03/05/2022
Les choses dans ce monde prennent des faces bien différentes ; tout ressemble à Janus ; tout, avec le temps, a un double visage
... Les paris sont ouverts: combien de temps avant l'éclatement de la Nouvelle Union Populaire écologique et sociale ? Pas chiche de tenir un quinquennat !
NDLR- Rédigé le 7 mai pour parution le 3 mai 2022 .
« A Philippe-Antoine de Claris, marquis de
Florian
rue d'Anjou, au Marais
à Paris
14è janvier 1767 1
Mon cher grand écuyer de Babylone, il est juste qu’on vous envoie les Scythes et les Persans : cela amusera la famille . Notre abbé turc 2 y a des droits incontestables. Vous pourrez prier Mlle Durancy à dîner : elle trouvera son rôle noté dans l’exemplaire que je vous enverrai ; voilà pour votre divertissement du carnaval. Nous répétons la pièce ici ; elle sera parfaitement jouée par M. et Mme de La Harpe, et j’espère qu’après Pâques M. de La Harpe vous rapportera une pièce intéressante et bien écrite.
Nous remercions mon Turc bien tendrement. Mme Denis et moi, nous l’aimons à la folie, puisqu’il a du courage et qu’il en inspire 3 ; c’est une énigme dont il devinera le mot aisément.
Je viens d’écrire à Maurival, ou plutôt de lui faire écrire ; et dès que j’aurai sa réponse j’agirai fortement auprès du prince dont il dépend. Ce prince m’écrit tous les quinze jours ; il fait tout ce que je veux. Les choses dans ce monde prennent des faces bien différentes ; tout ressemble à Janus ; tout, avec le temps, a un double visage. Ce prince ne connait point Maurival, sans doute ; mais il connaît très bien son désastre. Il m’en a écrit plusieurs fois avec la plus violente indignation, et avec une horreur presque égale à celle que je ressens encore. Il y a des monstres qui mériteraient d’être décimés. Je vous prie de me dire bien positivement si le premier mémoire que vous eûtes la bonté de m’envoyer de la campagne 4 est exactement vrai. En cas que le frère de Maurival veuille fournir quelques anecdotes nouvelles, vous pourrez nous les faire tenir sous l’enveloppe de M. Hennin, résident du roi à Genève.
Vous savez que nous sommes actuellement environnés de troupes, comme de tracasseries. Nous mangeons de la vache : le pain vaut cinq sous la livre ; le bois est plus cher qu’à Paris. Nous manquons de tout, excepté de neige. Oh ! pour cette denrée, nous pouvons en fournir l’Europe. Il y en a dix pieds de haut dans mes jardins, et trente sur les montagnes. Je ne dirai pas que je prie Dieu qu’ainsi soit de vous. Florianet5 a écrit une lettre charmante, en latin, à père Adam. Je vous prie de le baiser pour moi des deux côtés. J’embrasse de tout mon cœur la mère et le fils. »
1 L'édition de Kehl rattache une partie de cette lettre à une autre très postérieure du 3 avril 1767 .
2 L’abbé Mignot, neveu de Voltaire, travaillait à son Histoire de l’empire ottoman, qui vit le jour en 1771. quatre volumes in-12 : https://data.bnf.fr/fr/14572485/vincent_mignot/
3 Il s’était remué plus que d'Argental pour l’affaire Lejeune et les Recueils nécessaires .
4 Il s'agit du mémoire que V* a utilisé pour écrire la « lettre à lui-même » dont le texte est donné à propos de la lettre du 14 juillet 1766 à Damilaville : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/10/06/v... . Celui-ci répond en gros que les informations que V* a reçues reposent sur des « bruits publics », mais seraient « très difficiles à prouver ».
5 Florian, le futur fabuliste,auteur d’Estelle, etc. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Claris_de_Florian
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02/05/2022
Je puise ma sensibilité pour les innocents malheureux dans le même fonds dont je tire mon inflexibilité envers les perfides
... C'est clair .
NDLR- Rédigé le 7 mai pour parution le 2mai 2022.
« A Etienne-Noël Damilaville
14 janvier 1767 1
Votre lettre du 8 de janvier, mon cher ami, m’a remis un peu de baume dans le sang ; c’est le sort de toutes vos lettres. Le président du bureau n’est pas pour les fidèles , mais le chevalier de Chastellux est fidèle . M. de Montyon 2 est fidèle aussi, et c’est beaucoup. Il y a vingt ans qu’on n’aurait pas trouvé les mêmes appuis. Laissez crier les barbares, laissez glapir les Velches ; la philosophie est bonne à quelque chose.
Il se peut faire qu’en brûlant une toise cube de papiers, lorsque je faisais mes paquets, j’aie brûlé aussi le billet de onze cents livres dont vous me parlez 3; mais le remède est entre vos mains.
Je suppose que vous avez déjà donné les trois cents francs à M. Lemberta . Il faut pardonner si on n’a pas encore exécuté tous ses ordres. Il doit deviner la confusion horrible où l’on est . Nous avons des troupes, et nous ne mangeons actuellement que de la vache.
Les Sirven ont de l’argent pour leur voyage et pour leur séjour . Ils sont à vos ordres. Je mourrai content quand nous aurons joint la vengeance des Sirven à celle des Calas.
Envoyez, je vous prie, à M. Lemberta la copie de ma lettre à M. le chevalier de Pezay 4; elle le regarde beaucoup. Rousseau est un scélérat qui périrait par la corde s' il reparaissait sur le territoire de Genève 5 . Il importe de faire connaître entièrement ce misérable . Je puise ma sensibilité pour les innocents malheureux dans le même fonds dont je tire mon inflexibilité envers les perfides. Si je haïssais moins Rousseau je vous aimerais moins. Écrasez l’infâme 6. »
1 L'édition de Kehl expurge la lettre de ce qui concerne Rousseau .
2 À qui est adressée la lettre du 9 janvier 1767 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/04/19/n-ayant-rien-on-ne-peut-rien-m-oter-j-ai-tout-donne-6377302.html
3 Ces quatre mots ne sont pas sur le manuscrit copié .
4 La copie Darmstadt B. porte M. de Pezay .
5 Cette phrase et la suivante manquent sur toutes les éditions ; la copie Darmstadt B. donne seulement Rousseau est un scélérat . Le reste de la phrase est pris d'une autre copie contemporaine .
6 Cette formule finale manque dans la copie Darmstadt .
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01/05/2022
J'ai un besoin pressant
... Je reviens ...
NDLR- Rédigé le 7 mai pour parution le 1er mai 2022.
« A Gabriel Cramer
chez monsieur Ponchara
à Genève
Mon cher Gabriel, malgré toutes vos discussions politiques sur la manière dont Genève sera toujours une ville libre, à l'abri des lettres de cachet et des édits bursaux, etc., etc., etc., etc., trouvez je vous en supplie un petit moment pour me faire avoir Dion Cassius grec et latin qui est à la bibliothèque . J'ai un besoin pressant de le consulter . Vous me ferez un extrême plaisir de l'envoyer chez Souchay aujourd'hui . Je le rendrai demain . Je vous serai bien obligé .
Un plaisant bruit court que Jean-Jacques est à Genève avec sa sorcière 1.
Mercredi matin [14 janvier 1767] »
1 V* nomme ainsi Thérèse Levasseur dans La Guerre civile de Genève, III, 28 : voir page 29 et 37 : https://books.google.fr/books?id=Gy8HAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q=sorci%C3%A8re&f=false
18:27 | Lien permanent | Commentaires (0)
30/04/2022
Souffrez aussi que je félicite mon siècle de ce qu’il produit des âmes comme la vôtre, qui désarment la superstition
... Vive Pierre-François Moreau !
Et Spinoza, le véritable insoumis !*
https://www.philomag.com/articles/la-raison-contre-la-sup...
*Pas comme le Mélenchon politicard, insoumis de pacotille.
NDLR - Rédigé le 7 mai pour parution le 30 avril 2022
« Au chevalier François-Jean de Chastellux
Au château de Ferney, par Genève, 14è janvier 1767
Monsieur,
Il y a des malheurs 1 qui produisent les choses du monde les plus heureuses. Votre philosophie et votre générosité ont secouru l’innocence menacée. Permettez-moi de vous témoigner la reconnaissance dont je serai pénétré toute ma vie. Souffrez aussi que je félicite mon siècle de ce qu’il produit des âmes comme la vôtre, qui désarment la superstition . Cela ne serait pas arrivé il y a vingt ans.
J’ai l’honneur d’être, avec autant de reconnaissance que de respect,
monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire. »
1 Le chevalier de Chastellux a écrit en marge la note suivante : « Il s’agissait dans cette lettre de livres arrêtés. Je ne me rappelle pas à quel propos ; mais c’était toujours une recommandation auprès de M. d’Aguesseau (fils du chancelier et oncle de Chastellux) que M. de V. avait demandée. »
D'Aguesseau de Fresne, doyen du conseil, beau-frère du comte de Chastellux, père du chevalier François-Jean de Chastellux ; voir : https://portail.biblissima.fr/ark:/43093/pdatab534c2a39c3... et : https://gw.geneanet.org/arnac?lang=fr&n=de+chastellux&oc=0&p=francois+jean
10:50 | Lien permanent | Commentaires (0)
29/04/2022
nous reprenons gaiement nos chaînes si elles ne sont pas déshonorantes
... L'élection présidentielle est passée, ne nous déshonorons pas en élisant des guignols à l'Assemblée . Le premier-ministrable auto-proclamé Mélenchon rappelle furieusement Georges Marchais, et l'on sait ce qu'il advint de ces épousailles forcées : divorce et funérailles .
![]()
https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_de_la_gauche
NDLR- Rédigé le 7 mai pour parution le 29 avril 2022.
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
13 janvier [1767], partira le 14 1
Nous venions, mon cher ange, d’envoyer le mémoire ci-joint à M. de Montyon 2, et d’en faire une copie pour vous, selon notre usage, lorsque nous avons reçu votre aimable lettre du 7 janvier.
1° C’est à votre sagesse à voir quel usage on peut faire de ce mémoire. C’est un grand bonheur que ce Jeannin n’ait nommé que la Doiret devant ces trois témoins ; il ne sera plus reçu à nommer un autre nom. Faites valoir ou supprimez ce mémoire, tout sera bien fait.
2° Que l’on prononce contre la dame Doiret toutes les condamnations possibles, cela ne nous fait rien. Que l’on fasse des livres ce que l’on voudra, nous ne nous y intéressons assurément point.
3° Nous ne concevons pas, notre cher ange, comment vous nous proposez d’écrire à M. de Chauvelin, lorsque vous êtes à portée de lui parler 3.
Est-il possible que vous nous proposiez de faire par lettres, à cent trente lieues d’éloignement, ce que vous pouvez faire de vive voix à Paris en deux minutes ! Nous ne demandons la prompte révocation de Jeannin qu’afin qu’il ne puisse apprendre le nom de Mme Lejeune au bureau de Collonges, et vous restez tranquille !4
4° Vous ne dites point quel est le président du bureau ; et vous devez bien présumer que nous le saurons sans vous, et que nous le saurons trop tard 5 . N. B. Nous l’apprenons dans le moment, et nous aurions tremblé à ce nom, sans M. de Praslin et M. de Chastellux .
5° Nous sommes aux pieds de M. le duc de Praslin, mais nous serions aussi à son cou s’il avait parlé d’abord à monsieur le vice-chancelier 6.
6° S’il était nécessaire que moi V. j’allasse arranger mes affaires avec M. le duc de Virtemberg, vous concevez bien que les discours de Paris ne m’en empêcheraient pas. Il est vrai que je suis bien malade, et que je risquerais ma vie au milieu des neiges ; mais si on me persécutait à soixante-treize ans, cette vie ne mériterait pas d’être conservée 7.
7° Permettez-nous d’insister plus que jamais sur la saisie de l’équipage de Mme Denis. Vous ne connaissez pas encore une fois la province où nous sommes. Cette saisie et la raison de la saisie ne lui permettraient pas de rester dans un château que j’ai bâti à si grands frais. Il faudrait tout abandonner, et j’irais certainement mourir dans les pays étrangers 8.
8° Moi V., je vous, conjure à présent de songer aux Scythes plus que jamais. C’est précisément dans ce temps-ci qu’il faut qu’ils paraissent pour faire diversion ; il est absolument nécessaire ou qu’on les joue ou qu’on les débite. Vous ne m’avez point accusé réception des deux exemplaires adressés à M. le duc de Praslin . Je lui en ai adressé encore un troisième, avec les directions nécessaires pour les acteurs. Puisse cette pièce être jouée comme elle va l’être à Ferney ! M. et Mme de La Harpe sont des acteurs excellents, et tout le reste est fort bon 9.
Maintenant vous me demanderez peut-être comment je ne me suis pas adressé à M. le duc de Choiseul dans l’affaire présente ? C’est que précisément, dans ce temps-là même, je prenais la liberté de lui en recommander d’autres auxquelles il se prêtait avec une bonté et un courage inexprimables. C’est enfin parce que, ne sachant pas quelle serait l’issue de cette abominable aventure, je réservais sa protection pour mes affaires avec M. le duc de Virtemberg 10.
Je vous supplie de remercier pour moi M. le chevalier de Chastellux. Je le connais par ricochet ; c’est un philosophe. On me mande qu’on exerce une furieuse tyrannie contre les autres philosophes. Jugez si j’ai dû commencer par faire mes paquets !
Songez bien aux dates, mon cher ange, je vous en conjure . Le mémoire pour M. de Montyon est parti un jour avant que je vous écrive cette lettre 11. Si vous jugez à propos que ce mémoire n’ait d’autre effet que celui de faire voir combien le receveur du bureau de Collonges est indigne de recevoir le prix de sa rapine, il suffira que M. de Montyon l’ait lu sans pousser les choses plus loin.
Songez bien encore que nous n’avons commencé un procès criminel contre des quidams inconnus que pour montrer combien nous avons à cœur de poursuivre les délinquants et de constater notre innocence. Ce procès criminel n’a point été suivi, et nous en avons effacé tous les vestiges.
Encore une fois, que la Doiret et le quidam soient condamnés à l’amende, c’est ce que nous demandons ; et que le nom de Jeannin même ni le mien ne paraissent point dans l’arrêt.
Nous aurions demandé un délai à M. de Montyon ; mais, sur votre lettre et sur la lettre détaillée de l’abbé Mignot, nous n’en demandons plus.
Le mot d’amende qui se trouvait dans la lettre de Mme d’Argental, et qui semblait porter sur Mme Denis, nous avait cruellement alarmés ; nous étions résolus à tout hasarder plutôt que de nous soumettre à un tel affront 12.
Nous respirons depuis douze ans l’air des républiques ; mais nous reprenons gaiement nos chaînes si elles ne sont pas déshonorantes. Vous savez que, de cette petite affaire-là, j’ai eu une attaque d’apoplexie ; mais je ne veux pas en avoir deux, et je veux mourir tranquille 13.
Je me mets aux pieds du satrape Nalrisp 14. J’ai des raisons essentielles pour que l’on joue les Scythes, et pour qu’on les débite incessamment.
Le temps est horrible : le thermomètre est à quinze degrés au-dessous de la glace, comme en 1709, dans notre Sibérie. Le froid est, dit-on, excessif à Paris ; mais on peut apprendre ses rôles dans cette extrême rigueur de la saison, et jouer la pièce dans un temps plus doux.
Au reste, j’écris un mot de remerciement à M. le chevalier de Chastellux 15, et je vous supplie de vouloir bien le lui faire remettre.
Il ne me reste plus qu’a baiser les ailes de mes anges avec mon idolâtrie ordinaire.
V.»
1 Les commentaires qui figurent en notes sont de la main de d'Argental , rajoutés par lui en marge des paragraphes en question .
2 Lettre du 9 janvier 1767 à Montyon : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/04/19/n-ayant-rien-on-ne-peut-rien-m-oter-j-ai-tout-donne-6377302.html
3 « C'est pour gagner du temps que l'on a indiqué cette voie, persuadé que c'était tout perdre que de demander sur-le-champ la révocation . »
4 « C'est précisément ce qu'il ferait s'il était révoqué e ton ne douterait pas alors que M. de Voltaire n'eut favorisé le colportage « . Remarque fort judicieuse : l'insistance que met V* à réclamer la révocation du malheureux procède évidemment plus d'un désir de vengeance que d'un calcul raisonné .
5 M. d’Argental répond en marge : « On ne l’a point nommé parce que cela ne pouvait servir qu’à inquiéter. »
6 Note de M. d’Argental : « M. de Praslin n’était point à portée de parler au vice-chancelier ; sa recommandation aurait tout gâté. »
7 Note de M. d’Argental : « Le duc est parti pour Venise ; ainsi le prétexte serait tout trouvé. »
8 « Monsieur l'abbé a répondu à cet article du prétendu déshonneur. »
9 « On peut les jouer le mercredi des Cendres mais soit qu'on les joue, soit qu'on en distribue l'édition il est essentiel que M ; de V. retouche son Vè acte . »
10 Note de M. d’Argental : « Cette raison est mauvaise ; M. le duc de Choiseul n’aurait pas mieux demandé que d’ajouter ce service aux autres. »
11 Note de M. d’Argental : « Le mémoire et la lettre sont arrivés en même temps ; la poste n’est point exacte, et c’est ce qui fait que monsieur le chancelier a reçu le procès-verbal avant que nous en ayons eu l’avis. »
12 Note de M. d’Argental : « Mme d’Argental n’a jamais parlé d’amende que comme devant tomber sur la Doiret. »
13 « Il est affreux de reprocher à son ami qu'il a été cause de la prétendue attaque d'apoplexie . »
14 Praslin.
15 La lettre du 14 janvier 1767 : http://www.monsieurdevoltaire.com/2015/04/correspondance-annee-1767-partie-7.html
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28/04/2022
s’il n’est pas un jour votre secrétaire, vous ne pourrez mieux faire que de le faire agréer à la bibliothèque du roi, place très conforme au genre d’étude vers lequel il se porte avec une espèce de fureur
... Je vois bien ce conseil donné à E. Macron à propos de cette Perrette-Mélenchon qui se hausse du col pour réclamer le poste de premier ministre : ce serait risible si ce n'était un bluff gros comme l'orgueil de ce hableur . Le bordel risquerait d'être infailliblement à notre portée .
NDLR- Rédigé le 7 mai pour parution le 28 avril 2022.
« A Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu
13 janvier [1767] au soir, par Genève, malgré les troupes.
Après avoir eu l’honneur de recevoir votre lettre de Bordeaux, concernant Gallien, je vous écrivis, monseigneur, le 9 de janvier. Je reçois aujourd’hui votre lettre du 29, par laquelle je vois que je suis heureusement entré dans toutes vos vues, et que j’avais heureusement prévenu vos ordres concernant ce jeune homme.
Je suis encore fort incertain si je partirai ou non pour aller chez monsieur l’ambassadeur en Suisse, et de là régler mes affaires avec M. le duc de Virtemberg. Vous seriez d’ailleurs bien étonné de la raison principale qui peut me forcer d’un moment à l’autre à faire ce voyage. C’est un homme que vous connaissez, un homme qui vous a obligation, un homme dont vous vous êtes plaint quelquefois à moi-même, un homme qui est mon ami depuis plus de soixante années, un homme enfin qui, par la plus singulière aventure du monde, m’a mis dans le plus étrange embarras Je suis compromis pour lui de la manière la plus cruelle ; mais je n’ai à lui reprocher que de s’être conduit avec un peu trop de mollesse ; et, quoi qu’il arrive, je ne trahirai point une amitié de soixante années, et j’aime mieux tout souffrir que de le compromettre à mon tour. Je vous défie de deviner le mot de l’énigme, et vous sentez bien que je ne puis l’écrire ; mais vous devinez aisément la personne 1. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut s’attendre à tout dans cette vie, se tenir prêt à tout, savoir se sacrifier pour l’amitié, et se résigner à la fatalité aveugle qui dispose des choses de ce monde.
Cela n’empêchera pas que je ne vous envoie ma tragédie des Scythes pour votre carnaval, dès que vous m’en aurez donné l’ordre ; cela vous amusera, et il faut s’amuser.
Je vous demande très humblement pardon de la prière que je vous ai faite 2; mais l’état où je suis m’y a forcé. Si je reste dans mes montagnes, nous serons obligés d’envoyer à dix lieues chercher des provisions, parce que la communication est interrompue avec Genève par des troupes ; nos fermiers se sont enfuis sans nous payer ; et, si je vais en Suisse et ailleurs, le secours que j’ai pris la liberté de vous demander ne me sera pas moins nécessaire.
Je suis bien de votre avis quand vous me marquez que Gallien 3 n’est pas encore en état de faire l’histoire du Dauphiné ; mais je pense qu’il est très à propos de lui laisser amasser les matériaux qu’il trouve dans ma bibliothèque, et dans celles de plusieurs maisons de Genève, où on se fait un plaisir de l’aider dans ses recherches. Il travaille beaucoup, et même avec passion ; il cultive sa mémoire, qui est, comme tout le monde en conviendra, tout à fait étonnante ; et, s’il n’est pas un jour votre secrétaire, vous ne pourrez mieux faire que de le faire agréer à la bibliothèque du roi, place très conforme au genre d’étude vers lequel il se porte avec une espèce de fureur. Quand même je ne serais pas à Ferney, il pourra toujours assembler ses matériaux dans ma bibliothèque et dans celles dont je vous ai parlé ; après quoi son style, que je ne trouve rien moins que mauvais, venant à se perfectionner au bout de quelque temps, on le confiera à quelque savant bénédictin du Dauphiné, pour en tirer les anecdotes les plus curieuses pour l’embellissement de l’histoire de cette province, pour laquelle il a un violent penchant, et sur laquelle il a déjà huit portefeuilles d’anecdotes et de recherches qu’il a faites depuis son arrivée, sans compter ce qu’il avait déjà recueilli dans l’endroit 4 où vous l’avez si judicieusement tenu pendant deux ans, temps qu’il a mis à profit, contre l’ordinaire. Enfin j’augure bien de cette histoire du Dauphiné. Cette province, heureusement pour lui, n’a pas un écrivain dont la lecture soit supportable. Elle peut être enfin le fondement de sa fortune.
En vous priant d’agréer mes hommages et ceux de Mme Denis, permettez que je vous envoie un fragment d’un endroit de ma lettre 5 à la personne dont je vous ai parlé . Vous verrez par là à quel homme j’ai affaire. Je vous conjure de me garder le plus profond secret.
V. »
1 D’Argental. Voltaire explique encore ici les choses à sa manière. (Georges Avenel.)
2 Voltaire, créancier de Richelieu, avait demandé deux cents louis à son débiteur ; voir lettre du 9 janvier 1767 à Richelieu : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/04/20/votre-banquier-de-bordeaux-peut-aisement-vous-avancer-pour-s-6377475.html
3 Voir lettre 6530 du 8 octobre 1766 à Richelieu : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/01/10/il-n-y-a-point-assurement-de-facon-de-pisser-plus-noble-que-6359638.html
4 Ce doit être quelque maison de correction.
5 La lettre précédente du 12 janvier 1767 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/04/24/les-ministres-s-etaient-fait-une-loi-de-ne-point-se-comprome-6378278.html
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27/04/2022
je prends la liberté de vous envoyer pour vos étrennes un petit éloge de l’hypocrisie
... Adressé au premier ministre qui doit se faire bien voir des membres de son gouvernement , lesquels sont aux aguets pour remporter les palmes de bonne conduite .
"Lève les yeux, parle en citoyen libre :
Sois franc, sois simple; et, sans affecter rien,
Essaye un peu d'être un homme de bien."
NDLR- Rédigé le 6 mai pour parution le 27 avril 2022 .
« A Frédéric II, landgrave de Hesse-Cassel
À Ferney, le 13 janvier 1767 1
Monseigneur,
Comme je sais que vous aimez passionnément les hypocrites, je prends la liberté de vous envoyer pour vos étrennes un petit éloge de l’hypocrisie 2, adressé à un digne prédicant de Genève. Si cela peut amuser Votre Altesse sérénissime, l’auteur, quel qu’il soit, sera trop heureux.
Votre Altesse sérénissime est informée, sans doute, de la guerre que les troupes invincibles de Sa Majesté très chrétienne font à l’auguste république de Genève. Le quartier général est à ma porte. Il y a déjà eu beaucoup de beurre et de fromage d’enlevé, beaucoup d’œufs cassés, beaucoup de vin bu, et point de sang répandu. La communication étant interdite entre les deux empires, je me trouve bloqué dans ce petit château que Votre Altesse sérénissime a honoré de sa présence. Cette guerre ressemble assez à la Secchia rapita 3; et si j’étais plus jeune, je la chanterais assurément en vers burlesques 4. Les prédicants, les catins, et surtout le vénérable Covelle, y joueraient un beau rôle. Il est vrai que les Genevois ne se connaissent pas en vers ; mais cela pourrait réjouir les princes aimables qui s’y connaissent. La seule chose que j’ambitionne à présent, monseigneur, ce serait de venir au printemps vous renouveler mes sincères hommages.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Voltaire.»
1 L'orignal signé est passé en vente chez Charavay à Paris le 18 mars 1899 .
2 Cette pièce en vers a été publiée pour la première fois dans les Honnêtetés littéraires sous le titre « Maître Guignard, ou De l’hypocrisie, diatribe par M. Robert Covelle », parmi les Satires : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome10.djvu/147
3 Voir lettre du 4 février 1766 à Moultou : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/05/25/vos-genevois-sont-malades-d-une-indigestion-de-bonheur-ils-sont-trop-a-leur.html
4 Par ce passage on voit que V* a commencé à écrire La Guerre civile de Genève : https://books.google.fr/books?id=Gy8HAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
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