel Cramer
[16 ou 17 juillet 1760]
Votre lettre caro Gabriele est un petit chef-d’œuvre . On n'y peut reprendre que les louanges dont vous charmerez votre ami le solitaire des Délices . J'enverrai la lettre à Thieriot qui la rendra à Corbi 1, et je l'appuierai de mes petites réflexions . Avez-vous le 14è chant de Jeanne ? Nous serions bien embarrassé si vous ne l'aviez pas . On nous donna hier une belle alarme . Le courrier de Nyon a une grande imagination . Vingt mille Français tués ! C'est trop . »
1 Sur Corbi, représentant en librairie, voir lettre du 26 mai 1755 à François Grasset : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2012/01/26/il-ne-vous-resterait-apres-avoir-perdu-votre-argent-que-la-h.html
et lettre du 18 juillet 1760 à Thieriot : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1760/Lettre_4194
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un bon catholique comme moi ne croit pas que les discours des Genevois soient des paroles de l’Évangile
... Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 17/7/2015
« Au comte Alexandre Romanovitch Vorontsov
La lettre dont vous m'honorez, monsieur, m'a fait bien plus de plaisir que vous ne pensez ; elle achève de me convaincre que Pierre le Grand n'a fait que cultiver un des meilleurs terrains de la terre . On n'est point créateur ; on ne donne point de l'esprit ; on ne fait que développer ce que la nature a formé . Ce grand homme avait bien raison de dire que les arts faisaient le tour du monde ; je ne vois que des Russes qui parlent mieux notre langue que nous , et qui pensent mieux que nous sur bien des choses .
J’attends le reste des mémoires de Pétersbourg, pour m’occuper uniquement de Pierre le Grand ; en attendant, j'ai lu avec grand plaisir le petit ouvrage de M. Alethof . Ce secrétaire d'ambassade m'a paru extrêmement poli . Il ne dit pas aux Parisiens la dixième partie de ce qu'il pouvait leur dire, et encore s'exprime-t-il avec une circonspection qui fait voir combien il est civil et honnête . Je suis très fâché qu'une fluxion de poitrine l'ait enlevé de ce monde ; mais aussi de quoi s'avisait-il de lire le discours du sieur Lefranc de Pompignan ? Je conçois qu'il dût être saisi d'un froid mortel, et qu'ensuite, s'étant mis en colère, il s'en est ensuivi une révolution qui lui a causé la mort . Il faut que l'abbé Trublet devienne sage par cet exemple, qu'il prenne de bons bouillons, et qu'il ne s'échauffe plus le sang à compiler, compiler, ce qu'il a jadis entendu dire .
Divertissez-vous, monsieur, de toutes nos folies ; il y en a quelquefois d’amusantes . Je me flatte que nos troupes guerrières réussiront mieux que nos troupes de comédiens, et qu'elle remporteront quelques victoires pour imiter les vôtres . Le bruit courait hier dans Genève que nous avions été battus, mais un bon catholique comme moi ne croit pas que les discours des Genevois soient des paroles de l’Évangile .
J'ai l'honneur d'être, avec bien du respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur
L'ermite des Délices
16 juillet [1760] »
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Moquez-vous de tous ces gens-là, et surtout de ceux qui vous ennuient
...
Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 17/7/2015
« A Gabriel Sénac de Meilhan
16 juillet 1760 1
Vous m'écrivez, monsieur, comme l’Église ordonne qu'on fasse ses Pâques, à tout le moins une fois l'an . Je voudrais que vous eussiez un peu plus de ferveur ; mais aussi, quand vous vous y mettez vous êtes charmant . Je vous remercie très sincèrement de votre poésie et de votre prose ; vous avez raison dans l'un et dans l'autre, et certains raisonneurs ont un peu tort .
Je suis très fâché que Palissot se soit déclaré l’ennemi des philosophes, il ne faut pas se moquer des gens qu'on persécute ; passe pour les gens heureux et insolents, c'est un grand soulagement de rire à leurs dépens .
On dit que Lefranc de Pompignan est heureux, qu'il est gros et gras, qu'il est très riche, qu'il a une belle femme, mais il a été fort insolent en parlant à ses confrères, et cela n'est pas bien . Je ne peux m'empêcher de savoir gré au cousin Vadé, et à M. Alethof, et même encore à un certain frère de la doctrine chrétienne d'avoir rabattu l’orgueil de ce président de Quercy . Ce n'est pas le tout d'avoir fait la prière du déiste, il faut encore être modeste . Fi ! que cela est vilain de se faire délateur de ses confrères ! Son frère l'évêque devrait lui refuser l'absolution .
Moquez-vous de tous ces gens-là, et surtout de ceux qui vous ennuient . Vivez avec votre maîtresse ; goutez les plaisirs, et chantez-les . Faites mes compliments, je vous en prie, à monsieur votre père, et à monsieur votre frère que j'ai vu dans un pays où certainement je ne le reverrai jamais . Si vous êtes fermier général en titre d'office 2, demandez le département du pays de Gex . Vous trouverez les Délices un peu plus agréables qu'elles n'étaient . Vous serez mieux logé, et nous tâcherons de vous faire les honneurs de la maison mieux que nous n'avons fait . J'ai bâti un château dans le pays de Gex, mais ce n'est pas avec la lyre d'Amphion, son secret est perdu ; je me suis ruiné pour avoir l'impertinence d'être architecte ; je crois mon château fort joli, parce qu'un auteur aime toujours ses ouvrages ; mais il me paraitra bien plus agréable , si jamais vous me faites l'honneur d'y venir .
J'admire l'impudence des ennemis de la philosophie qui prétendent qu'il ne m'est pas permis de revenir à Paris ; il ne tient qu'à moi, assurément, d'y être, et d'y souper avec MM. Favart, Poinsinet et Colardeau, mais je suis trop vieux, j'aime le repos, la campagne, la charrue et le semoir .
Quand il vous prendra fantaisie de m'envoyer des vers ou de la prose, ayez la bonté de donner le paquet à M. de Chennevières qui me l'enverra contresigné .
Votre très humble obéissant serviteur
V.
16 juillet. »
1 Pour la date, V* avait d'abord écrit 15 en tête de lettre puis 17 à la fin . Le copie de Beaumarchais édition de Kehl omet : « Je vous remercie ...un peu tort ; Vivez avec votre maitresse .... chantez les . » Et : « Si vous êtes fermier... Gex . ». «Quand il vous prendra ... contresigné . » Palissot est remplacé par des astérisques .
2 C'est le frère de Gabriel, Jean Sénac qui devint fermier général .
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Il faut savoir oser ; la philosophie mérite bien qu'on ait du courage . Il serait honteux qu'un philosophe n'en eût point quand les enfants de nos manœuvres vont à la mort pour quatre sous par jour . Nous n'avons que deux jours à vivre ,
... ce n'est pas la peine de les passer à ramper sous des coquins méprisables
Mis en ligne le 12/11/2020 pour le 17/7/2015
« A Clause-Adrien Helvétius
16 juillet 1760 au château de Tournay
par Genève 1
J'ai reçu mon cher philosophe, votre paquet de Voré 2 avec le même plaisir que ressentaient les premiers fidèles quand ils recevaient des nouvelles de leurs frères confesseurs et martyrs . Je suis toujours inconsolable que vous n'ayez pas imité le président de Montesquieu, qui se donna bien de garde de faire imprimer son ouvrage en France 3, et qui se réserva toujours le droit de le désavouer en cas que les monstres de la bigoterie se soulevassent contre lui .
Je suis d'ailleurs convaincu qu'en y corrigeant une centaine de pages on aurait émoussé les glaives du fanatisme, et le livre n'y aurait rien perdu 4. Je l'ai relu plusieurs fois, avec la plus grande attention, j'y ai fait des notes ; si vous le vouliez, on en ferait une seconde édition, dans laquelle on confondrait les ennemis du bon sens .
Il faudrait que vous donnassiez la permission d'éclaircir certaines choses et d’en supprimer d'autres . Me Joly de Fleury n'aurait rien à répliquer si on lui coupait les deux mains,5 et si on lui faisait voir que ce sont ces deux mains qui ont procuré aux hommes les idées de tous les arts, puisque sans les deux mains, aucun art n'eût pu être exercé . La main droite de Me Joly de Fleury a écrit un réquisitoire qui pêche contre le sens commun, d'un bout à l'autre . Vous avez donné malheureusement prétexte à tous les ennemis de la philosophie, mais il faut partir d’où l'on est .
A votre place, je ne balancerais pas à vendre tout ce que j'ai en France ; il y a de très belles terres dans mon voisinage, et vous pourriez y cultiver en paix les arts que vous aimez .
Il est bien plaisant, ou plutôt, bien impertinent et bien odieux qu'on persécute dans les Gaules ceux qui n'ont pas dit la centième partie de ce qu'ont dit à Rome les Lucrèce, les Cicéron, les Pline, et tant d'autres grands hommes .
Je vous prie instamment de m'envoyer tout votre poème 6 ; je vous en dirai mon avis, si vous le voulez , avec la sincérité d'un homme qui aime la vérité, les vers et votre gloire . Ayez la bonté de m'écrire sous le couvert de M. de Villemorien, directeur et intendant des postes à Paris . Les paquets me seront rendus plus promptement, plus sûrement, et d'une manière plus commode . Vous pourrez lui écrire quatre lignes, par lesquelles vous lui direz que je vous ai prié d'envoyer vos paquets sous son enveloppe .
C'est une chose fort triste que le succès de la pièce des Philosophes . Cette prétendue comédie est en général bien écrite, c'est son seul mérite , mais ce mérite est grand dans le temps où nous sommes . Les oppositions qu'on a voulu faire aux représentations, n'ont fait qu'irriter la curiosité maligne du public ; il fallait rester tranquille et la pièce n'aurait pas été jouée trois fois , elle serait tombée dans le néant de l'oubli , qui engloutit tout ce qui n'est que bien écrit , et qui manque de ce sel, sans lequel rien ne dure ; mais les philosophes ne savent pas se conduire, magis magnos clericos, non sunt magis magnos sapientes 7.
M. Palissot m'a envoyé sa pièce reliée en maroquin, et m'a comblé d'éloges injustes qui ne sont bons qu'à semer la zizanie entre les frères . Je lui ai répondu 8 qu'à la vérité je croyais faire des vers aussi bien que MM. d'Alembert, Diderot et Buffon ; que je croyais même savoir l’histoire aussi bien que M. Daubenton 9, mais que dans tout le reste je me croyais très inférieur à tous ces messieurs et à vous . Je lui ai conseillé d'avouer qu'il avait eu tort d’insulter très mal à propos les plus honnêtes gens du monde . Il ne suivra pas mon conseil, et il mourra dans l'impénitence finale .
Tachez de vous procurer Le Pauvre Diable, Le Russe à Paris, et L’Épître d'un frère de la doctrine chrétienne ; ce sont des ouvrages très édifiants . Je crois que M. Saurin peut vous les faire tenir . On m'a dit que dans Le Russe à Paris, il y a une note importante qui vous regarde 10. Les auteurs de tous ces ouvrages ne paraissent pas trop craindre les persécuteurs fanatiques . Il faut savoir oser ; la philosophie mérite bien qu'on ait du courage . Il serait honteux qu'un philosophe n'en eût point quand les enfants de nos manœuvres vont à la mort pour quatre sous par jour . Nous n'avons que deux jours à vivre , ce n'est pas la peine de les passer à ramper sous des coquins méprisables . Adieu mon cher philosophe, ne comptez pour votre prochain que les gens qui pensent, et regardons le reste des hommes comme les loups, les renards et les cerfs 11 qui habitent nos forêts . Je vous embrasse de tout mon cœur .
V. »
1 Pour le jour, V* avait d’abord noté 15 ; Le passage Ayez la bonté […] sous son enveloppe supprimé dans l'édition de Kehl manque aussi dans les éditions suivantes .
2 La maison de campagne (actuellement Orne) dont V* avait entendu parler dans une lettre de Thieriot du 26 septembre 1758 où Helvétius s'était retiré .
3 L'Esprit des lois fut d'abord publié à Genève .
4 Le Livre de l'Esprit . Implicitement, V* marquait déjà ici un certain désaccord avec les thèses athées d'Helvétius ; ses réserves grandiront pour aboutir à une réfutation de l'athéisme dans l'Histoire de Jenni .
5 Voir De l'Esprit, , 1, sur le rôle des mains dans l'évolution de l'humanité .
6 Le poème du Bonheur que Marivaux mentionne dans Le Miroir (1755) et qui ne parut pas du vivant d'Helvétius .
7 Les plus grands clercs ne sont pas les plus sages ; réminiscence de Rabelais, voir lettre du 25 février 1758 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2013/07/23/temp-9e2fbb75f17d2b7f9de6124f28ff7479-5127775.html
8 Voir lettre du 23 juin 1760 à Palissot : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire...
9 Le jésuite Guillaume Daubenton avait connu une grande popularité par La Vie du bienheureux Jean-François Régis, 1716 ; V* ne le mentionne pas dans la lettre du 23 juin à Palissot , mais il avait cette ouvreuse dans sa bibliothèque .
10 Cette note sur Helvétius est ainsi conçue : « M. Helvétius, admirable (ce mot n'est pas trop fort) par une action unique : il a quitté deux cent mille livres de rente pour cultiver les belles-lettres en paix », voir Le Russe à Paris , vers 65 .
11 Les loups sont les jansénistes, les renards les jésuites ; la même idée apparait dans le Pot-pourri dans un passage composé à peu près à la même époque : « ... s'ils [les jésuites] sont perdus [...] vous n'y gagnerez rien : vous serez accablé par la faction des jansénistes . Ce sont des enthousiastes féroces [...] Songez que les fanatiques sont plus dangereux que les fripons . »
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