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19/10/2015

Quand vous voudrez venir dans ma chaumière, nous vous voiturerons, nous vous hébergerons, chaufferons, blanchirons, raserons et égaierons

... Si ce n'est pas de la générosité, qu'est-ce  donc ?

 

Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 19/10/2015

 

« A Nicolas-Claude Thieriot

19 octobre [1760]

Voici mon cher ami une lettre de change de quatre Pierre, sur Robin mouton : je vous prie de donner un exemplaire de ma part au ferme et admirable Protagoras, et quand il aura lu mon Pierre, vous le lui ferez relier bien proprement . Faites des trois autres exemplaires ce qu'il vous plaira, et tâchez qu'aucun ne vous ennuie . Quand vous voudrez venir dans ma chaumière, nous vous voiturerons, nous vous hébergerons, chaufferons, blanchirons, raserons et égaierons 1.

L'intendant de Bourgogne vint dans mon trou ces jours passés avec le fils de l'avocat général qui en a usé si cordialement avec nous . Il avait un cortège de proconsul . Le duc de Villars était chez moi . Nous allions jouer Fanime ou Médime, le nom n'y fait rien . Fanime est plus sonore à cause de l'alpha ; nous n'en mîmes pas plus grand pot au feu . Nous étions cinquante-deux à table . L'intendant alla coucher à Ferney, sa troupe à Tournay, la mienne aux Délices . Je reçus fort noblement , fort dignement le fils de l'avocat général . Son oncle me dit que dans quelques années il succéderait à son père 2. Souvenez-vous alors, lui dis-je, que vous devez être l'avocat de la nation . Le jeune homme m'attendrit . Il pleura à Fanime

Je ne le punis point des fautes de son père 3 .

Il faut que Pompignan m'envoie son fils 4 . J'ai lu deux brochures, l'une est de Lanoue,5 aerugo mera 6– l'autre 7 d'une bonne âme mais cette âme se trompe sur le second acte de Tancrède . Il est vrai que les comédiens l'ont induit en erreur . Tancrède est toute autre chose que ce que vous avez vu au théâtre . J'espère qu'à la reprise, ils joueront ma pièce et non pas la leur . Ils me doivent cette petite condescendance puisque je leur ai donné le produit des représentations et de l'impression . Mon cher ami il serait plus doux pour moi de faire pour l'amitié ce que j'ai fait pour les talents . Ce que vous me  mandez de la Popelinière passe mes conceptions . Quelle disparate ! Les fermiers généraux sont cependant les seuls qui aient de l'argent à Paris . Adieu, vous intéressiez-vous beaucoup au Canada? quid novi ?

V. »

1 D'après Regnard, Le Joueur, III, 3 .

2 Omer-Louis-François Joly de Fleury qui était alors âgé de 17 ans succéda en effet à son père en 1767 dans la charge d'avocat général .

3 Mahomet, II, 5 .

4 Pompignan allait en effet avoir un fils qui naitra le 8 décembre 1760 et sera prénommé Jean-Georges-Louis-Marie . V* savait-il que Pompignan allait avoir cet enfant ?

5 La Noue : Lettre critique à M*** sur la tragédie de Tancrède, 1760, datée « A Paris, ce 25 septembre 1760 » ; voir un résumé de cette brochure dans John S. Henderson, Voltaire's Tancrède (Studies, 1968 ) p. 36-37 .

6 Du pur vert-de-gris ; Horace, Satires, I, 4 , 101 .

7 Cette brochure n'a pu être identifiée .

18/10/2015

Il vaut mieux employer mon temps à perfectionner ma pièce qu'à la défendre

... Soit dit en passant, ce que devraient faire bien des gens de spectacle et de lettres .

 

Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 18/10/2015

 

« A Claire-Josèphe-Hippolyte Léris de La Tude Clairon

18 octobre 1760 1

Je ne conçois pas mademoiselle comment on a pu vous dire qu'il y a de l'inconséquence dans les reproches qu'Aménaïde fait à son père au 4è acte . Vous avez senti sans doute qu'Aménaïde ne s'emporte que quand son père s'oppose à l'idée d'aller trouver Tancrède . Aussi ces nouveaux emportements loin de contredire ces vers :

Votre vertu se fait des reproches si grands etc.2

sont la conduite évidente de ce sentiment . Elle n'ose d'abord dire à son père tout ce qu'elle retient dans son cœur par respect ; et enfin ce respect cède à la douleur . Voilà la marche du cœur humain . Je vous demande en grâce de ne point écouter les fausses délicatesses de tant de mauvais critiques et de vous en rapporter à votre propre sentiment . Il doit être celui de la nature .

J'ignore encore pourquoi on a dit que votre situation au 2è acte n'était pas intéressante avec votre père . Tout ce que je sais c'est que le père a été chez moi très intéressant à ce second acte . Il pleurait et faisait pleurer . J'ai vu aussi l'effet de la fin . Les fureurs d'Aménaïde seraient écourtées (ce qui est le plus grand des défauts) si elle ne repoussait pas son père, à qui elle demande pardon le moment d'après . Les fureurs d'Oreste sont froides, parce qu'Oreste est seul, parce qu'il n'y a pas d'objet présent qui cause ces fureurs, parce que ces fureurs ne sont pas nécessaires, parce qu'on s'intéresse médiocrement à lui . C'est ici tout le contraire .

J'aurais bien d'autres choses à vous dire mais je crains d'abuser de vos bontés . Il vaut mieux employer mon temps à perfectionner ma pièce qu'à la défendre ; et d'ailleurs vous avez une autre pièce à jouer . Rien ne réussira que par vous . Recevez parmi tant d'autres hommages ceux du vieux Suisse. »

1 L'édition Cayrol la date du 14 .

2 Tancrède , IV, 6 .

Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis

... Par anglaise, de nos jours , entendons de langue anglaise, ces foutus USA polluants toute la planète . Toute ? non, il est encore une Comédie française vivante qui résiste .

 

Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 18/10/2015

 

« A Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

18è octobre 1760 aux Délices

Je prends la liberté madame, de faire passer par vos mains ma réponse à Mlle Clairon ; et je vous supplie instamment de vous joindre à moi pour empêcher l'avilissement le plus odieux qui puisse déshonorer la scène française et achever notre décadence . Que M. d'Argental et tous ses amis emploient leur crédit pour sauver la France de cet opprobre .

J'ai encore une grâce à vous demander qui ne regarde que moi, c'est de dissiper mes continuelles alarmes sur l'impression dont on me menace . Il y a certainement dans Paris des exemplaires de Tancrède conformes à la leçon des comédiens . Il est certain que pour peu qu'on attende la pièce paraîtra dans toute sa misère , pendant que je passe le jour et la nuit à la corriger d'un bout à l'autre, à la rendre moins indigne de vous et du public . Vous en recevrez incessamment une nouvelle copie , et je pense qu'il sera convenable de toutes façons de la reprendre vers la saint Martin . On sera obligé de transcrire de nouveau tous les rôles . Il n'y en a pas un seul où je n'aie fait des changements . Si ces changements valent quelque chose, c'est à vous que j'en suis redevable, c'est à votre goût, à l'intérêt que vous avez pris à l'ouvrage, à vos réflexions aussi solides que fines . Si je me suis un peu récrié contre quelques vers qu'on a été forcé de substituer à la hâte, si ces vers m'ont paru défectueux, c'est l'amour de l'art et non l’amour-propre qui s'est révolté en moi . Je n'ai pas senti avec moins de reconnaissance la nécessité de plusieurs changements, je n'en ai pas moins approuvé vos remarques, et plusieurs vers mis à la place des miens . M. d'Argental sera-t-il encore longtemps à la campagne ? Il me paraît qu'en son absence vous commandez l'armée avec bien du succès . Je me flatte que vos troupes préviendront les irruptions des housards libraires . Quand jouera-t-on La Belle Pénitente 1? Mlle Clairon est-elle cette pénitente ? Elle seule peut faire réussir cette détestable pièce anglaise, mais je me flatte que l'auteur qui s’abaisse à chercher des modèles chez les barbares se sera fort éloigné de son modèle . Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis . Nous ne sommes déjà que les traducteurs de leurs romans . N'avons-nous pas déjà baissé assez pavillon devant l'Angleterre ? C'est peu d'être vaincus, faut-il encore être copistes ? Ô pauvre nation ! Madame le cœur me saigne, mais il est à vous .

V. »

 

1 Il doit s'agir de Caliste, de Colardeau, pièce adaptée de The fair Penitent , de Nicolas Rowe , qui fut représentée au Théâtre-français le 12 novembre 1760 ; voir lettre du 3 novembre 1760 à d'Argental ; une Caliste plus ancienne avait été représentée en 1750 ; elle est attribuée à différents auteurs, Mauprié, Séran de La Tour et Thibouville ; Clarence Brenner la donne à l'abbé de La Place, mais se trompe peut-être , voir L'Année littéraire du 12 décembre 1760, VIII, 169-185 .

17/10/2015

le magot s'écorne . Mais un magot ne fait pas grand plaisir, et des spectacles en font beaucoup

... Mais tout de même, un magot , ça peut faire plaisir, demandez aux gagnants du Loto !

 

Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 17/10/2015

 

« A Jean-Robert Tronchin

à Lyon

17 octobre [1760]

Il est vrai mon cher monsieur que le magot s'écorne . Mais un magot ne fait pas grand plaisir, et des spectacles en font beaucoup . Je suis toujours aussi honteux que reconnaissant de toutes vos bontés . Voici la lettre sur M. de Montmartel, après lui avoir envoyé celle qu'il doit tirer sur Laleu . Il se peut que Laleu le fasse attendre une quinzaine de jours ; il n'y aura pas grand mal . Mon but a été de ne point entamer le fonds qui est entre vos mains, de remplacer par ces dix mille livres ce que vous avez la bonté de m'envoyer . Je ne suis pas extrêmement pressé des groups que vous me destinez parce que je me suis servi en dernier lieu de M. Cathala pour acquitter environ 1800 . J'ai encore de quoi aller jusqu'à la fin du mois . Dieu et vous pourvoieront au reste . Un commodore anglais et un directeur de la factorerie anglaise de Surate 1 sont venus dîner chez moi . Ils arrivent de l'Inde . Ils comptent que Pontichery sera pris dans quatre mois . Dieu veuille qu'ils se trompent .

Puis-je prendre la liberté de vous demander une vingtaine de livres de chocolat .

Mille pardons .

V. »

1 Pour le commodore il peut s'agir de Charles Steevens, et le directeur est sans doute Richard Bourchier ; voir de Beer-Rousseau, p. 48-47 .

je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire des répétitions . Nous savons tous nos rôles

... Ce serait vraiment bien s'il en était de même dans notre vie quotidienne .

 

Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 17/10/2015

 

« A Gabriel Cramer

17è octobre [1760]

J'ai passé hier la journée à Ferney, et j'ai appris en arrivant qu'on jouait demain Mahomet 1; je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire des répétitions . Nous savons tous nos rôles . C'est le géant Pictet qui se charge de tout ameuter ; Mahomet et Fanime seront les dernières pièces qu'on jouera . Après quoi nous serons tout entier aux petits chapitres, à l'Ecclésiaste 2 et autres rogatons . Mille tendres amitiés à toute la famille . »

1 Le 17 octobre 1760, Du Pan écrivait à Freudenreich : « On redonne demain Mahomet, on répète lundi aux Délices Fanime pour le duc de Villars . Il y avait quarante cinq personnes à souper , l'intendant de Bourgogne en amènera dix huit . Depuis six semaines, la maison de Voltaire ne désemplit pas, tout le monde y est sur les dents, excepté lui . »

Voir aussi les lettres de Mme Constant de Rebecque à son mari du 16 et du 17 octobre 1760 .

2 Le Précis de l'Ecclésiaste fut réimprimé dans la Seconde suite des mélanges, II, 363-402 .

13/10/2015

Chaque siècle produit tout au plus dix ou douze bons ouvrages, le reste est emporté par le torrent du fleuve de l'oubli

... Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 13/10/2015

 

« [Destinataire inconnu]

[vers octobre 1760 ?] 1

S'il y a des esprits de travers parmi vous, comme il y en a dans toutes les communautés, il me semble que les bons ne doivent pas payer pour les méchants ; et qu'on n'en doit pas moins estimer un Bourdaloue parce qu'on méprise un Garasse .

Ce monde-ci est une guerre continuelle ; on a des ennemis et des alliés . Vous voilà alliés contre le gazetier janséniste, et je souhaite que le Journal de Trévoux ne me fasse pas d’infidélités . Il ne faut pas ressembler au bon David qui pillait également les Juifs et les Philistins .

Dans cette guerre interminable d'auteurs contre auteurs, de journaux contre journaux le public ne prend d'abord aucun parti que celui de rire . Ensuite il en prend un autre ; c'est celui d'oublier à jamais tous ces combats littéraires . Le gazetier ecclésiastique s'imagine que l'Europe s'occupera longtemps de ses feuilles, mais le temps vient bientôt où l'on nettoie la maison, et où l'on détruit les toiles des araignées . Chaque siècle produit tout au plus dix ou douze bons ouvrages, le reste est emporté par le torrent du fleuve de l'oubli . Qui se souvient aujourd'hui des querelles du père Bouhours et de Ménage ? et si Racine n'avait pas fait ses tragédies saurait-on qu'il écrivit contre Port-Royal ? Presque tout ce qui n'est que personnel est perdu pour le reste des hommes . »

1 Note autographe, édition de Kehl . Le manuscrit est un morceau de papier qui a l'air d'un fragment . Pourtant le texte qu'il contient recto-verso est complet . Le destinataire est certainement un jésuite . Kehl place la lettre à la fin de 1759 ; Clogenson entre le 20 et le 25 octobre 1760, ce qui paraît plausible .

Nous voudrions vous donner du plaisir . N'en a pas qui veut

... Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 13/10/2015

 

« A François Tronchin

[octobre 1760 ?]1

Nos lits valent pourtant mieux que la pièce . Ut ut est . Ogni uno faccia seondo il suo cervello 2. Nous voudrions vous donner du plaisir . N'en a pas qui veut . Mes chers trans-rhoniens 3, si vous voulez en avoir, ayez de l'indulgence . »

1 Manuscrit au dos d'une carte à jouer ; l'édition Tronchin place la lettre après 1763 ; Delattre la met avant février 1765 ; et Droz en février 1757, ce qui est pourtant impossible, à cette date V* étant alors à Montriond.

2 Latin et italien ; Quoi qu'il en soit, que chacun fasse à sa tête .

3 La maison de campagne des Tronchin était située à Cologny, rive gauche du lac Léman .