09/08/2016
Gex ressemble à Genève comme une botte de foin à un collier de perles
... Gex, mon pays natal, heureusement est beau comme une botte de foin ! et Genève triste comme des perles mortes . Voltaire a exagéré ! alors moi aussi !
Gex est une jolie petite sous-préfecture où il fait bon vivre, avec une vie associative très animée et un paysage magnifique .

Beau comme une botte de foin , j'ai dit , persiste et signe !
« A Jean-Robert Tronchin Banquier
à Lyon
Vous nous avez renvoyé François en très bonne santé, monsieur, et tout le monde vous en remercie .
Voulez-vous que je vous consulte sur une petite affaire ? Le roi nous accorde, comme vous savez, quatre cents louis pour notre Corneille, et monsieur le contrôleur général m'a mandé qu'il me les donnerait en effets royaux . Mais quels effets royaux dois-je demander ? Ne connaissez-vous point quelque manière d'arranger cette affaire ? Vous êtes plus à portée que personne de me donner de bons avis, et je vous les demande .
Permettez-moi de vous demander un panier de vin de liqueur, attendu que nous allons avoir un peu de compagnie cet automne à Ferney .
M. le duc de Villars est fort content des Délices, et on commence à l'être sur sa santé . Notre petit pays s'embellit tous les jours mais il ne s'enrichit pas ; Gex ressemble à Genève comme une botte de foin à un collier de perles . Nous avons des comédiens auprès de Châtelaine, il n'y a que les Genevois qui viennent les entendre, parce qu'il n'y a qu'eux qui aient de l'argent . Adieu, mon cher monsieur, je cachette avec un petit pain, parce que je n'ai pas encore ma cire .
Ferney 31è august 1761. »
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08/08/2016
Il faut toujours avoir raison ; et un particulier ne peut jamais s’en flatter
... Est-ce à dire que la majorité a toujours raison ? Ce serait trop beau ! Et l'Histoire, justement, prouve que non .
« A Charles Pinot Duclos
31 auguste 1761
J’ai reçu, monsieur, l’épître dédicatoire, la préface sur le Cid, et les remarques sur les Horaces. Je crois que l’Académie rend un très grand service à la littérature et à la nation, en daignant examiner un ouvrage qui a pour but l’honneur de la France et de Corneille. Voilà la véritable sanction que je demande ; elle consiste à m’instruire. Il faut toujours avoir raison ; et un particulier ne peut jamais s’en flatter. Je trouve toutes les notes sur mes observations très judicieuses. Il n’en coûte qu’un mot dans vos assemblées, et, sur ce mot, je me corrige sans difficultés et sans peine : c’est la seule façon de venir à bout de mon entreprise. Je remercie infiniment la compagnie, et je la conjure de continuer. Je lui envoie des choses un peu indigestes ; mais, sur ses avis, tout sera arrangé, soigné pour le fond et pour la forme ; et je ne ferai rien annoncer au public que quand j’aurai soumis au jugement de l’Académie les observations sur les principales pièces de Corneille. Plus cet ouvrage est attendu de tous les gens de lettres de l’Europe, plus je crois devoir me conduire avec précaution. Je ne prétends point avoir d’opinion à moi ; je dois être le secrétaire de ceux qui ont des lumières et du goût. Rien n’est plus capable de fixer notre langue, qui se parle à la vérité dans l’Europe, mais qui s’y corrompt. Le nom de Corneille et les bontés de l’Académie opéreront ce que je désire.
Quant aux honneurs qu’on rendait à ce grand homme, je sais bien qu’on battait des mains quelquefois quand il reparaissait après une absence : mais on en a fait autant à mademoiselle Camarjol 1. Je peux vous assurer que jamais il n’eut la considération qu’il devait avoir. J’ai vu, dans mon enfance, beaucoup de vieillards qui avaient vécu avec lui : mon père, dans sa jeunesse, avait fréquenté tous les gens de lettres de ce temps ; plusieurs venaient encore chez lui. Le bonhomme Marcassus 2, fils de l’auteur de l’Histoire grecque, avait été l’ami de Corneille. Il mourut chez mon père, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Je me souviens de tout ce qu’il nous contait, comme si je l’avais entendu hier. Soyez sûr que Corneille fut négligé de tout le monde, dans les dernières vingt années de sa vie. Il me semble que j’entends encore ces bons vieillards Marcassus, Réminiac, Tauvières, Regnier, gens aujourd’hui très inconnus, en parler avec indignation. Eh ! ne reconnaissez-vous pas là, messieurs, la nature humaine ? Le contraire serait un prodige.
C’est une raison de plus pour vous intéresser au monument que j’élève à sa gloire. Présentez, je vous prie, monsieur, mes remerciements et mes respects à la compagnie, etc.
N.b. que je prends la liberté d'envoyer des esquisses ; tout est fait ; je vous jure, à ce courant de plume, cela ne paraît pas fort respectueux , mais il faut avancer sa besogne, on corrige ensuite à loisir et à l'impression . »
1 Marie-Anne de Cupis ou Mlle Camargo, célèbre danseuse, née en 1710, morte en 1770. Elle avait quitté l’Opéra en 1751. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Anne_de_Camargo
et : https://www.mtholyoke.edu/courses/nvaget/danseuse/ladanseuse/ladanseuse/1700-1750.html
et : http://leschaussonsverts.eklablog.com/marie-anne-de-camargo-1710-1770-l-audace-du-talent-a1801036
2 V* mentionne aussi ce personnage dans l'article « Don Juan » de sa Vie de Molière . C'était le fils de Pierre de Marcassus, auteur, notamment de l'Histoire grecque, 1647 . Voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Vie_de_Moli%C3%A8re#cite_ref-58
et : http://data.bnf.fr/12219107/pierre_de_marcassus/
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07/08/2016
Je compte ne faire imprimer un programme que quand j'aurai eu les avis de l'Académie
... "Autant vous dire que ce n'est pas demain la veille du jour où vous pourrez le lire", aurait dit en aparté le candidat, plus people que jamais, Sarkozy ; l'opération séduction est commencée, prêt à toutes les manoeuvres pour être à nouveau le premier sur le trône, Bling Bling Ier nous la joue "plus aimable et plus compétent que moi, tu meurs !". Combien de gogos va-t-il attirer ? trop, à mon goût .

« A François de Chennevières
Je vous renvoie mon cher ami, la lettre de M. de Boismont 1. Toute la réponse que je peux faire, c'est que l'exemplaire ne coûtera que deux louis, soit qu'on l'imprime en douze ou treize volumes in-8° soit qu'on le donne en huit ou neuf volumes in-4° . Je sais bien qu'il y aurait de la perte à ce prix sans les secours du roi, des princes, et des premiers du royaume . Pour moi qui ne suis point grand seigneur, mais qui m'intéresse vivement à cette entreprise, je souscris pour la valeur de cent exemplaires . J'ai déjà commenté Le Cid, Horace, Cinna, Pompée, Rodogune, Polyeucte, Théodore, Le Menteur, Héraclius . J'envoie mes observations à l'Académie, à mesure que je les fais .
Je profite des lumières de mes confrères, et avec cette précaution, j’espère que cet ouvrage servira à fixer la langue chez les étrangers 2; c'est un monument que j'ai élevé à la gloire de Corneille et de ma nation . Je ne suis pas étonné de l'intérêt que vous prenez à cette entreprise . Je compte ne faire imprimer un programme que quand j'aurai eu les avis de l'Académie sur les pièces que je commente . Le fardeau est un peu lourd, mais je le porte avec grand plaisir . Si j'avais plus de loisir, l’ouvrage irait plus vite . J'embrasse très tendrement mon cher ami, et la sœur du pot . Mme Denis en fait autant .
Ferney 31è august 1761.»
1 Un M. de Boissemont apparaît dans la liste des souscripteurs du théâtre de Corneille .
Voir aussi : https://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2004-4-page-595.htm
2 V* paraît « fixiste » dans ses conceptions du monde, et plus particulièrement dans le domaine de la langue .
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06/08/2016
Rien ne se fait sans un peu d'enthousiasme
... Qui permet de porter remède à la réflexion qui vient deux lignes plus loin !
Et je pense que Voltaire est un modèle enthousiasmant .
Lui qui serait un vif commentateur des Jeux olympiques et des exploits sportifs, lui qui contrairement à ce que beaucoup pensent n'était pas un intellectuel bureaucrate, mais un vif-argent de corps comme d'esprit .

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
Ferney 31è august [1761] 1
On est un peu importun, on présente Pompée aux anges, accompagné d'une lettre à monsieur le secrétaire perpétuel, lequel a renvoyé les Horaces avec quelques notes académiques . Mes anges sont suppliés de donner Pompée avant Polyeucte . Je traite Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse ; mais j'adoucirai ma dureté en revoyant mon ouvrage ; mon grand objet, mon premier objet, est que l'Académie veuille bien lire toutes mes observations comme elle a lu celles des Horaces . Cela seul peut donner à l'ouvrage une autorité qui en fera un ouvrage classique . Les étrangers le regarderont comme une école de grammaire et de poésie .
Mes anges rendront un vrai service à la littérature et à la nation, s'ils engagent tous leurs amis de l’Académie et les amis de leurs amis à prendre mon entreprise extrêmement à cœur . Il faut tâcher que tout le monde en soit aussi enthousiasmé que moi . Rien ne se fait sans un peu d'enthousiasme .
Quand joue-t-on Le Droit du seigneur, et qui joue ?
Tout va-t-il de travers comme de coutume ?
Puis-je supplier mes anges de présenter mes respects à M. et à Mme de Courteilles 2 à qui j'adresse si souvent de si gros paquets ? »
1 L'édition de Kehl omet la dernière phrase, suivie par toutes les éditions .
2 Dominique-Jacques- Barberie de Courteilles , ex-ambassadeur de France en Suisse, mari de Madeleine Fyot de La marche, fille de Claude-Philippe Fyot de La Marche, ancien premier président du parlement de Dijon qui viendra chez V* le mois suivant .
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05/08/2016
J’attends tout de vous
...
« A Jean Le Rond d'Alembert
31 d'auguste [1761]
Messieurs de l'Académie françoise ou française, prenez bien à cœur mon entreprise , je vous en prie ; ne manquez pas les jours des assemblées, soyez bien assidus . Y a-t-il rien de plus amusant, s'il-vous-plait, que d'avoir un Corneille à la main, de se faire lire mes observations, mes anecdotes , mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile , tout en badinant ? J’attends tout de vous, mon cher confrère .
Il me parait que M. Duclos s'intéresse à la chose . Je me flatte que vous vous en amuserez, et que je verrai quelquefois de vos notes sur mes marges . Encouragez-moi beaucoup, car je suis docile ; j'aime mieux Corneille que mes opinions ; j'écris vite, et je corrige de même ; secondez-moi, éclairez-moi et aimez-moi . »
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04/08/2016
Il me semble que tout va de travers, hors ce qui dépend uniquement de moi ; cela n’est pas modeste, mais cela est vrai
...
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
Mes anges verront que je ne suis pas paresseux ; ils s’amuseront de Polyeucte. Quand ils s’en seront amusés, ils pourront le donner à M. le secrétaire perpétuel, à condition que M. le secrétaire rendra à mes divins anges l’épître dédicatoire, le Cid, Horace et Cinna. Mais vous verrez que l’Académie mettra beaucoup plus de temps à éplucher mes remarques que je n’en ai mis à les faire.
Je crois malheureusement que l’entreprise ira à dix volumes ; cela me fait trembler : le temps devient tous les jours moins favorable, mais je n’en travaillerai pas moins. M. de Montmartel me mande que c’est une opération de finance fort difficile. Il ne veut pas même s’engager à donner des billets payables dans neuf mois. Voilà ce que c’est que d’être battu dans les quatre parties du monde ; cela serre les cœurs et les bourses. Le public fait trop de commentaires sur la perte du Canada et des Indes Orientales, et sur les trois vingtièmes, pour se soucier beaucoup des Commentaires sur Corneille. Il me semble que tout va de travers, hors ce qui dépend uniquement de moi ; cela n’est pas modeste, mais cela est vrai. Je commence même à croire qu’un certain drame ébauché 1 fera un assez passable effet au théâtre, si Dieu me prête vie.
Vous triomphez, vous m’avez remis tout entier au tripot que j’avais abandonné ; mais je suis toujours épouvanté qu’on ait le front de s’amuser à Paris, et d’aller au spectacle, comme si nous venions de faire la paix de Nimègue 2.
Est-il vrai qu’on va jouer une comédie moitié bouffonne, moitié intéressante, comme je les aime ? est-il vrai qu’elle est de M. le Gouz, auditeur des comptes de Dijon 3? est-il vrai qu’il y a un rôle d’Acanthe que vous aimez autant que Nanine ? Qui joue ce rôle d’Acanthe ? est-ce mademoiselle Gaussin ? est-ce mademoiselle Hus ?
Que devient votre humeur ? je vous connais une humeur fort douce ; mais celle qui attaque les yeux est fort aigre. Tâchez donc d’être assez malade pour venir vous faire guérir par Tronchin ; cela serait bien agréable. Je baise, en attendant, le bout des ailes de mes anges. »
1 Don Pèdre ; remarquer l'emploi du mot drame qui est notable, à cette époque, appliqué par V* à une de ses pièces .
2 La plus glorieuse des paix obtenues par Louis XIV en 1678-1679 ; voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Nim%C3%A8gue
3 Voir lettre du 24 août 1761 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2016/07/28/il-est-bon-de-fixer-le-public-par-un-nom-de-peur-que-le-mien-5830890.html
15:17 | Lien permanent | Commentaires (0)
assurer l'honneur de rendre notre langue, la langue des étrangers, et puisque c'est la seule gloire qui nous reste, il ne faut pas la négliger
... Parler français, j'espère qu'on l'entendra depuis Rio, et pas seulement dans les sports où c'est officiel .
http://franceolympique.com/art/831-le_francais,_langue_ol...

Tchin tchin !
« A Jean Pâris de Montmartel
Au château de Ferney, par Genève
27è august 1761
Monsieur, deux jours avant que je reçusse l'honneur de votre lettre du 20è auguste 1, j'en reçus une de monsieur le contrôleur général, dans laquelle il me disait que vu les difficulté des temps, il ne pouvait me donner que des billets royaux . Je n'ai que trop de ces effets, ayant mis malheureusement en billets de loterie, en annuités, etc., la plus grande partie du bien dont je pouvais disposer . On ne s’attendait pas alors aux revers funestes qui nous ont accablés . Je conçois quel est le fardeau de monsieur le contrôleur général, surtout quel est le vôtre . Je sens bien que mon entreprise serait plus convenable en temps de paix, quelque médiocre qu’elle soit, et s'il ne s'agissait que d'attendre quelques mois cette paix si nécessaire, je différerais l'exécution de mes engagements . Mais ma proposition a été reçue avec tant d'empressement dans toute l'Europe, que je ne peux différer longtemps .
L'entreprise est assez honorable pour la nation . Elle contribue à nous assurer l'honneur de rendre notre langue, la langue des étrangers, et puisque c'est la seule gloire qui nous reste, il ne faut pas la négliger .
Permettez-moi donc de vous importuner encore, pour savoir quels effets je pourrais prendre . Je supporterais volontiers la perte qu'on pourrait y faire ; et vous pourriez aisément avoir la bonté de faire cet arrangement . Ne pourrait-on pas, par exemple, me donner pour quatre cents louis d'effets, pour m'être délivrés dans six mois ? Ces effets demeureraient entre vos mains .
En ce cas, ne pourriez-vous pas avoir la bonté de fournir pour trois cents louis de billets, payables dans trois termes, cent louis dans trois mois, cent dans six mois, et cent dans neuf ? Je me rendrais même responsable de ces trois cents louis, et l'on tirerait des cent autres ce qu'on pourrait . C'est un objet bien médiocre .
Mais l'entreprise qu'on se propose, étant d'environ cinquante mille francs , et ayant résolu de ne pas recevoir un sou du public avant l'exécution, nous sommes obligés de nous assurer quelques secours . Je vous demande en grâce que la modicité de l'objet ne vous rebute pas, vous ferez une très belle action dont le public vous saura gré ; c'est une chose à laquelle vous êtes accoutumé .
Je suis bien aise de vous dire une petite anecdote ; c'est que le plus grand et le plus solide protecteur qu'ait eu Corneille de son vivant, était comme vous garde du trésor royal ; il s'appelait M. de Montauron 2. Je suis persuadé que vous pensez comme lui, et vous en avez donné des preuves . Vous me ferez un plaisir extrême de prendre cette bagatelle à cœur ; vous en aurez de la gloire, et il en coûtera peu d'argent , c'est faire un bon marché . Rien de vous est plus aisé que de voir quels effets royaux je peux prendre, et de vous arranger en conséquence .
Pardonnez-moi mon importunité, et la longueur de ma lettre, et comptez que je serai toute ma vie, avec la plus tendre reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur .
Voltaire . »
1 Cette lettre n'est pas connue .
2 C'est à Pierre-Puget de Montauron, trésorier de l'épargne, qui « par une libéralité inouïe en ce siècle s'est rendu toutes le smuses redevables », que Corneille dédia Cinna .Voir page 123 : https://books.google.fr/books?id=KoMOAAAAQAAJ&pg=RA1-PA123&lpg=RA1-PA123&dq=montauron&source=bl&ots=AIwJhPIMtN&sig=LftFbV0zs8tw5XQ8AMZ2MPmiEqU&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiame6MpabOAhXE0RoKHeDyARsQ6AEIKzAB#v=onepage&q=montauron&f=false
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