15/08/2015
Ridero in fino alla morte . C'est un bien qui m'est dû, car après tout je l'ai bien acheté
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« Au comte Francesco Algarotti
Le 15 d'auguste [1760]
Caro, vous voulez Le Pauvre Diable, ecco lo . Che fo io nel mio ritiro ? Credo di ridere . Et che faro ? Ridero in fino alla morte 1. C'est un bien qui m'est dû, car après tout je l'ai bien acheté . J'ai vu le Shellendorf ; il a diné dans ma guinguette . Il a un jeune homme avec lui, qui parait avoir de l'esprit et des talents . J'attends votre chimiste . Mais je vous dirai attamen ipse veni 2.
Fra un mese vi mandero il Pietro 3. Mais songez que vous m'avez promis vos lettres sur la Russie 4. Je veux au moins avoir le plaisir et l'honneur de vous citer dans le second tome, car vous n'aurez cette année que le premier . Cette histoire russe sera la dernière chose sérieuse que je ferai de ma vie . Je bâtis actuellement une église, mais c'est que je trouve cela plaisant .
Tout mon chagrin est que vous n'avez pas La Pucelle, la vraie pucelle, très différente du fatras qui court dans le monde sous son nom . Quand je vous donnai le premier chant à Berlin, je n'étais point du tout plaisant . Les temps sont changés ; c'est à moi seul qu'il appartient de rire . Quand je dis seul, je parle de lui et de moi, et non de vous et de moi .
Je crois comme vous, que Machiavel aurait été un bon général d'armée, mais je n'aurais pas conseillé au général ennemi de dîner avec lui en temps de trêve .
Je ne sais pas encore si Breslau est pris . Tout ce que je sais, c'est qu'il est fort doux de n'être pas dans ces quartiers-là , et qu'il serait plus doux d'être avec vous .
L’amo, l'amerò sempre 5. Votre secretario 6 est un très bon ouvrage . »
1 Cher, vous voulez le Pauvre Diable, le voici . Ce que je fais dans ma retraite ? Je crois que je ris . Et que ferai-je ? Je rirai jusqu'à la mort .
2 D'après Ovide, Heroïdes, I, 2, citation inexacte : en attendant viens toi-même .
3 Dans un mois je vous enverrai le Pierre [le Grand].
4Algarotti : Saggio di lettere sopra la Russia, 1760 .
5 Je vous aime, je vous aimerai toujours .
6 Sans doute l'essai d'Algarotti sur Machiavel, La Scienza militare del segretario fiorentino, recueilli dans les Opere del conte Algarotti, 1764, ou bien encore les Lettere militari, 1759 .
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Si jamais il se trouve quelque athée dans le monde (ce que je ne crois pas ) , votre livre confondra l'horrible absurdité de cet homme
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« A Stanislas Leszczynski, roi de Pologne
Du 15è août 1760 1
Sire,
Je n'ai jamais que des grâces à rendre à Votre Majesté . Je ne vous ai connu que par vos bienfaits, qui vous ont mérité votre beau titre 2. vous instruisez le monde, vous l'embellissez, vous le soulagez, vous donnez des préceptes et des exemples . J'ai tâché de profiter de loin des uns et des autres, autant que j'ai pu . Il faut que chacun dans sa chaumière fasse, à proportion, autant de bien que Votre Majesté en fait dans ses États . Elle a bâti de belles églises royales, j'édifie des églises de village ; Diogène remuait son tonneau quand les Athéniens construisaient des flottes ; si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous autres petits nous en soulagions dix ; le devoir des princes et des particuliers est de faire chacun dans son État, tout le bien qu'il peut faire .
Le dernier livre de Votre Majesté que le cher frère Menoux m'a envoyé de votre part 3, est un nouveau service que Votre Majesté rend au genre humain . Si jamais il se trouve quelque athée dans le monde (ce que je ne crois pas ) , votre livre confondra l'horrible absurdité de cet homme . Les philosophes de ce siècle ont heureusement prévenu les soins de Votre Majesté, elle bénit Dieu, sans doute, de ce que depuis Descartes et Newton, il ne s'est pas trouvé un seul athée en Europe . Votre Majesté réfute admirablement ceux qui croyaient autrefois que le hasard pouvait avoir contribué à la formation de ce monde : Votre majesté voit sans doute avec un plaisir extrême, qu'il n'y a aucun philosophe de nos jours qui ne regarde le hasard comme un mot vide de sens . Plus la physique a fait de progrès, plus nous avons trouvé partout la main du Tout-Puissant .
Il n'y a point d'hommes plus pénétrés de respect pour la vérité, que les philosophes de nos jour ; la philosophie ne s'en tient pas à une adoration stérile , elle influe sur les mœurs ; il n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes, ils aiment l’État et le monarque, ils sont soumis aux lois, ils donnent l'exemple de l'attachement et de l'obéissance ; ils condamnent et ils couvrent d'opprobre, ces factions pédantesques et furieuses, également ennemies de l'autorité royale et du repos des sujets . Il n'est aucun d'eux qui ne contribuât avec joie à la moitié de son revenu au soutien du royaume . Continuez, Sire , à les seconder de votre autorité et de votre éloquence, continuez à faire voir au monde, que les hommes ne peuvent être heureux que quand les philosophes sont rois , et quand ils ont beaucoup de sujets philosophes ; encouragez de votre voix puissante la voix des citoyens qui n’enseignent dans leurs écrits et dans leurs discours, que l'amour de Dieu ; confondes ces hommes insensés, livrés à la faction, qui commencent par accuser d'athéisme quiconque n'est pas de leur avis sur des choses indifférentes .
Le docteur Lange 4, dit que tous les jésuites sont athées parce qu'ils ne trouvent point la cour de Pékin idolâtre . Le frère Hardouin 5, jésuite, dit que les Pascal, les Arnaud, les Nicole, sont athées parce qu'ils n'étaient pas molinistes ; frère Berthier soupçonne d’athéisme l'auteur de l'Histoire générale, parce que l'auteur de cette histoire ne convient pas que les nestoriens conduits par des nuées bleues, soient venus du pays de Tacin dans le septième siècle, faire bâtir des églises nestoriennes 6 à la Chine. Frère Berthier devrait savoir que des nuées bleues ne conduisent personne à Pékin, et qu'il ne faut pas mêler des contes bleus à nos vérités sacrées . Un Breton ayant fait, il y a quelques années, des recherches sur la ville de Paris, l’abbé Trublet et consorts, l'ont accusé d'irréligion au sujet de la rue Tireboudin, et de la rue Trousse-Vache ; et le Breton a été obligé de faire assigner ses accusateurs au Châtelet de Paris 7.
Les rois méprisent toutes ces petites querelles, ils font le bien général, pendant que leurs sujets animés les uns contre les autres font les maux particuliers . Un grand roi tel que vous Sire, n'est ni janséniste, ni moliniste, il n'est d'aucune faction ; il ne prend parti, ni pour, ni contre un dictionnaire ; il rend la raison respectable, et toutes les factions ridicules . Il rend les jésuites utiles en Lorraine quand ils sont chassés du Portugal ; il donne douze mille livres de rente, une belle maison, et une bonne cave à notre cher frère Menoux, afin qu'il fasse du bien ; il sait que la vertu et la religion consistent dans les bonnes œuvres, et non pas dans les disputes ; il se fait bénir, et les calomniateurs se font détester .
Je me souviendrai toujours, Sire, avec la plus tendre et la plus respectueuses reconnaissance, des jours heureux que j'ai passés dans votre palais ; je me souviendrai que vous daigniez faire le charme de la société, comme vous faisiez la félicité de vos peuples, et que si c'était un bonheur de dépendre de vous, c'en était un plus grand de vous approcher .
Je souhaite à Votre Majesté, que votre vie utile au monde, s'étende au-delà des bornes ordinaires . Aureng-Zeb et Muley-Ismaël , ont vécu l'un et l'autre plus de cinq cents ans 8. Si Dieu accorde de si longs jours à des princes infidèles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant !
Je suis avec un profond respect . »
1 Copie corrigée de la main de V* .
2 Voir les derniers mots de la présente lettre .
3 Voir la lettre du 11 juillet 1760 à Menoux : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/07/11/bonsoir-ce-monde-ci-est-une-grande-table-ou-les-gens-d-espri-5732443.html
4 Lorenz Lange : Journal de la résidence du sieur Lange [...] à la cour de la Chine, dans les années 1721 et 1722, 1726 ; V* ne cite pas, mais résume la pensée de l'auteur .
5 Le père Jean Hardouin qui écrivit dans la première moitié du XVIIIè siècle .
6 Voir Essai sur les mœurs, chap. XI .
7 Voir lettre du 28 juillet 1760 à Mme d'Epinay : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/07/28/dans-presque-toutes-les-entreprises-il-ne-faut-que-de-la-har-5799993.html
8 Voir lettre du 23 avril 1760 à Pilavoine : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/04/23/les-hommes-sont-nes-partout-a-peu-pres-les-memes-du-moins-da-5800004.html
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Je ne sais si vous m'avez rendu encore meilleur Français que je n'étais
... A la réflexion : si, mon cher Voltaire . Et je pense que je ne suis pas le seul .
Mis en ligne le 16/11/2020 pour le 15/8/2015
« A César-Gabriel de Choiseul, comte de Choiseul
A Ferney , par Genève
15 août 1760
Pangloss avait assurément grand tort avec son Tout est bien . Votre Excellence doit penser au moins comme Martin après notre désastre, et il faut avoir la patience de Socrate pour voir de sang froid tout ce qui arrive . Cette fausse aventure n'ôtera rien à la considération personnelle que vous avez dans la cour où vous êtes, mais elle vous sera aussi sensible qu'elle est cruelle . Je ne sais si vous m'avez rendu encore meilleur Français que je n'étais, et si vos bontés et celles de M. le duc de Choiseul ont échauffé mon patriotisme au milieu des Alpes, mais la défaite de notre armée me pénètre de douleur . Si les Russes sont battus par le roi de Prusse, je fais jeter dans le feu toute l'Histoire de Pierre le Grand .
Vous voici dans un moment de crise bien violent ; peut-être a-t-on donné une bataille vers l'Oder . Si le roi de Prusse la gagne, je connais des gens qui diront :
Dieux, qui le connaissez,
Est-ce donc sa vertu que vous récompensez ?1
Et s'il la perd, j'assure Votre Excellence qu'une certaine nièce, très sensible à l'honneur de votre souvenir, se consolera, et moi peut-être aussi . Je vous soupçonne fort de savoir certaines choses très étranges et uniques dans leur espèce qui seront de bonnes anecdotes pour la postérité . Pourquoi suis-je vieux, malingre et suisse ? Il me semble que j'irais passer huit jours dans un faubourg de Vienne pour vous faire ma cour . J'espère au moins avoir l'honneur de vous envoyer un des premiers exemplaires de l'Histoire de Pierre le Grand pour vous délasser pendant quelques heures de vos importantes et épineuses occupations . J'ai bien peur qu'elles ne prennent sur votre santé . On m'a parlé d'un mal au pied, d'un érésypèle .
Ah ! Monsieur, les affaires du monde entier, les honneurs, ne valent pas la santé . Conservez la vôtre pour jouir de tout le reste . Je fais mille vœux pour votre bonheur du fond de ma douce retraite, et je vis pénétré de la plus respectueuse et de la plus tendre reconnaissance pour toutes vos bontés .
La Marmotte des Alpes
V. »
1D'après Racine , Phèdre, II, sc. 6 .
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14/08/2015
à la bonne heure si cela peut nous donner une paix dont tout le monde a besoin, hors ceux qui font des fournitures aux troupes
... Et c'est là que le bât blesse ! La paix, soit, mais avec un stock d'armes épouvantable à portée de la main . Et quelles mains ? L'industrie de l'armement n'est pas près de péricliter, quelque soit le le fournisseur, démocrate ou dictateur . Et puis rendez-vous compte, chers pacifistes, de tous les chômeurs que ça ferait ![sic]. Les Ecritures demandent qu'on fonde les armes pour en faire des charrues ; ce n'est pas demain la veille .
Mis en ligne le 16/11/2020 pour le 14/8/2015
«A Jean-Robert Tronchin
13è août 1760 aux Délices
J'ai pris la liberté, monsieur, de vous demander de quoi peindre en vert mon château de Ferney ; Mme Denis prend bien d'autres libertés avec vous . Vous savez toutes les nouvelles . On assure que nous sommes dans Cassel, quoique notre réserve ait été un peu entamée . Les Autrichiens prétendent qu'ils tiennent le roi de Prusse et la Silésie ; à la bonne heure si cela peut nous donner une paix dont tout le monde a besoin, hors ceux qui font des fournitures aux troupes .
Voulez-vous bien, monsieur, avoir la bonté de faire mettre l'incluse à la poste ?
Votre très humble et très obéissant serviteur .
V. »
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on ne prétend point chez nous que l’État doive périr, faute de subsides
... Que tous ceux qui devraient payer l'impôt sur la fortune prennent exemple sur Voltaire .
Mis en ligne le 16/11/2020 pour le 14/8/2015
« A Jean-François Marmontel
chez
Madame de Geoffrin
rue Saint-Honoré
à Paris
13è août 1760
Nous avions été un peu alarmés, monsieur, de certaines terreurs paniques que MM. les directeurs de la poste avaient conçues 1, jamais crainte n'a été plus mal fondée ; M. le duc de Choiseul et Mme de Pompadour connaissent la façon de penser de l'oncle et de la nièce ; on peut tout nous envoyer sans risque ; on sait que nous aimons le roi et l’État ; ce n'est pas chez nous que les Damiens ont entendu des discours séditieux ; on ne prétend point chez nous que l’État doive périr, faute de subsides ; nous n'avons point de convulsionnaires dans nos terres ; je dessèche des marais, je bâtis une église, et je fais des vœux pour le roi ; nous défions tous le jansénistes et tous le molinistes, d'être plus attachés à l’État que nous le sommes ; il est vrai que nous rions du matin au soir, des Pompignans et des Frérons ; mais quoique Lefranc ait épousé la veuve 2 d'un directeur des postes, il ne peut empêcher qu'on ne me donne tous les ordinaires une liste de ses ridicules ; vous pouvez m'écrire en toute sûreté ; le roi ne trouve point mauvais que des amis s'écrivent que Fréron est un bas coquin, et Lefranc un impertinent . Les pauvretés de la littérature n'empêchent pas que M. le maréchal de Broglie ne soit dans Cassel .
Abraham Chaumeix, Jean Gauchat, Martin Trublet 3 ne m’empêcheront pas de donner un beau feu d'artifice à la fin de la campagne .
Mon cher ami, il faut que le roi sache que les philosophes lui sont plus attachés que les fanatiques et que les hypocrites de son royaume, l'univers n'en saura rien, l'univers n'est fait que pour Pompignan ; je vous écris cette lettre en droiture, parce que M. Bouret ne m'a offert ses bons offices que pour de gros paquets . Mandez-nous je vous prie, par qui l'on peut vous sauver dorénavant l'impôt d'une lettre ; dites-moi avec quelle noble fierté l'ami Fréron reçoit le fouet et la fleur de lys qu'on lui donne trois fois par semaine à la comédie . Donnez-nous des nouvelles, surtout de votre situation, de vos dessins et de vos espérances . L'oncle et la nièce s'intéressent également à vous . Présentez mes respects je vous prie à Mme de Geoffrin ; si vous voyez M. Duclos dites-lui , je vous prie, combien je l'estime, et à quel point je lui suis attaché ; mais surtout soyez bien persuadé que vous aurez toujours dans l'oncle et dans la nièce, deux amis essentiels .
Est-il possible qu'il y ait encore quelqu'un qui reçoive Fréron chez lui ? Ce chien fessé dans la rue peut-il trouver d'autre asile que celui qu'il s'est bâti avec ses feuilles ? Est-il vrai qu'il est brouillé avec Palissot , et que la discorde est dans le camp des ennemis ? Contribuez de tout votre pouvoir à écraser les méchants et la méchanceté ; les hypocrites et l'hypocrisie . Ayez la charité de nous mander tout ce que vous saurez de ces garnements, mais comme il faut mêler l’agréable à l'utile 4, parlez-moi de Melpomène-Clairon ; que fait-elle ? que dit-elle ? que jouera-t-elle ? lui a-ton lu d'une voix fausse et grêle, le triste drame écrit pour la Denéle ?5 Quelque chose qu'elle joue ce sera un beau tapage quand elle reparaitra sur la scène . Adieu, si vous avez envie de faire quelque tragédie venez la faire chez nous ; c'est avec mes frères qu'il faut réciter son office .
Je vous embrasse de tout mon cœur .
V. »
1 Voir lettre du 8 août 1760 à Thieriot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/11/14/le-seigneur-exauce-partout-les-voeux-des-fideles-il-n-y-a-pa-6277203.html
2 Marie-Antoinette-Félicie Grimod Du Fort, née de Caulaincourt . Il semble que V* a d'abord dicté la putain .
3 Le prénom de Martin est fantaisiste .
4 Horace, Art poétique, v, 343 :http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/horace_poetique/texte.htm
5 Le Pauvre Diable, v, 135-136 : https://satires18.univ-st-etienne.fr/texte/contre-le-franc-de-pompignan-et-autres-adversaires-de-voltaire/le-pauvre-diable
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nous ne nous soucions pas que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés , mais nous voulons que les gens du monde le soient, et ils le seront ; c'est le plus grand bien que nous puissions faire à la société , c’est le seul moyen d'adoucir les mœurs
... Je crains bien que nos laboureurs et nos manoeuvres du XXIè siècle ne soient pas autant que nécessaire instruits à l'égal des gens du monde (lesquels ne sont pas pour autant des exemples de vertu à favoriser).
Egalité d'instruction : voir les statistiques : https://fr.statista.com/statistiques/618963/avis-ecoles-publiques-garantie-egalite-des-chances-france/
Mis en ligne le 16/11/2020 pour le 14/8/2015
« A Claude-Adrien Helvétius
13 août [1760
J'ai lu deux fois votre lettre, mon cher philosophe, avec une extrême sensibilité, c'est ma destinée de relire ce que vous écrivez . Mandez-moi, je vous prie, le nom du libraire qui a imprimé votre ouvrage en anglais, et comment il est intitulé 1; car le mot d'esprit qui est équivoque chez nous et qui peut signifier l'âme, l'entendement, n'a pas ce sens louche dans la langue anglaise . Wit, signifie esprit dans le sens où nous le disons, avoir de l'esprit ; et understanding, signifie Esprit, dans le sens que vous l'entendez .
Certainement votre livre ne vous eût point attiré d'ennemis en Angleterre ; il n'y a ni fanatiques, ni hypocrites dans ce pays-là ; les Anglais n'ont que des philosophes qui nous instruisent, et des marins qui nous donnent sur les oreilles . Si nous n'avons point de marins en France, nous commençons à avoir des philosophes, leur nombre augmente par la persécution même ; ils n'ont qu’à être sages, et surtout être unis . Comptez qu'ils triompheront ; les sots redouteront leur mépris, les gens d'esprit seront leurs disciples , la lumière se répandra en France comme en Angleterre, en Prusse, en Hollande, en Suisse, en Italie même ; oui en Italie . Vous serez édifié de la multitude des philosophes qui s'élève sourdement dans le pays de la superstition : nous ne nous soucions pas que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés , mais nous voulons que les gens du monde le soient, et ils le seront ; c'est le plus grand bien que nous puissions faire à la société , c’est le seul moyen d'adoucir les mœurs que la superstition rend toujours atroces .
Je ne me console point que vous ayez donné votre livre sous votre nom, mais il faut partir d'où l'on est .
Comptez que la grande dame 2 a lu les choses comme elles sont imprimées, qu'elle n'a point lu le mot abominable, et qu'elle a lu le repentir du grand Fénelon 3. Soyez sûr encore que ce mot a fait un très bon effet ; soyez sûr que je suis très instruit de ce qui se passe .
Je n'ai lu dans Palissot aucune critique des propositions dont vous me parlez ; il faut que ces critiques malhonnêtes soient dans quelques feuilles, ou suppléments de feuilles qui ne me sont pas encore parvenus .
Vous pouvez m'écrire, mon cher philosophe, très hardiment . Le roi doit savoir que les philosophes aiment sa personne et sa couronne, qu'ils ne formeront jamais de cabale contre lui, que le petit-fils de Henri IV leur est cher, et que les Damiens n'ont jamais écouté des discours affreux dans nos antichambres . Nous donnerions tous la moitié de nos biens pour fournir au roi des flottes contre l’Angleterre ; je ne sais si ses tuteurs 4 en feraient autant . Pour moi je défriche des terres abandonnées, je dessèche des marais, je bâtis une église, je soulage comme vous les pauvres, et je dis hardiment par la poste que le discours de maître Joly de Fleury 5 est un très mauvais discours . Je prends tout le reste fort gaiement et j'ai un peu les rieurs de mon côté .
J'ai trouvé de très beaux vers dans le poème 6 que vous m'avez envoyé ; je souhaite passionnément d'avoir tout l'ouvrage, adressez-le à M. Le Normant, ou à quelque autre contresigneur 7; vivez , pensez, écrivez librement parce que la liberté est un don de Dieu, et n'est point licence .
Il y a des choses que tout le monde sait, et qu'il ne faut jamais dire, à moins qu'on ne les dise en plaisantant ; il est permis à La Fontaine, de dire que cocuage n'est point un mal 8 mais il n'est pas permis à un philosophe de démontrer qu'il est du droit naturel de coucher avec la femme de son prochain 9. Il en est ainsi, ne vous déplaise, de quelques petites propositions de votre livre ; l'auteur de la fable des abeilles 10 vous a induit dans le piège .
Au reste il ne faut jamais rien donner sous son nom ; je n'ai pas même fait La Pucelle ; Me Joly de Fleury aura beau faire un réquisitoire je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c'est lui qui a fait La Pucelle, qu'il veut méchamment mettre sur mon compte . Adieu, mon cher philosophe, je vous salue en Platon, en Confucius, vous, madame votre femme, vos enfants ; élevez-les dans la crainte de Dieu, dans l'amour du roi, et dans l'horreur des fanatiques qui n'aiment ni Dieu , ni le roi, ni les philosophes .
V. »
1 De l'esprit, or essay on the mind, traduit par William Mudford, 1759 .
2 Mme de Pompadour .
3 Allusion aux rétractations successives d'Helvétius .
4 Le parlement .
5 Voir lettre du 7 février 1759 à Thieriot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/02/26/ce-qui-est-neuf-n-est-pas-toujours-vrai-5308752.html
6 Le Bonheur, publié en 1772 pour la première fois .
7 Voir lettre du 8 août 1760 à Thieriot ; sur le mot, voir lettre du 30 mars 1758 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2013/07/26/temp-9fc40c98b67ed5cd4ca208a0a4d2043a-5129937.html
8 Ce que dit La Fontaine dans « La Coupe enchantée », Contes, III ; iv, 45
9 Proposition d'Helvétius dans De l'Esprit, II, 4 . Sous cette forme apparemment plaisante, V* marque nettement son refus de toute théorie contraire au droit de propriété .
10 Mandeville ; Mme du Châtelet avait traduit cet ouvrage à Cirey .
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13/08/2015
Ce n'est point, monsieur, la foule des ridicules de Paris qui m'a privé quelque temps de l'honneur de vous écrire
... ni à vous madame .
Free est le coupable de ce retard, car libre il est de trainer à faire les connections et nous libres de payer pour un service boiteux .
Mis en ligne le 16/11/2020 pour le 13/8/2015
« A David-Louis Constant de Rebecque, seigneur d'Hermenches
Major des Gardes d'Orange, etc.
à Lausanne 1
Aux Délices 13 août 1760
Ce n'est point, monsieur, la foule des ridicules de Paris qui m'a privé quelque temps de l'honneur de vous écrire ; c'est le fardeau des travaux de la campagne, et celui d'une mauvaise santé .
J'ignore s'il est vrai que les Hessois aient déclaré au prince de Brunsvick que s'il abandonnait Cassel, ils l'abandonneraient à leur tour 2. Supposé qu'ils tiennent leur parole, la guerre sera bientôt finie en Allemagne car il ne parait pas que le roi de Prusse puisse résister, les Autrichiens prétendent qu'ils le tiennent cette fois-ci, il n'y a qu'un coup de désespoir qui puisse déranger leurs mesures, l'enceinte est formée pour faire tomber le Lion du Nord dans leurs filets ; celui qui était né pour être le plus heureux homme de la terre, deviendra le plus malheureux, les disgrâces de Charles XII ne l'ont pas instruit, et les siennes n'instruiront personne . Je me flatte que nous en raisonnerons bientôt ensemble ; on nous fait espérer que vous viendrez dans notre voisinage .
Apportez donc vos habits de théâtre, car M. le duc de Villars apporte les siens . Adieu, monsieur, mille respects à toute votre aimable famille ; et conservez-moi vos bontés dont je sens tout le prix .
V. »
1Sur le manuscrit, une autre main a modifié, dans l'adresse Lausanne en Moudon .
2 Voir Waddington, IV, 228-230 .
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