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10/02/2012

J'ai renoncé à toute société, à tout commerce.

http://www.youtube.com/watch?v=8-KyL2gMxV8&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=u5vQO1Uw90k&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=DP03KUAauWU&feature=related

 

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« A madame Louise-Dorothée de Saxe -Meiningen, duchesse de SAXE-GOTHA
Aux Délices, par Genève, 16 juin 1755.

Madame, je ne cesserai, sur les bords du lac de Genève et du Rhône, d'adorer la forêt de Thuringe. Je n'importune que bien rarement Votre Altesse sérénissime de mon respectueux attachement et de ma reconnaissance, il faut me regarder comme un homme enseveli dans la solitude. Cette cruelle destinée qui se joue de tous les êtres n'a pas voulu que ma solitude fût dans vos États, où est mon cœur. Elle m'a arraché à votre cour 1. Plût à Dieu que j'y fusse encore . J'oublierais encore plus les infidélités et les orages des autres cours. On m'a fait à celle de Berlin une noirceur nouvelle2. On avait un exemplaire tronqué et très infidèle de cette Jeanne qui vous a quelquefois amusée, et on avait cet exemplaire par des voies qui n'étaient pas trop légitimes, on m'avait promis qu'on n'en abuserait jamais; cependant on l'a envoyé à un ancien secrétaire du roi de Prusse, nommé Darget 3,
qui a renoncé au service du roi, aussi bien qu'Algarotti4. Ce Darget est à Paris; et il court des copies d'un ouvrage que Votre Altesse sérénissime seule aurait dû avoir, s'il avait été digne de vous être présenté.
Je m'amusais, madame, dans ma retraite, quand mes maladies me le permettaient, à retoucher et retravailler cette ancienne rapsodie, à y mettre plus d'ordre, plus d'agréments et surtout plus de décence, sans en ôter la gaieté. C'était pour vous, madame, que je travaillais; mais les maudites nouvelles des infidélités de Berlin et de Paris m'ont fait tomber la plume des mains. J'ai fait l'impossible pour retirer les exemplaires maudits de Berlin et de Paris. Cette affaire m'a causé presque autant de peine que celle de Francfort5. Je suis destiné à me repentir toute ma vie de mon voyage de Brandebourg. Il n'y a que celui de Gotha qui me console. Que puis-je faire maintenant dans la retraite où je me suis enseveli, que de m'occuper à jamais du souvenir de vos bontés, d'en parler tous les jours à la compagne de ma solitude6, de faire mille vœux pour votre auguste maison,
pour la santé de la grande maîtresse des cœurs! J'ai renoncé à toute société, à tout commerce. J'ai même longtemps ignoré la cruelle infidélité qu'on m'a faite. Je voudrais, madame, oublier tout, hors Votre Altesse sérénissime, votre cœur et vos bontés. 
Je la supplie de me conserver toujours cette bienveillance précieuse dont elle m'a honoré. Je suis le plus inutile de ses serviteurs mais je me flatte qu'elle ne dédaignera pas l'hommage d'un ermite qui ne tient plus sur la terre qu'à elle seule, et qui sera jusqu'au dernier moment pénétré pour elle du plus profond respect et d'une reconnaissance infinie. »

 

1 Où V* passa fin avril 1753, après avoir quitté Berlin ; à la demande de la duchesse il écrira les Annales de l'Empire (histoire de l'Allemagne) qu'il terminera en Alsace .

2 Une copie partielle de La Pucelle est parvenue dans les mains de libraires par Frédéric II ou par son frère Henri .

3 Voir lettres précédentes à Darget et de Darget :

5 Les « avanies de Francfort » où V* fut arrêté le 31 mai 1753 en quittant la Prusse, et resta prisonnier jusqu'au 6 juillet , avec sa nièce Marie-Louise Denis .Voir par exemple la lettre au Vénérable Conseil de Francfort : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/07/08/b69f85f3f4bb3d0eb001b2c5347a626a.html

6 Marie-Louise Denis .

 

09/02/2012

il faut un peu de temps pour achever le tableau des sottises humaines

 Petit exemple de ce que peut la trouille de Dieu et, encore plus, de ses représentants ( VRP =Véritables Requins Prédateurs ) barbus ou imberbes, mitrés ou calottés .

M. Hollande et M. Sarkozy, grands laïcs en peau de lapin (cacher ), habités de l'éternelle envie de se faire élire grand chef, sont allés caresser dans le sens du poil  la communauté juive, François s'offrant le luxe de faire lever Nicolas qui n'aime pas qu'on lui passe la main dans le dos, ne sachant pas où ça peut finir . Sourires de larrons pour chasse au pognon .

A quand leurs visites et leurs paroles encourageantes chez les mormons, les intégristes de feu Mgr Lefebvre , les raheliens, les pentecotistes, les adventistes, tous les tr-istes confits en religion, sans omettre nos "frères" musulmans en quète de reconnaissance ? Deux mois de campagne, ça va être court ! Les oubliés seront ils capables de faire un choix ? Vous le saurez dans le prochain épisode de : " Il faut m'élire !" 

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Paquet de sottises voilées uni à un amateur éclairé .

(Sac bio, consigné, renouvelable à la demande)

 

 

 

« A M. Jean-Baptiste-Nicolas de FORMONT 1

Aux Délices, 13 de juin [1755]

Mon ancien ami et mon philosophe, je vous regretterai toute ma vie, vous et Mme du Deffant 2. Elle s'est donc accoutumée à la perte de la vue. Il me reste des yeux, mais c'est presque tout ce qui me reste. Je ne lui écris pas, qu'aurais-je à lui mander de ma solitude? que je vois de mon lit le lac de Genève, le Rhône, l'Arve, des campagnes, une ville, et des montagnes. Cela n'est pas honnête à dire à quelqu'un qui a perdu deux yeux, et, qui pis est, deux beaux yeux, mais je voudrais l'amuser, et vous aussi. Je voudrais vous envoyer certain poème3 dans le goût de messer Ariosto, qui court dans Paris, indignement défiguré, plein de grossièretés et de sottises. Je veux en faire pour vous une petite copie bien propre, et vous l'envoyer. Vous en connaissez déjà quelque chose, il est juste que vous l'ayez tout entier, et tel que je l'ai fait, puisque des gens sans goût l'ont tel que je ne l'ai pas fait. Mandez-moi comment, et par qui, je peux vous faire tenir cette ancienne plaisanterie, que je m'amusai à corriger il y a quelques années. Je ne veux pas perdre mes peines et c'est en être payé que de faire passer deux ou trois heures à me lire les gens qui sont capables de bien juger. Notre ami Cideville 4 est de ce petit nombre. S'il est encore à Paris, quand vous aurez cet ancien rogaton, je vous prierai de lui en faire part car deux copies sont trop longues à faire. J'aimerais mieux vous envoyer cette espèce d'Histoire générale qu'on a autant défigurée que mon petit poème ariostin. C'est un ouvrage plus honnête, plus convenable à mon âge et à mon goût; mais il faut un peu de temps pour achever le tableau des sottises humaines, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. J'ai été indigné et ennuyé de la manière dont on a presque toujours écrit les grandes histoires chez nos modernes. Un homme qui ne saurait pas que Daniel 5 est un jésuite le prendrait pour un sergent de bataille. Cet homme ne vous parle jamais que d'aile droite et d'aile gauche. On retrouve enfin le jésuite quand il est à Henri IV, et c'est encore bien pis. Il semble qu'il ait voulu écrire la vie du révérend père Cotton 6, et qu'il parle par occasion du meilleur roi qu'ait eu la France; mais ce qu'il oublie toujours, c'est la nation. L'histoire des mœurs et de l'esprit humain a toujours été négligée. C'est un beau plan que cette histoire c'est dommage que la bibliothèque du roi ne soit pas sur les bords de mon lac. Je n'ai pas laissé de trouver quelque secours , je travaille quand je me porte tolérablement, je bâtis, je plante, je sème, je cultive des fleurs, je meuble deux maisons aux deux bouts du lac, tout cela fort vite, parce que la vie est courte. Mme Denis a eu assez de philosophie et assez d'amitié pour quitter la vilaine maison que nous occupions à Paris 7, et pour se transporter dans le plus beau lieu de la nature. Il fallait sans doute cette philosophie et cette amitié, car on est assez porté à croire qu'un trou à Paris vaut mieux qu'un palais ailleurs. Pour moi, je n'aime ni les trous ni les palais; mais je suis très-content d'une maison riante et commode, encore plus content de mon indépendance, de ma vie libre et occupée; et sans vous, sans Mme du Deffant, sans quelques autres personnes que je n'oublierai jamais, je serais bien loin de connaître les regrets.  Adieu, mon ancien ami , continuez à tirer le meilleur parti que vous pourrez de ce songe de la vie. Je vous embrasse tendrement. »

 

1 Ce fut un ami de Mme du Deffant connu de V* depuis 1723 à Rouen, lors de l'édition de la Henriade . V* le nomme « philosophe aimable » et parfois « Aristarque ».

3 La Pucelle.

4 Rouennais lui-aussi , Pierre-Robert le Cornier de Cideville : .http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Robert_Le_Cornier_de_Cideville

5 On trouve dans l'article Ana, Anecdotes du Dictionnaire philosophique : « De l’abjuration de Henri IV. Le jésuite Daniel a beau me dire, dans sa très sèche et très fautive Histoire de France, que Henri IV, avant d’abjurer, était depuis longtemps catholique, j’en croirai plus Henri IV lui-même que le jésuite Daniel . » http://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Daniel

6 Qui fut confesseur de Henri IV. Ses activités sont critiquées vertement ici : http://www.histoirepassion.eu/spip.php?article1358

 

08/02/2012

quelques corsaires de la littérature annoncent avoir votre ouvrage....Sont-ils faits pour résister à la tentation de mille louis?

 http://www.youtube.com/watch?v=dnKkGRLISQ4&feature=related

 

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 Les joies de l'hiver !

Petit matin bleu, comme mes doigts, mes oreilles, et mon nez que je ne vous montrerai pas !

 

 

« De M. Claude-Etienne DARGET i.

 

 

 

[juillet 1755]

J'étais à courir le monde, mon ancien ami, quand les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 11 et le 13 du mois dernier, sont arrivées ici. Elles m'ont suivi à Vésel, où j'ai été me mettre aux pieds de mon ancien maitreii, qui m'a reçu avec une bonté qui mérite à jamais mon attachement et ma reconnaissance; et ce n'est que dans ce moment enfin que je les reçois ici. J'y réponds aussi dans le moment, et je désirerais bien sincèrement que mon exactitude pût contribuer à votre tranquillité; j'entre dans vos peines, et je les partage. Vous auriez peut-être eu moins besoin de consolation si j'avais été toujours à portée d'être votre consolateur. Vous êtes un des grands hommes que je connaisse qui aient le plus de besoin de n'être entouré que d'honnêtes gens. Je n'ai été touché des injures qu'a débitées La Beaumelle que parce qu'il les mettait dans votre boucheiii, et que mon cœur souffrait à avoir des motifs de se refermer pour vous. Je suis enchanté et tranquillisé par les choses obligeantes que vous me dites à cet égard, et je vous en remercie comme d'un bienfait. Ce qui contribue à la paix de l'âme ne peut pas être d'un prix médiocre pour les âmes sensibles. Je suis très-sincèrement touché de l'inquiétude où vous êtes sur le sort de votre Pucelle. Vous n'avez point en mon amitié la confiance que j'ose me flatter d'avoir méritée, vos terreurs ne tomberaient pas sur le manuscrit qui est entre les mains de mon beau-frère. Je ne nie pas que l'on ait su qu'il existait, et c'est ma faute. Sans moi, sans l'envie que j'ai eue de satisfaire la plus juste curiosité du peu de gens de goût que je vous ai nommés, et de les confirmer, par la lecture de cet ouvrage, dans leur admiration pour vous, personne n'aurait entendu parler de ce manuscrit; on ignorerait son existence. Il n'a point été copié ici, ni en France, ni ailleura vous y pouvez compter. Il n'a point été vu, il a toujours été enfermé dans une cassette comme un bijou aussi précieux qu'il l'est en effet; et je vous jure sur mon honneur que je n'ai entendu parler du nommé Grasset que par vous, et que ce n'est pas de cet exemplaire que M. le duc de La Vallière a été le maître de donner mille écus. Mon beau-frère est parti, monsieur, pendant mon voyage, il y a aujourd'hui quinze jours. Il a remporté votre trésor, qu'il a conservé et gardé ici avec tant de soin qu'il m'a refusé de me le confier pour une soirée où je voulais le lire à une femme de mes amies, qui par son esprit méritait bien de l'entendre, mais où il ne pouvait pas être en tiers. Je n'ai point murmuré de sa méfiance, je lui en avais fait une loi à son arrivée. Soyez donc bien persuadé, mon ancien ami, que si ce Grasset a un exemplaire à vendre, ce n'est ni celui-là, ni copie de celui-là. La vérité même n'est pas plus vraie que ce que je vous avance ici, et je m'en établis la caution et le garant, vis-à-vis de vous et vis-à-vis de tout le monde. Je n'ai d'autre bien que ma réputation et ma probité, et vous pouvez compter que je ne les exposerais pas témérairement si j'avais le plus petit doute. J'aurai l'honneur de voir M. d'Argental à ce sujet. Cette malheureuse affaire me devient personnelle, puisque c'est mon zèle indiscret pour quelques amis qui a commis le secret que mon beau-frère s'était imposé sur la possession de ce trésor. Que parle-t-on de mille écus pour ce manuscrit? Un libraire de Hollande en a, je le sais, offert mille louis; mais ce ne serait pas avec tout l'or des Incas qu'on le retirerait des mains dans lesquelles je sais qu'il existe; et encore une fois, monsieur, ce n'est pas des dépôts que vous avez faits de ce côté-là que vous devez avoir de l'inquiétude.
Vous êtes le maître d'écrire au prince Henri, il ne fera que vous confirmer ce que je vous certifie. Il connalt mon beau-frère, et en répondra avec la même assurance que j'en réponds moi-même. Mais pourquoi asseoir vos soupçons uniquement sur ce manuscrit . Ne savez-vous pas qu'il en existe d'autres en d'autres lieux, où l'on en connalt peut-être bien moins le prix et l'importance? Le seul conseil que je puisse vous donner, mon cher ami, est d'être bien certain que ce n'est pas de ce côté-là que vous éprouverez jamais le plus petit sujet de chagrin. Soyez également tranquille sur ce que quelques corsaires de la littérature annoncent avoir votre ouvrage. Il n'est pas public; ils vous en imposent. Sont-ils faits pour résister à la tentation de mille louis?
Ma situation est plus tranquille que brillante. Je vis au milieu de ma patrie. J'ai quelques amis et une amie; et je ne formerais plus de désirs si mon fils ne me faisait pas une nécessité des soins que je dois me donner pour augmenter un peu ma fortuue. Mes protecteurs me le font espérer, et je tâcherai de les seconder par ma conduite. Je viens de lire votre Épître au lac de Genève. Vous êtes toujours vous-méme, puissiez-vous l'être longtemps ! Je vous embrasse de tout mon cœur, monsieur, et je ferai vos commissions auprès de M. de Croismare et de M. Duverney, qui y seront très- sensibles. »

 

ii Frédéric II dont il a été le lecteur et secrétaire particulier .C'est à cette époque qu'il fit la connaissance de V* et que commença leur amitié .

 

 

Vous êtes au fait, je vous prie de m'y mettre

http://www.youtube.com/watch?NR=1&v=DCtVfLjmOAU&feature=endscreen

 

 

 

 

«  A M. DARGET.

Aux Délices, près de Genève, 13 juin 1755.

Il faut encore vous reparler, mon ancien ami, de ce diable de manuscrit1. Tout le monde sait dans Paris que c'est votre beau- frère qui l'a apporté. M. le duc de La Vallière me mande qu'on lui en a offert un exemplaire pour mille écus. Quelles tristes circonstances pour votre beau-frère, pour vous-même, et surtout pour moi! On a chargé de cet exemplaire un nommé Grasset. Je vous conjure d'écrire à votre beau-frère.
Engagez-le, par tous les motifs qui vous touchent, à retirer les exemplaires qui lui ont échappé, ou du moins à indiquer à qui je dois m'adresser. Je ne sais si je dois écrire au prince Henri2. J'attends sur cela vos conseils, quoique le temps presse. Vous êtes au fait, je vous prie de m'y mettre3. Votre cœur vous dit quelle est ma triste situation. Tout cela ne contribue pas à guérir un vieux malade. J'attends de vous ma consolation. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

1 La Pucelle .

2 Frère de Frédéric II de Prusse .

 

06/02/2012

Il faut encore de l'art et de la conduite jusque dans l'ivresse de la plaisanterie, et la folie même doit être conduite par la sagesse

 

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Dolly dort .

Jamais sur ses deux oreilles .

 

 

 

 

« A M. LE COMTE D'ARGENTAL.

Aux Délices, par Genève, 13 juin [1755]

Je n'ai de termes ni en vers, ni en prose, ni en français, ni en chinois, mon cher et respectable ami, pour vous dire à quel point vos bontés tendres et attentives pénètrent mon cœur. Vous êtes le saint Denis qui vient au secours de Jeanne. J'ai reçu votre lettre par M. Mallet, mais les choses sont pires que vous ne les croyez. M. le duc de La Vallière1 me mande qu'on lui a offert un exemplaire2 pour mille écus; le beau-frère de Darget en a donné une ou deux copies. Je ne sais pas ce que ce Darget a fait, mais je sais que, dans tous les pays où il y a des libraires, on cherche à imprimer cette détestable et scandaleuse copie. Il faut, de toute nécessité, que je fasse transcrire la véritable. Je suivrai votre conseil, je l'enverrai à M. de La Vallière, et à la personne dont vous me parlez 3. Vous l'aurez sans doute; mais que de temps demande cette opération ! Je me donnerai bien de la peine, et, pendant ce temps-là, l'ouvrage paraîtra tronqué, défiguré, et dans toute son abomination. Au reste, vous avez trop de goût pour ne pas penser que les grossièretés ne conviennent pas même aux ouvrages les plus libres, il y en a très-peu dans l'Arioste. Deux ou trois coups, dit-elle, est fort plat, et Rien du tout, lui dit-elle, est plaisant4. Tous les gros mots sont horribles dans un poème, de quelque nature qu'il soit. Il faut encore de l'art et de la conduite jusque dans l'ivresse de la plaisanterie, et la folie même doit être conduite par la sagesse. Le résident de France 5 et un magistrat sont venus chez moi lire la véritable leçon. Ils ont été intéressés, en pouffant de rire ils ont dit qu'il faudrait être un sot pour être scandalisé. Voilà où j'en suis, c'est- à-dire au désespoir car, malgré l'indulgence de deux hommes graves, je suis plus grave qu'eux. Une vieille plaisanterie de trente ans jure trop avec mon âge et ma situation. Dieu veuille me rendre ma raison tragique, et m'envoyer à Pékin6 .
On dit qu'il est venu à Paris un nouvel acteur égal à Lekain 7, ce serait bien là notre affaire. Adieu, mon ange je ferai ce que je pourrai. Dieu a donc béni Mahomet ? Est-il possible que Rome sauvée ait été mal jouée et plus mal imprimée, et qu'on ne puisse pas reprendre sa revanche? Il faut bien du temps pour faire revenir les hommes. Les talents ne sont point faits pour rendre heureux; il n'y a que votre amitié qui ait ce privilège. Adieu , mille tendres respects à tous les anges. Mme Denis vous dit toutes les mêmes choses que moi »

2 De La Pucelle, dans une version scabreuse et fausse .

3 Mme de Pompadour.

4 Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-la-pucelle-d-orleans-chant-second-83161156.html

Chant II de La Pucelle :

A sa réponse et sage et mesurée, 
Le roi vit bien qu’elle était inspirée. 
« Or sus, dit-il, si vous en savez tant, 
Fille de bien. dites-moi dans l’instant 
Ce que j’ai fait cette nuit à ma belle; 
Mais parlez net. ¾ Rien du tout, » lui dit-elle. 
Le roi surpris soudain s’agenouilla, 
Cria tout haut: « Miracle! » et se signa. 

5 M. de Montpéroux

6 La finition de L’Orphelin de la Chine .

7 Il s'agit probablement de Clavareau de Rochebelle, qui débuta, le 28 avril 1755, par le rôle d'Andronic, et joua successivement ceux de Zamore et du comte d'Essex, mais qui ne fut pas admis à la Comédie Française .

http://books.google.fr/books?id=yHYGAAAAQAAJ&pg=PA402&dq=clavareau+de+rochebelle&hl=fr&sa=X&ei=gdsvT96GI5SD8gPHraj2Dg&ved=0CDIQ6AEwAA#v=onepage&q=clavareau%20de%20rochebelle&f=false

05/02/2012

ce poème, et la vie de l'auteur, et tout au monde, sont bien peu de chose

 J'ai choisi ce titre uniquement pour contrarier l'auteur de ces lignes ; Voltaire, "la vie de l'auteur" , lorsqu'il s'agit de toi, n'est pas "bien peu de chose" pour moi .  Sinon , je cesserais immédiatement de le lire et de comprendre sa pensée . Je peux vous assurer que ce n'est pas pour demain !

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 !

 

 

 

« A M. Claude-Etienne DARGET.

Aux Délices, près de Genève, 11 juin 1755.

Premièrement je vous jure, mon ancien ami, que je n'ai point lu les réponses de La Beaumelle1 . En second lieu, vous devez le connaître pour le plus impudent et le plus sot menteur qui ait jamais écrit, c'est un homme qui, sans avoir seulement un livre sous les yeux, s'avisa de faire des notes au Siècle de Louis XIV, et d'imprimer mon propre ouvrage en le défigurant, avançant à tort et à travers tous les faits qui lui venaient en tête, comme on calomnie dans la conversation. C'est un coquin qui, sans presque vous connaître, vous insulte, vous et M. d'Argens, et tout ce qui était auprès du roi de Prusse, pour gagner quinze ducats. C'est ainsi que la canaille de la littérature est faite. Encore une fois, je n'ai point lu sa réponse, et rien ne troublerait le repos de ma retraite sans le manuscrit dont vous me parlez2. Il ne devait jamais sortir des mains de celui à qui on l'avait confié, il me l'avait juré, et il m'a écrit encore qu'il ne l'avait jamais prêté à personne. C'est un grand bonheur qu'on se soit adressé à vous, et que cet ancien manuscrit soit entre des mains aussi fidèles que les vôtres. Vous savez d'ailleurs que ce Tinois qui transcrivit cet ouvrage se mêlait de rimailler.
Le frère de M. Champaux m'avait donné Tinois comme un homme de lettres; c'est un fou, il fait des vers aussi facilement que le poète Mai3, et aussi mal. Il faut qu'il en ait cousu plus de deux cents de sa façon à cet ouvrage, qui n'est plus par conséquent le mien. Dieu me préserve d'un copiste versificateur . On m'a dit que La Beaumelle, dans un de ses libelles, s'était vanté d'avoir le poème que vous avez, et qu'il a promis au public de le faire imprimer après ma mort. Je sais qu'il en a attrapé quelques lambeaux. S'il avait tout l'ouvrage qu'on m'impute, il y a longtemps qu'il l'eût imprimé, comme il imprime tout ce qui lui tombe sous la main. Il fait un métier de corsaire en trafiquant du bien d'autrui. Les Mandrins sont bien moins coupables que ces fripons de la littérature, qui vivent des secrets de famille qu'ils ont volés, et qui font courir, d'un bout de l'Europe à l'autre, le scandale et la calomnie.
Il y a aussi un nommé Chévrier4 qui s'est vanté, dans les feuilles de Fréron, de posséder tout le poème mais je doute fort qu'il en ait quelques morceaux. Il en court à Paris cinq ou six cents vers, on me les a envoyés, je ne m'y suis pas reconnu. Cela est aussi défiguré que la prétendue Histoire universelle, que cet étourdi de Jean Néaulme acheta d'un fripon. Tout le monde se saisit de mon bien comme si j'étais déjà mort, et le dénature pour le vendre.
Ma consolation est que les fragments de ce poème, que j'avais entièrement oublié, et qui fut commencé il y a trente ans, soient entre vos mains. Mais soyez très-sûr que vous ne pouvez en avoir qu'un exemplaire fort infidèle. Je suis affligé, je vous l'avoue, que vous en ayez fait une lecture publique. Vingt lettres de Paris m'apprirent que ce poème avait été lu tout entier à Vincennes, j'étais bien loin de croire que ce fût vous qui l'eussiez lu. Je fis part à M. le comte d'Argenson de mes alarmes je lui demandai aussi bien qu'à M. de Malesherbes les ordres les plus sévères pour en empêcher la publication. J'étais d'autant plus alarmé que, dans ce temps-là même, un nommé Grasset écrivit à Paris au sieur Corbi5, qu'il en avait acheté un exemplaire manuscrit mille écus.
Enfin je suis rassuré par votre lettre6, et vous voyez par la mienne que je ne vous cache rien de tout ce qui regarde cet ancien manuscrit. Après toutes ces explications je n'ai qu'une grâce à vous demander. Vous avez entre les mains un ouvrage tronqué, incorrect, et très-indécent, faites une belle action, jetez- le au feu, vous ne ferez pas un grand sacrifice, et vous assurerez le repos de ma vie. Je suis vieux et infirme, je voudrais mourir en paix, et vous en avoir l'obligation.
Le roi de Prusse a voulu avoir pour son copiste le fils de ce Villaume7 que j'ai emmené de Potsdam avec moi. Je le lui ai rendu, et j'ai payé son voyage, je crois qu'il en sera content, heureusement il ne fait point de vers. Adieu, conservez-moi votre amitié; écrivez-moi. Voulez-vous bien remercier pour moi M. de Croismare de son souvenir, et permettre que je fasse mes compliments à M. Duverney? Je me flatte que votre sort est très- agréable, je m'y intéresserai toujours très-tendrement, soyez-en
bien sûr.
Ma pauvre santé ne me permet plus guère d'écrire de ma main. Pardonnez à un malade. Comptez que ce poème, et la vie de l'auteur, et tout au monde, sont bien peu de chose. »

2 La Pucelle que Darget a lue à Vincennes.

3 Le poète Mai ou May mort en 1719 eut une vie longue et misérable et fut un un poète sans succès . Il est cité dans la Fête de Bélébat de V* , 1725 : Voir page 286 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k411318m/f301.image.r=.langFR

4 Voir lettre du 15 octobre 1754 à d'Argental où V* nomme outre Tinois, un certain Chevrier : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/09/28/on-me-vole-mon-bien-de-tous-cotes-et-on-le-denature-pour-le.html

7 C'est certainement de lui dont parle Colini dans Mon séjour auprès de M. de Voltaire , page 72 : « … deux domestiques, dont un était de Potzdam, et servait de copiste. »

 

03/02/2012

si, après cela, vous voulez venir dans une des plus agréables solitudes du monde

 

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Confluent Rhône (limpide) - Arve (trouble) , canton-république de Genève

 

 

 

«  A M. THIERIOT 

Aux Délices, 6 juin [1755]

Je n'ai point encore, mon cher et ancien ami, de nouvelles de vos desseins et de vos marches. Mais si vous voulez cet ouvrage1 dont vous me parlâtes dans une de vos dernières lettres, je vous l'enverrai tout entier. On en a des copies si plates et si défigurées que vous serez bien aise de l'avoir complet et correct. Vous en disposerez à votre fantaisie, et si, après cela, vous voulez venir dans une des plus agréables solitudes du monde, vous aurez le plaisir de voir d'un coup d'œil Genève, son lac, le Rhône, une autre rivière2, des campagnes et les Alpes. La nature n'en peut pas rassembler davantage, et la philosophie ne peut choisir un séjour plus libre et plus tranquille. Vale. »

1 La Pucelle .

2 L'Arve .

 

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Le Massif du Mont Blanc vu de Genève, de gauche à droite:
l'Aiguille du Midi, le Mont Blanc du Tacul, le Mont Maudit, le Mont Blanc et l'Aiguille de Bionnassay.